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CHAPITRE I

ÉVOLUTION DES PHONEMES.

109. L’évolution phonétique est inconsciente et essentiellement indépendante de la volonté des individus parlants; elle n’est pas le résultat d’un effort voulu: commeatum s’est changé en congé, sans aucun acte volontaire de la part des Gallo-Romains.

Hem arque 1. Le fait incontestable de l’inconscience de l’évolution phonétique permet de révoquer en doute l’existence des lettres soi-disant »euphoniques«, qui jouent un rôle considérable dans beaucoup de grammaires. Examinons brièvement un des exemples le plus souvent allégués: le / accessoire des formes interrogatives de la première conjugaison- Le changement de donne-il en donne t-il ne s’est pas produit parce qu’un beau jour on a trouvé que le groupe [danil] sonnait mal et qu’il allait le rendre plus agréable à l’oreille; il est dû tout simplement à l’analogie. Comme on disait il est — est-il, il dort — dort-il, etc., on a fini par dire il donne — donne t il, au lieu de donne-il, qui faisait disparate avec les autres formes interrogatives (II*, § 223). Il n’y a pas non plus »intcrcalation de consonnes euphoniques« dans gendre, chambre, être, etc.; le développement des consonnes accessoires d, b, t s’explique très facilement à l’aide de la physiologie (§§496—499), el l’euphonie n’a absolument rien à y voir. Sur quelques cas — rares d’ailleurs et particuliers — de changements phonétiques conscients et voulus, voir §§ 120-124.

Remarque 2. L’évolution phonétique est indépendante de l’évolution sémantique: un mot peut changer de forme sans changer de sens et vice versa. Pourlant, dans quelques cas isolés, une différenciation d’emploi peut amener une différenciation phonétique: voir IV, § 145.

110. L’évolution phonétique est graduelle. Les phonèmes sont en voie de continuel changement, chaque génération altérant quelque peu la tradition qu’elle a reçue. Ce changement s’accomplit dans la langue très lentement et par des degrés minimes, insensibles aux individus qui la parlent et qui l’entendent. Le français août n’a pas' subitement remplacé le latin augustum. La forme août est due à l’addition d’une succession de nuances infinitésimales. 11 y a entre les deux mots toute une longue série de modifications continuées et augmentées de siècle en siècle. De ces formes transitoires, l’orthographe ne relève ordinairement que deux ou trois: augustum — agustu- aoust, août, tandis que la phonétique historique arrive très souvent à en indiquer un plus grand nombre [augustum > agusto > ayust > aust > aut > au > u]; mais on ne pourra jamais parvenir à reconstruire toute la série des nuances. Ajoutons qu’un changement phonétique ne s’impose pas à la fois à tous les individus parlants; une étape ancienne peut subsister à côté de l’étape nouvelle. On constate ainsi la coexistence de fait et faut (§ 343), de faire et fère (§ 200), de mescheant et meschant (§ 264, Rem.), de bouteille et bouteye (§ 351,i).

Remarque 1. Vu l’évolution graduelle des phonèmes, on peut dire qu’une langue ne naît pas, ou du moins n’en avons-nous jamais vu naître. Voici, à ce sujet, quelques observations de V. Henry: «Quant aux langues qui tombent sous le coup de notre observation, il n’en est pas une qui soit née: l’enfant est un être distinct de ses parents, tandis qu’une langue dite fille n’est autre que la langue dite mère parvenue à quelques degrés plus bas dans l’échelle du temps. Le créole de la Réunion est du français du grand siècle, le français, du latin rustique, le latin, de l’indo-européen émigré en Italie, chacun avec les transformations et les déformations que leur ont imposées des séries plus ou moins longues de sujets parlants, eux-mêmes plus ou moins fidèles à la tradition de leurs pères. Le latin nous paraît mort, tout uniment parce que nous ne serions plus compris de Cicéron si nous lui parlions français; mais il eût compris Quintilien, et Quintilien Lactance, et Lactance Grégoire de Tours, et Grégoire le scribe inconnu qui transcrivit à notre usage le texte du serment de Strasbourg. Où donc finit le latin? où commence le français? et qui peut parler, autrement que par figure, de la naissance du français?«

Remarque 2. Les changements phonétiques qui sont dus à une influence analogique, ou qui résultent d’une métathèse, d’une étymologie populaire, d une contamination, etc. ne sont pas graduels, et s’opèrent subitement, par un saut; ainsi il n’y a pas de formes intermédiaires entre pelu et poilu (§ 117), formage et fromage (§ 518), sarbatane et sarbacane (§ 529,*), etc.

111. L’évolution phonétique suit des lois constantes, et s’opère avec une parfaite uniformité. Dans le même milieu social, tout phonème ou groupe de phonèmes se développe, dans des conditions phonétiques égales, de la même manière. Si b devient v dans h i ber n uni > hiver, on trouvera que le même changement a eu lieu dans tous les mots où b se trouve dans la même situation, c.-à-d. précédé et suivi de voyelles: debere > devoir, habere > avoir (§ 378). Si do 1ère m donne douleur, on peut affirmer a priori que colôrem doit donner couleur, un même phonème, dans une même situation, ne pouvant pas se développer de deux manières différentes. La constance des correspondances entre les phonèmes d’une même langue à deux dates successives se désigne par le nom de »lois phonétiques«. On s’est souvent mépris sur le sens de ce terme: il ne faut pas oublier que la régularité dont il s’agit n’est pas un phénomène physiologique, mais psychologique. Comme le dit si justement M. Vendryes (Le Langage), ces lois, ce sont »des formules qui résument des procès, des règles de correspondances!! (p. 51). »Elles n’expriment jamais que des moyennes aussi bien dans l’espace que dans le temps!! (p. 55 — 56).

Remarque 1. Les nombreuses exceptions aux lois phonétiques que présente le français, surtout dans son état actuel, ne sont qu’apparentes, et on les écarte, pour la plupart, assez facilement. Si l’on compare a m arum > amer, clarum > clair, avarum > avare, on verra que dans les trois mots français, l’a latin est rendu de trois manières différentes (e, ai, a), et pourtant la constance des lois n’y est pas enfreinte: amer représente le développement régulier, clair n’est qu’une variante orthographique moderne de l’ancien cler (§ 170), et avare est un mot de formation savante (§ 34), un mot d’emprunt calqué directement sur le latin et qui a remplacé l’ancienne forme régulière aver. Il est bien entendu que les mots d’emprunt n’ont pu participer aux évolutions phonétiques qui ont eu lieu avant leur introduction dans la langue; si à côté de factum > fait, on trouve actum > acte, c’est que ce dernier mot a été introduit dans la langue longtemps après le changement de et en it (§ 407); il ne constitue donc pas une exception à cette loi. Une fois introduits dans la langue, les mots d’emprunt en subissent toutes les évolutions postérieures, souvent, il est vrai, après de nombreuses hésitations.

— Il faut aussi prendre en considération que la langue littéraire, dès les plus anciens temps, a fait des emprunts aux dialectes (§§ 17, 32, 68, 79): ces mots d’emprunt présentent souvent des particularités phonétiques qui ne s’accordent pas avec le développement du français proprement dit; comp. abeille et ciboule (§ 371), foin (§ 216), seigle (§ 409), vergue (§ 423, j), yeuse (§ 150).

— Il convient enfin de tenir compte d’autres facteurs importants, comme

Kr. Nyrop: Grammaire. I 10

l’analogie ou l’étymologie populaire. C’est l’analogie qui peut seule expliquer l’exception (il) trouve à côté de (il) treuve (II2, § 30, 1). C’est l’étymologie populaire qui seule donne la clef de courtepointe < coute-pointe (§ 531). — Ainsi l’étymologiste doit être non seulement un phonéticien, mais aussi un esprit curieux de toutes les actions — fort complexes — qui ont pu troubler «l’évolution® phonétique et amener des «substitutions®: les influences psychologiques ont leur part dans l’évolution phonétique dès mots (cf. O. Jespersen, L'individu et la communauté linguistique. Journal de Psychologie Normale et Pathologique, 1927. XXIVe année, pp. 573—590).

Remarque 2. Les proverbes et dictons populaires gardent souvent, grâce à la rime, les formes et les prononciations vieillies. Ex.: En peu d’heure Dieu labeure (IV, § 223). Gars se prononce actuellement [gaj ; niais la prononciation primitive se rencontre encore dans la formule proverbiale: Jamais vantard ne fut bon gars.

Remarque 3. Il n'est pas sans intérêt d'observer que la plupart des changements phonétiques qui ont eu lieu en français ont leur point de départ dans la langue vulgaire; ce sont à l’origine des prononciations contre lesquelles on proteste, mais la poussée de l’idiome libre du peuple, qui se soucie peu des règles conventionnelles, est trop forte, et les vulgarismes méprisés finissent par obtenir droit de cité dans la langue cultivée, malgré la vive opposition que leur font les grammairiens, souvent pendant des siècles; rappelons comme exemples le sort du groupe oi (§ 160) et la disparition de 17 mouillé (§ 351). Jusqu’au XVIIe siècle, donne-t-il pour donne-il a été regardé comme une faute grossière (II2, § 223); c’est maintenant la seule forme correcte. Les maçons de Paris disaient fautivement niveau pour liveau (§ 339); leur prononciation s’est maintenant imposée partout et a complètement remplacé la primitive. Dans le développement du langage on sait que «communia error facit jus« (comp. § 58).

1 12. P honétique syntaxique. Étant donnée la parfaite régularité de l’évolution phonétique, il est impossible que le même mot, dans des conditions phonétiques égales, se développe de deux manières différentes; plicare ne peut pas devenir, indifféremment, ployer et plier; une seule des formes peut être admise comme le résultat régulier de l’évolution; et l’examen historique nous montre en effet que plier est une formation postérieure, une altération de ployer faite sur le modèle de prier (§ 196, s). Mais un mot, tout comme un son, ne se présente pas toujours dans les mêmes conditions phonétiques: il peut être accentué ou inaccentué; il peut se trouver devant une voyelle, devant une consonne, ou à la fin d’une phrase, etc. Il en résulte que le même mot, selon que les variations de position seront de nature à déterminer un développement phonétique différent, se présentera sous des formes différentes

(doublets phonétiques ou syntaxiques). Ainsi me devient régulièrement moi, s’il est frappé de l’ictus (§ 155): contra me > contre moi; il devient aussi régulièrement me (§ 162), s’il est inaccentué: C a roi us me laudat > Charles me loue; comparez encore te— toi, se — soi, que — quoi, notre — nôtre, notre — vôtre, etc. On avait autrefois les doubles formes mal et mel (de m aluni), car et quer (de quare); on n’a maintenant que mal et car, la forme la plus viable, c’est-à-dire la plus employée, ayant usurpé la place de l’autre. Pour les consonnes finales, la phonétique syntaxique a donné naissance à un très grand nombre de doublets ou même de »triplets«. La fricative finale de six est sourde devant une pause: il y en a six [sis], sonore devant une voyelle: six enfants [sizàfd], et s’amuït devant une consonne: six (jargons [sigarsô]; comp.: venez tous [tu:s], à tous [tuz] égards, tous [tu] les deux; mes amis [mezami], mes fils [mefis]; cent ans [sàtâ], cent francs [sàfrâ], etc. (§315). La vieille forme cest devient cet ou ce selon le cas: cest enfant > cet enfant, cest garçon > ce garçon. Pour le sort de l’initiale, notons que sponsa se retrouve dans les plus vieux textes français sous deux formes spose et espose ; on disait la spose, mais ad espose (§ 493); c’est la dernière forme qui a été généralisée. Dans la langue moderne le pronom je, ordinairement prononcé [39] ou [3], devient [J], devant une sourde: je crois bien > [Jkrwdbjê].

Remarque. La phonétique syntaxique, qui crée continuellement des formes nouvelles, est contre-balancée par l’analogie, qui tend à réduire les formes différenciées à une seule. Le latin novem devient en français neuf, mais sous cette graphie commune se cachent ou se cachaient trois formes différentes: [nœv] devant une voyelle ( neuf heures), [nœ] devant une consonne (neuf sous), [nœf] devant une pause (j’en ai neuf). Dans la langue actuelle, cette triple prononciation est en train de disparaître: analogie et influence orthographique s’aidant mutuellement, la forme pleine [nœf] supplante les autres; on ne dit plus neuv amis, neuv étoiles, mais neuf amis, neuf étoiles, et dans le parler vulgaire on entend neuf kilos; comp. IP, § 481, 0 et Manuel phonétique, § 160, § 161,8.

113. Transformation phonétique. Examinons maintenant de quelle manière l’évolution phonétique transforme les mots. Ordinairement elle laisse intacts quelques-uns des phonèmes du mot primitif: talent > tel, bon a > bone, bonne, etc.; mais souvent aussi le nouveau groupe de sons n’a rien de commun

io«

avec l’ancien. Si l’on compare le latin caméra [kamera] à sa forme française chambre [Jâ:hR9], on verra, si on ne se laisse pas tromper par l’orthographe, que les deux mots sont absolument différents; les sons latins se sont changés [k > J; am > à; r > r; a > a], ou sont tombés [m > O, e > O], et il s’est produit un son accessoire [mr > mbr ~> mbR], inconnu du primitif latin. Ainsi l’évolution phonétique peut amener le passage d’un phonème à un autre, l’effacement complet d’un phonème, et la création d’un phonème nouveau.

1° Passage d’un phonème a un autre. Les consonnes changent de mode d’articulation: passage de [b] à [v] dans fa b a > fève; ou de lieu d’articulation: passage de [r] à [r] dans hora > heure; parfois on trouve les deux changements réunis: passage de [k] à [s] dans cælum > ciel. Les sourdes deviennent sonores: passage de [s] à [z] dans causa > chose, et les sonores deviennent sourdes: passage de [v] à [f] dans navem > nef. Les voyelles changent de lieu d’articulation: passage de [u] à [y] dans durum > dur; ou de mode d’articulation: passage de [i] à [y] dans *affibulare > affubler. Les changements qui concernent le lieu d’articulation se font ordinairement d’arrière en avant; le mouvement inverse est rare. Enfin les voyelles se changent en consonnes: januarium > janvier, et les consonnes se changent en voyelles: al h a > aube.

2° Amuïssement des phonèmes. Les voyelles, aussi bien que les consonnes, sont sujettes à s’effacer complètement. Pour qu’une voyelle tombe, il faut qu’elle soit inaccentuée; des trois voyelles du latin maturum, il n’en est resté qu’une dans mûr, celle qui avait l’ictus (§ 136). Les consonnes disparaissent dans toutes les positions, mais l’effacement a lieu le plus souvent en position faible, c.-à-d. entre deux voyelles (sudare > suer), au commencement ou au milieu d’un groupe de consonnes (m a s c u 1 u m > masle > mâle), et à la fin du mot (praestum > presto > prest > prêt [pre]).

3° Développement de phonèmes nouveaux. Une consonne accessoire peut se développer au milieu d’un groupe de consonnes: cinerem > cendre, ou entre deux voyelles: prier > [prije] (§ 279). Une voyelle accessoire peut se développer au milieu d’un groupe de consonnes: knif> canif ; devant ou

après un groupe de consonnes: scutum > escu, écu; piper > poivre. La production d’autres phonèmes accessoires est due à la diphtongaison des voyelles: heri > hier [je:r], à l’agglutination: indictum > lendit, à l’analogie, à la contamination, à l’harmonie syllabique, etc. (comp. §§ 488 — 504).

Remarque. En étudiant les transformations phonétiques, il ne faut jamais s’arrêter à l’orthographe, qui est très trompeuse (comp. § 93 ss.). Souvent aussi, les lettres n’ont plus la même valeur en français qu’en latin, ce qui voile beaucoup de changements; le c de cent, le s et l’o de rose, désignent tout autre chose que les lettres correspondantes de centum et de rosa; comp. encore ju dans jure et jura, in dans vin et vinum, etc.

114. Les changements phonétiques sont ou indépendants, ce qui est assez rare, ou dépendants (combinatifs, conditionnels). Le changement de [u] en [y] (murum > mur ) est indépendant, c.-à-d. s’est fait sans aucune influence quelconque des phonèmes environnants ou de l’ictus. Le passage de [n] à [m] dans carpinum > charme est dépendant: la labialisation de la nasale dentale est due à l’influence de la labiale précédente. Les changements dépendants sont surtout des assimilations et des dissimilations.

1° L’assimilation est la tendance de deux phonèmes voisins à se rapprocher, à emprunter une partie de leurs caractères respectifs (P. Passy). Elle peut être complète, comme dans femina > femme (passage de m’n à mm), ou partielle, comme dans asthme [as m] (dévocalisation de m); cela dépend de la nature des phonèmes qui se rencontrent. Elle peut être progressive, comme dans s a p i a m > sache, où le yod, sous l’influence du p, devient [J] au lieu de [3], ou anticipante, comme dans cantat > chante, où l’on anticipe la prononciation nasale en articulant l’a. Parfois elle est tout ensemble progressive et anticipante, comme dans rosa > rose (passage de [s] à la sonore à cause des deux voyelles); parfois on peut la qualifier de réciproque, comme dans toi [twa], où [t] dévocalise [w], en même temps que [w] labialise [t]. L’assimilation peut même avoir lieu entre deux phonèmes qui ne se touchent pas: cercher > chercher, cocomhre > concombre (§§ 505 —510).

2° La dissimilation provient d’une tendance à éviter la répétition, à des intervalles trop rapprochés, de deux phonèmes

identiques ou ayant quelque chose de commun; elle se manifeste par le changement ou la suppression d’un des phonèmes: augustum > agustum > août; Bononia > Boulogne; dïvînum > devin (§ 151, Rem.); flebilem > fleible > faible; vivenda > viande; quinque > cinq, etc.; pour d’autres détails, voir §§511 —515. La dissimilation a rarement lieu d’un mot à un autre.

115. Formes a rebours. — Parmi les changements phonétiques sporadiques, signalons ceux qui sont comme le contrecoup plus ou moins volontaire d’un autre changement. Un phonème (ou groupe de phonèmes) subit une altération quelconque par laquelle il devient égal à un autre phonème (ou groupe de phonèmes) déjà existant. Ainsi Félix se prononce dans le parler vulgaire Félisque (§ 518, s), et est par suite assimilé pour la terminaison à un mot tel que disque; l’individu parlant, en prononçant le groupe sque, a un vague sentiment de ne pas parler comme il faut, de ne pas prononcer conformément à la langue écrite: il veut se corriger, et en essayant de se mettre en harmonie avec le bon usage, il substitue un x à son sque, à tout hasard, et arrive à dire dixe pour disque. J. Gilliéron raconte à ce sujet l’anecdote suivante: »Un employé subalterne de la compagnie d’Orléans expliquant à des soldats le fonctionnement des disques, les appelait des dixes. Comme je prenais part à la conversation, dois-je l’avouer! je n’osais dire disque, de crainte qu’on ne me prît pour un de ceux qui disent luske, seskeu ( RPGR , I, 31). Les formes à rebours ou «régression s « phonétiques se produisent surtout au contact de deux milieux sociaux, de deux couches linguistiques différentes; mais elles se montrent aussi au dedans d’un même milieu. A propos d’un parler provincial, P. Passy observe: «Il y a hésitation dans bien des cas: [po] ou [pjoj peau, [ho] ou [bjo] beau; de là des formations inverses comme [sabjo] sabot, que j’ai entendu d’un enfant des Caves« (RPhF, VIII, 84). On se sert parfois des formes à rebours dans le parler badin; elles entrent rarement dans la langue littéraire. Aux exemples déjà cités nous ajouterons les suivants:

1° L’amuïssement d’une consonne à la finale peut avoir pour effet l’addition de la même consonne là où elle n’a que faire. La prononciation négligée artique pour article amène

bouticle pour boutique (§ 503, e). L’amuïssement de r dans la terminaison -oir: boutoir > boutoi (§ 364) peut amener la substitution de oir à oi: navoi (navigium) > navoir ( Romania , XXI, 429). Comp. tartre pour tarte (§ 361, a, Rem. 1) et la forme badine exercisme pour exercice (§ 320, Rem.).

2° Le passage de [lj] à [j] amène l’emploi fautif de [lj] pour [j] ; dans le français populaire où soulier devient songer, on crée par contre-coup moilien pour moyen (§ 351, s).

Remarque. Les méridionaux qui entendent à Paris -ie pour -(7/e (avec / mouillé) en viennent à dire -/7/e pour -ie. Dans »Numa Rouinestan«, le tambourinaire dit Sibérilte et biographille.

3° Le passage du r intervocalique à z (§ 360) amène la substitution de r à z; à côté de chaise et Pasis pour chaire et Paris, on trouve .férus pour Jésus.

4° Le passage de er à ar dans jergon > jargon, etc. (§ 245) amène celui de ar à er dans jarbe > gerbe (§ 246).

116. Mots d’emprunt. En empruntant un mot étranger, on n’emprunte pas en même temps les phonèmes étrangers qui le composent. Pour faire pénétrer dans une langue des sons inconnus, une véritable fusion des deux langues est nécessaire. Tel a été le cas, ou à peu près, au Ve siècle, lors de la rencontre des Gallo-Romains avec les Francs (voir § 8); mais ce cas ne s’est jamais répété. Dans tous les emprunts postérieurs, on s’est contenté de substituer aux phonèmes étrangers ceux des phonèmes français qui leur ressemblent le plus. Ainsi, tout en adoptant le mot zara banda, on n’a adopté aucune des articulations espagnoles particulières: zara banda et sarabande n’ont de commun que les deux premiers a et le d: l’initiale sifflante interdentale a été remplacée par s, la forte roulée espagnole [r] par un r français, la bilabiale ouverte par la bilabiale fermée b, le groupe an par [à], et enfin l’a atone final par [a]. Ainsi le mot étranger a été arrangé et prononcé tout à fait à la française. Telle est la règle générale. Voici quelques remarques sommaires sur la prononciation de certains mots d’emprunt:

1° Mots anglais. — Dans quelques mots, on a essayé de rendre, tant bien que mal, la prononciation anglaise: baby > bébé, beefsteak > bifteck, roastbeef > rosbif, cutter >

cotre, rout > rnout, etc.; mais le plus souvent c’est la forme écrite qu’on prononce à la française: wagon > [vago], jury > [gyri], ulster > [ylstfc:r], humour) [ymu:r], etc. On constate souvent des hésitations: Warrant > [varâ] ou [warà]. Yacht > [jot], [jak ou [jakt]. Rail > [ra:j] ou plus rarement [re:l]. Square > [skw£:r], ordinairement [skwa:r]; Xanrof le fait rimer avec gloire, noire, pourboire ( Chansons ironiques, p. 193); comp. Kate: délicate (Verlaine, Œuvres, I, 189). Le mot club hésite entre jklyb] et [klœb]. Au XVIIIe siècle, on disait Shakespe-are (le président Hénault écrit même Shakespehar ); au siècle suivant, où la connaissance des choses anglaises était devenue bien plus répandue, on a prononcé [Jekspi:r] ; Musset a la rime Shakespeare: lire ( Poésies nouvelles, p. 137); comp. if you please: grise (Rostand, Cyrano de Bergerac, v. 1(187).

Remarque. Nous citons, à titre de curiosité, les graphies suivantes proposées par Remy de Gourmont (Esthétique de la langue française, p. 94 ss.), qui veut qu’on écrive à la française tous les mots étrangers adoptés: Boucmacaire, chirtingue, clube, cotingue, docart, fivocloque, groume, grogue, higüelife, métingue, ponche, poudingue, railoué, quipesèque, slotipe, smoquine, snobe, spencère, spiche, spline, starteur, stimeur, tramoué, valcovère, vaterprouffe, yaute.

2° Mots arabes. — Rappelons ghâzîa, devenu razzia: ainsi la gutturale gh a été rendue par r en français, tandis qu’en portugais on l’a rendue par g: gazia ou gaziva.

3° Mots espagnols. — Le ch [tj] est rendu par ch [J]: anchoa > anchois, chocolaté > chocolat, cochenille > cochenille; le »jota« par [k] dans le mot argotique moukère de m ujer; le u [u] par ou: bucaro > houcaro, faluca > felouque. Sont entrés par la voie littéraire: alfange > alfange, junquillo > jonquille, buscar < busquer, calent ura > exdenture, etc. Dans Don Quichotte < D on Quijote, Chimène < Jimena, le ch semble représenter la prononciation du j au XVIIe siècle.

4° Mots germaniques. — Le oe germanique, notation en partie vieillie pour [œ], a été rendu par oe [oe]: dan. Groenland (maintenant G rô n la n d) > Groënland; cf. Des Groënlands et des Norvèges Vient-elle avec Séraphita (Th. Gautier, Symphonie en blanc majeur )? Comp. aussi les îles Féroé. Le nom de Goethe se prononçait autrefois [goet] ; on le faisait rimer avec poète, complète, prête, et on l’orthographiait Goëthe

(ou même Goëtte ); de nos jours on prononce [gœt], et le mot rime avec meute, thérapeute, etc.

5° Mots italiens. — Le c [tj] est rendu par ch [J]: ciar latan o > charlatan, ciurma > chiourme; cipollata > chipolata; cicorea > chicorée, etc.; on trouve aussi c [s]: cittadella > citadelle, facciata > façade, fantaccino > fantassin, etc.; dans plusieurs cas il y a eu hésitation; ainsi on a longtemps prononcé le c comme ch [J] dans vermicelle, et avant de dire corniche, on a dit cornisse. Le ch [k] est rendu tel quel: falc h e 1 1 o > falquet, bacchetta > baguette, schioppetto > escopette (on trouve aussi chopette au XVIe siècle); Machiavel, Michel-Ange; chia ma ta est devenu d’abord chiamade (prononcé kiamade), puis, sous l’influence de l’orthographe, chamade. Le son u [u] est rendu par ou; burla > bourle, bravura > bravoure, buffone > bouffon, cupola > coupole. Sont entrés par la langue littéraire: lumachella > lumachelle, nicchia > niche, nocchiere > nocher, superch(i)eria > supercherie, b u s t a > buste, burla > hurle, etc.

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