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ÉVOLUTION DES MOTS

117. A côté de l’évolution des phonèmes, on peut constater une évolution des mots tout à fait indépendante des lois phonétiques, telles que nous les avons décrites dans les paragraphes précédents. Le changement d’ë lat. en oi fr. que nous observons dans habëre > avoir, est un phénomène qui se retrouve dans tous les mots où l'ë latin se présente dans les mêmes conditions (§ 155); c’est une loi phonétique indépendante des mots sur lesquels elle agit. Le changement d’e en oi qui a eu lieu dans pelu > poilu, est un fait particulier, propre à ce seul mot (comp. velu qui est resté tel quel), et dû, non pas à une lente évolution phonétique (§ 110), mais à un changement subit, grâce à une association d’idées: poilu doit son oi à l’influence de poil, et il n’y a pas de forme intermédiaire entre pelu et poilu. Parmi tous les phénomènes capables de modifier l’action des lois phonétiques et de provoquer un changement subit d’un mot isolé, l’analogie est sans doute le plus important: l’analogie est pour le développement des mots ce qu’est l’assimilation pour le développement des phonèmes. A côté des formations analogiques, il faut citer aussi celles qui sont dues à des altérations conscientes et voulues (§§ 119 -125).

Remarque 1. Quelques mots assez longs subissent parfois des altérations particulières, dues à leur longueur même. Il s’agit de mots ou de formules très fréquemment employés; ils sont compris ou devinés avant d’être articulés, et l’on se contente de les prononcer en raccourci. C’est ainsi que monsieur, mademoiselle, bonjour, s'il vous plaît, n’est-ce pas, s’abrègent dans la langue parlée d’une manière extraordinaire. Il faut expliquer de la même façon sire, sieur (§ 519, i), et les anciens huer (bona hora), mar (mala hora).

Remarque 2. Les mots savants employés par le peuple sont estropiés de beaucoup de façons; Marotte, servante des «Précieuses ridicules**, dit filofie pour philosophie. Parfois même, une telle forme passe dans la langue littéraire: grimoire n’est qu’une altération vulgaire de grammaire.

118. Formation analogique. Par le procédé de l’analogie, un mot est assimilé en partie ou complètement à un autre mot, qui lui est apparenté par le sens, la fonction ou le son. Il est assez difficile de classer ces formations, vu le jeu multiple et capricieux de l’analogie; nous signalerons les faits généraux suivants:

1° Aplanissement simple des différentes formes (tlexionnelles ou dérivées) du même radical. — Le futur moderne boirai est irrégulier par la présence de oi (< ï) en syllabe faible (§ 162); dans la vieille langue on disait bevrai, développement régulier de *biberajo (< bibere habeo); c’est l’influence de boire (bois, boive) qui a changé bevrai en boirai (II2, § 210, i). Dans la série primitive et étymologiquement correcte oi (audio) — oz (audis) — ot (audit), on a généralisé ou la diphtongue de la première personne: oi(s) — ois — oit, ou la voyelle simple des deux autres personnes: o(s) — os — ot. La série disons — dites (d i c i t i s) — dient (dieu n t) devient disons

dites — disent, et dialectalement: disons — disez — disent (comp. les composés contredisez, médisez, etc.). On constate aussi des traces d’une généralisation de la forme de la 3e personne: dions — diez — dient (II2, § 119, 2). Les vieilles formes régulières perier, serée, floraison, florette, leesse, esclarcir, bagner sont devenues poirier, soirée, fleuraison, fleurette, liesse, éclaircir, baigner sous l’influence des primitifs poire, soir, fleur, lie, clair, bain. D’un autre côté, le dérivé jalousie change la forme primitive et correcte jaleux en jaloux (§1*82). Il arrive enfin qu’un mot échappe à l’influence de l’analogie dans le cas où il a pris un sens spécial qui l’isole: ainsi amant, primitivement participe présent du vieux verbe amer, n’a pas pris part au développement analogique qu’a subi ce verbe (II2, § 24).

2° Aplanissement proportionnel de groupes de mots non apparentés. — Sous l’influence de droi(t) — droite, le groupe coi— coie devient coi — coite (II2, § 413,5); l’influence de chocolatchocolatière amène tabac — tabatière, pour tabaquière (III, § 89, 3). Le futur enverrai pour envoierai (II2, § 206,3) à côté de envoie,

envoyais, est dû à verrai à côté de vois, voyais (noter aussi [wf] > [e], § 159). Il veut — ils veulent amène dans les patois il peut— ils peu lent (II2, § 126, i,c); le / pénètre parfois dans d’autres formes; poulait, panions, etc. (voir FS, III, 428, Apfelstedt, Lothringischer Psalter, p. LVI). L’existence de bagner (§ 229,4) à côté de bain, amène clédagner (R. Garnier, La Troade, v. 415) à côté de dédain.

3° Aplanissement de mots non apparentés qui offrent un sens analogue ou opposé (comp. III, § 712) — Noster amène vos ter (II2, § 538) pour veste r. Se p te m ber, november amènent la forme vulgaire octember (Schuchardt, I, 38, III, 12) qu’on retrouve en vieux français et en prov. : octembre. Les vieilles formes françaises marsdi,juesdi, vendresdi amènent lunsdi ( Comput , v. 523; Rom. de Rou, III, v. 5384) et mercresdi (Villehardouin, § 355); comp. esp. lunes, miércoles. Lëvis amène grèvis (> vfr. grief), pour gravis. Susum amène deusum ( > vfr. jus), pour deorsum. Septentrionalis amène merid i o n a lis, pour meridialis (meridianus). Dexter change sinister en senexter (Schuchardt, I, 38, III, 12), d’où en vfr. senestre ou senextre (ATF, VI, 339). Mérovingien amène earlovingien pour carolingien. Classicisme amène romanticisme (employé par Stendhal et adopté en anglais) pour romantisme. La Suisse allemande amène la Suisse romande pour romane. Epanouir pour épanir (vfr. espanir) a été fait sur évanouir. Dans plusieurs des cas cités, il s’agit d’une assimilation harmonique entre des mots conjoints (§ 508); ainsi sus et jus était autrefois une combinaison fixe.

4° Aplanissement de mots non apparentés qui offrent une forte similitude de forme. — Sous l’influence de bastonnade, on changeait au XVIIe siècle cassonade en castonade, forme dont se sert encore le peuple. Sur crépodaille, voir III, § 156. Comp. encore les exemples cités aux §§ 530, Rem., 533, Rem.; voir aussi IV, § 463.

5° Dans quelques cas, l’analogie est conservatrice et empêche le développement phonétique régulier. — Les infinitifs en -ir ont fait obstacle à la synérèse de aï dans haïr (§ 275).

Remarque. Il faut rappeler que l’analogie crée à tout moment des formes en parfaite harmonie avec la tradition; nous n’avons étudié ici que les cas où l’analogie produit des formes nouvelles, des innovations.

119. Infi .uence de la langue écrite. L’évolution phonétique régulière peut être troublée par l’influence de l’orthographe. La langue ne s’apprend pas seulement par l’oreille, mais aussi, et surtout de nos jours, par les yeux, et la conséquence, c’est qu’en voulant parler comme on écrit ou épelle, on finit par prononcer les lettres purement étymologiques (§ 97). Déjà Guillaume des Autelz, le jeune adversaire de Louis Meigret (§ 91), soutenait que, contrairement à ceux qui «veulent reigler l’escripture selon la prononciation, il semblerait plus conuenant reigler la prononciation selon l’escripture: pource que la prononciation uzurpée de tout le peuple auquel le plus grand nombre est des idiots et indoctes, est plus facile a corrompre que l’escripture propre aux gens scavants«. Il vaut donc mieux, dit-il, «prononcer tout ce qui est escript«. Cette manière de voir est très répandue: pour bien parler, il faut prononcer comme on écrit. Qui ne se souvient des recommandations de Molière à Du Croisy: «Vous faites le poète, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe« ( L'Impromptu de Versailles, scène 1)? Passons maintenant aux exemples, et commençons par examiner le mot obscur. On disait et écrivait au moyen âge oscur; plus tard, des préoccupations savantes provoquent l’orthographe obscur, mais les grammairiens remarquent expressément que le b de ce mot ne se prononce pas; pourtant, dans la dernière moitié du XVIIe siècle, le b finit par s’introduire dans la prononciation. De la même manière s’expliquent abstenir, abstiner, adjuger, adversaire, advenir, pour astenir, astiner, ajuger (encore Acad. 1740), aversaire (encore dans Molière, Fem. sav., v. 1037), avenir (vieilli aujourd’hui, sauf dans l’expression: considérer une chose comme non avenue; le nom actuel avenir, tout différent, < n + venir). La graphie ch ofl're un autre exemple bien curieux de l’action de l’ortbographe sur la prononciation. Au moyen âge, on écrivait et prononçait cirurgie, cirurgien (angl. surgeon), arcevesque; au temps de la Renaissance, ces graphies sont remplacées par chirurgie, chirurgien, archevesque, pour se rapprocher autant que possible des types latins chirurgia, archiepiscopus. Ce changement.

purement graphique à l’origine, amène un changement de prononciation: on finit par donner au groupe ch sa valeur phonétique habituelle, et la chuintante [J] remplace la sifflante [s]. On prononce de même aujourd’hui Montaigne [môtep], Regnarcl [reparr], de Maistre [me:stra], en suivant la forme écrite, au lieu de [motaji], [rana:r], [nu:tra], qui est l’ancienne et bonne prononciation; et l’on entend souvent sculpter [skylpte], dompter [dôpte], legs [ leg], vergeure [vergoeir], gageure [gagoerr], etc.; comp. § 178,2, Rem. et § 335. Aussi A. Darmesteter a-t-il pu légitimement écrire: »La langue écrite déforme la langue parlée. Qui doit en effet avoir raison, du mot écrit, chose visible et tangible, qui ne peut sûrement se tromper, ou du mot parlé, chose fugitive, instable, insaisissable, qui n’a par devers elle aucune preuve apparente qui la justifie? Evidemment, c’est le mot écrit. Et la prononciation s’incline devant l’écriture. Si nous n’y prenons garde, nous livrerons une belle langue à nos arrière-neveux. « Pour d’autres détails, voir Manuel phonétique, § 170 ss.

Remarque. Quelques formes modernes sont dues à de simples fautes de lecture; c’est un fait curieux, qui vaut la peine d’être relevé. On dit aujourd’hui danse macabre; mais le nom ancien est danse Macabre, et Macabre est originairement un nom de personne et non un adjectif; la prononciation fautive provient de ce que les anciennes éditions de »la Dance Macabre® ne portaient pas d’accent sur l’e final (§ 102). Le nom propre Lefébure n’est qu’un doublet de Lefebvre, dû à une mauvaise interprétation des anciennes formes, qui ne distinguaient pas l’n et le v (comp. § 61). Notons aussi le mot obscur Calvados, qui est peut-être pour Salvador. L’erreur paraît venir d’une carte du diocèse de Bayeux, datée de 1650, où se trouvent ces mots: »Rocher du Salvador® qui furent mal déchiffrés (comp. Bréal, Essai de sémantique, p. 196). Le mot savant acné a été calqué sur àxvrj; mais cette forme n’est qu’une faute de copiste pour àxpYj. Le mot technique vérifie, introduit dans la lexicographie par Furetière, est dû à une faute de lecture pour béricle. Dans les Dictionnaires, on trouve parfois des mots imaginaires, dus aux inadvertances de leurs savants auteurs: Godefroy cite dans son Dictionnaire (II, 796) un mot dravie, qu’il explique, en hésitant, par »eoup« ; il donne à l’appui l’exemple suivant:

Li escus est tant vertuous

Que cieus ki l’aura en baillie

Ja par armes ne par dravie

N’iert abatus de clieval.

On voit facilement que le troisième vers a besoin d’une petite correction: il faut lire:

Ja par armes ne pardra vie.

Le même Godefroy (II, 253) donne un mot entefiner, qui n’est qu’une fausse lecture pour entesmer {— étamer), ainsi que l’a fort bien montré M. O. Bloch (Rom., XLII, 580).

120. Euphémismes. Par crainte, par respect ou par décence, on ne se sert pas de certains mots, trop énergiques ou trop triviaux, sans les modifier de manière ou d’autre; on leur donne une terminaison quelque peu différente, on change une voyelle ou une consonne, et sous la forme défigurée ils passent librement et sans choquer (IV, § 365 ss.). Ces altérations atteignent surtout les mots Dieu et diable, les noms des saints, les termes érotiques et indécents, etc. Diable s’altère en diantre, dianche, diache, etc. Dieu se masque à peine sous dié, dans saerédié (H. Lavedan, Un vieux marcheur, p. 100); plus généralement il est changé en bieu ou bleu, et figure sous cette forme souvent incomprise dans beaucoup d’exclamations: palsambleu (par le sang de Dieu), corbleu (corps de Dieu), morbleu (mort de Dieu), parbleu (par Dieu). Rappelons encore sapristi, probablement pour sacristi (altération de sacrement sous l’influence de sacristie), et le serment favori d’Henri IV ventre-saint-gris pour ventre saint Denis. Quant aux termes édéologiques, on trouve dans les Contes d’Eutrapel, de Noël du Fail, des formes estropiées ou renversées comme outu, lue, noc. Notre mot vierge serait, d’après Gilliéron (R Ph F, XXXII, 9 7), une modification artificielle de verge rapproché de virgo pour éviter une homonymie intolérable. L’illustre Tartarin jure par outre et boufre, et Daudet observe que »ce sont des jurons larasconnais d’étymologie mystérieuse, et que les dames elles-mêmes s’en servent parfois, mais en y ajoutant une atténuation: Outre, que vous me feriez dire«. La langue moderne connaît les adoucissements ficher, fichtre, fichu, fiche, qui s’emploient honnêtement à la place du verbe (pii commence par la même lettre et dont le Père Duchesne a tant abusé. Dans cet ordre d’idées, on pourrait encore citer »les patronymiques de signification grossière ou obscène (pii, avec l’autorisation de l’État, sont quittés ou modifiés, et les noms de localités de même signification qu’on a parfois essayé de remplacer par des appellations nouvelles« (H. Gaidoz, Revue critique, 1876, II, 119). Nous avons déjà parlé des Précieuses, (pii demandaient »Ie retranchement des syllabes

sales« (§ 55). Des altérations dues à une simple pruderie se rencontrent de tous temps: citons bébouche pour bégueule, tape-chose pour tape-cul (cf. § 523, i).

Remarque 1. Les altérations euphémistiques sont parfois tout extérieures et n’atteignent que l'orthographe. P. Bourget écrit. par ex.: «Nortie a justifié les adages de nos braves aïeux sur le coqnaige« (Un homme d’affaires, p. 21).

Remarque 2. Rappelons aussi, à titre de curiosité, les altérations euphémistiques introduites dans les livres publiés )>ad usum I)elphini«. Dans son Traité élémentaire de prosodie française (p. 144), Becq de Fouquières dénature étrangement — à l’usage des classes — un vers de la «Ballade des dames du temps jadis«. Par le changement d’une consonne, il fait demander à Villon: «Ou est la très sage Hellols Pour qui fut chartré, et puis moyne Pierre Esbaillard?« et il commente doctement: chartré, emprisonné.

121. Termes de tendresse. Dans le langage hypocoristique, on déforme volontiers les mots, pour les rapprocher du parler des tout petits enfants; ou, plus exactement, les grandes personnes reçoivent et adoptent les déformations créées par les enfants. C’est ainsi qu’on dit, par exemple, fanfan (pour enfant; § 507, s), bébête (pour bête; § 509), mémère (pour mère), faire dodo, faire pipi, etc. Les formations hypocoristiques sont surtout fréquentes dans les petits noms: Adèle > Dédèle, Dédé; Anatole > Totol; Anna > Nana; Auguste > Gugusse; Charlotte

> Lolotte, Tototte; Catherine > Ccitin > catin (IV, § 420); Christine

> Titine, Titi; Élisabeth > Lili; Emile > Mimile; Eugénie > Niniche, Nini; Françoise > Fanchon, Chonchon; Joséphine > Fifine, Fi fi; Louis > Loulou; Marguerite > Margot, Gogo, Goton; Marie

> Mimi; Victor > Totor. La mère du Régent, Elisabeth-Charlotte, s’appelait Liselotte.

Dans ces noms, il importe de distinguer plusieurs procédés de formation. — Tantôt, en effet, la syllabe initiale du mot est conservée telle quelle ou à peu près et un suffixe de nuance affective vient s’y ajouter: Catherine > Catin: Françoise

> Fanchon; Gogo > Goton; cf. Madeleine > Madon, Mado. Tantôt est seule conservée la syllabe tonique, qui est redoublée: Anna > Nana; Margot > Gogo; Fanchon > Chonchon ; on rencontre aussi parfois le redoublement de la syllabe initiale (Louis > Loulou) ou d’une syllabe devenue initiale (Élisabeth > Lisa, Lise > Lili). — Tantôt enfin devant la syllabe tonique, seule conservée, la voyelle est reprise avec consonne anticipée: Adèle >

Dédèle; Auguste > Gugusse: Charlotte > Lolotte; Christine > Titine. Mimi, venu de Marie, s’explique de la même manière, sauf que la consonne redoublée est la consonne initiale. — Ce procédé d’»anticipation«, qui s’observe dans le langage enfantin de presque tous les pays, se retrouve à l’origine du mot tante (vfr. ante < amita; voir § 509, 1). Cf. l’ital. dialectal unku devenu kunku.

122. I nfluence de la mode. Chaque époque a ses »gommeux« ou »pschutteux«, qui tâchent, par tous les moyens possibles, de se distinguer de leurs contemporains. Ayant en horreur d’être comme tout le monde, ils recherchent une originalité provocante et »crâne« dans leur apparence extérieure; non contents d’un habit extravagant ou d’une manière de marcher particulière, ils affectent parfois aussi une prononciation bizarre, indolente ou amusante. On sait que les » merveilleux « du Directoire supprimaient ou dénaturaient certaines consonnes comme trop rudes à prononcer; ils évitaient surtout les r, imitant ainsi la prononciation de Joséphine de Beauharnais, née à la Martinique (cf. § 357, Rem.). Ainsi, au lieu de: Ma parole d’honneur, madame, je nous trouve charmante aujourd’hui, on disait: Ma paole d’honneu, maame, ze vous touve zamante auzoud'hui. Le Journal de Paris, décrivant en 1795 cette maladie nouvelle, l’appelait la maladie du sera, parce que les muscadins disaient sexa au lieu de qu’est-ce que c’est que cela. Rappelons aussi le parler »gras« des Précieuses (comp. Manuel phonétique, § 57).

123. Langages artificiels. Il existe dans différentes sociétés des tendances à déformer les mots, pour les rendre méconnaissables à tous ceux qui n’en ont pas la clef. Les voleurs, les gueux, les vagabonds possèdent leur argot (§ 33, § 81), qu’ils emploient lorsqu’ils veulent éviter d’être compris par des personnes étrangères à leur monde; à leur imitation, on a créé, par plaisanterie, plusieurs langues conventionnelles. Ainsi le javanais, qui repose sur l’intercalation des syllabes av ou va: Cevast sivample avet façavile (c’est simple et facile), javeudavi (jeudi); le javanais, un moment, fit fureur au point qu’on vit paraître un journal entièrement écrit dans ce langage stupide. Le largonji substitue / à la consonne initiale, qui est

Kr. Nyrop: Grammaire. 1 11

mise après le mol et accompagnée de i ou em; on dit ainsi le largonji des louchersbem pour le jargon des bouchers. Il y a eu aussi des parlers en lem, en rama, en mard et en gue; citons comme exemple de ce dernier parler la phrase suivante: Tugu megue digui quegue taga sœurgœur m’agatendguen.

124. Jeux de mots. On altère parfois les mots pour obtenir des effets comiques ou satiriques; mais ces altérations sont ordinairement individuelles et momentanées, et ne laissent pas de traces durables. La Satire Ménippée, pour se moquer des adhérents de la Ligue, les appelle ironiquement catholigues pour catholiques. Mme de Sévigné dit bavardiner pour bavarder à cause d’une Mme de Lavardin qui aimait le bavardage. Dans son épigramme (n° 19) sur la Querelle des Anciens et des Modernes, Boileau traite ces derniers de Topinamboux, et il ajoute que l’Académie qui les tolère lui semble un peu topinamboue. P. Hervieu forge le mot famillionarité ( L'armature , p. 22), pour qualifier la familiarité choquante d’un millionnaire. E. Rostand invente, avec sa grâce riante, ridicoculiser:

. . . Ragueneau me plaît, c’est pourquoi, dame Lise,

Je défends que quelqu’un le ridicoculise.

( Cyrano de Bergerac, II, sc. 4.)

Dans »Chantecler«, le merle railleur et spirituel donne à un vieux chat le nom de Mathouscdem (cf. § 533).

125. Influence de la rime. Les exigences de la rime ou de la mesure amènent parfois les poètes à introduire dans leurs compositions des mots ou des vers entiers qui ne sont que des chevilles. La rime, »qui ne doit qu’obéir«, loin d’être l’esclave docile que veut Boileau, devient facilement la maîtresse impérieuse et souvent peu intelligente du poète (IV, § 476 ss.). Qu’il nous suffise d’un seul exemple: un vers presque burlesque de Guillaume de Dole (v. 3252 — 53):

La dame estoit devant la sale qui n’ama onques chainse sale.

Les besoins du vers amènent aussi les poètes à négliger les règles strictes de la grammaire, et ils en viennent même à altérer la forme des mots, en inventant des terminaisons irrégulières.

Voici les réflexions naïves d'un poète de la fin du XVe siècle, l’auteur de la Vie de saint Mathurin:

Et, se vous y trouvez langage Qui en ce pays n’ait usage Ou se j’espelle aucunement Ung mot qui doit estre aultrement,

Ne le prenez en cas de crime;

Tout est pour obéir à la rime,

Car je n’ai pas les mots exquis Qu’en telz cas seroient hien requis.

(RPF, XII, 358.)

Les nécessités de la rime font changer l’orthographe, la forme, la syntaxe, l’emploi et l’ordre des mots; nous parlerons ici surtout des altérations orthographiques et phonétiques.

1° Altération de l’orthographe de certains mots. Exemples:

Et comment don ?

Soudainement s’en est voilé Et ne m’a laissé quelque don.

(Villon, Gr. Testament, XXII.)

C’est Monsieu.

Ouvre vite. — Ouvre, toi. — Je souffle notre feu.

(Molière, L’École des femmes, v. 205.)

Tout vous rit, vostre femme est souple comme un gan.

Et vous pourriez avoir vingt mignonnes en ville Qu’on n’en sonnerait pas deux mots en tout un an.

(La Fontaine, La coupe enchantée)

Semble s’être assemblé contre nous par hasar :

Je veux dire la brigue et l’éloquence. Car

(Racine, Les Plaideurs, III, 3.)

Vous connoisscz, madame, et la lettre et le sein,

Du cruel Amurat je reconnois la main.

(Racine, llajazet, IV, 3.)

On trouve encore chez les poètes modernes des formes comme un remord, un pié, je voi (II2, § 118,t), je sai, Londre, Thèbe, Gêne (§ 283), etc.; mais ces licences deviennent rares, et on aime mieux faire des rimes inexactes pour l’œil.

2° Altération de l’orthographe des noms propres. — Corneille, dans un sonnet adressé à maître Adam Billault, écrit:

Elle entra dans le corps de maître Adam Billot.

(Œuvres complètes, X, 101.)

Le sévère Boileau lui-même se permet une licence pareille dans le «Fragment de relation d’un voyage à Saint-Prix« qui commence ainsi:

J’ai beau m’en aller à Saint-Prit,

Ce saint, qui de tous maux guérit.

( Poésies diverses, XXVI.)

Dans l’Ode au Colonel Gustaffson, V. Hugo, pour donner une rime à Volga, estropie le nom du poète grec Konstantinos Rigas:

Il vit périr Moreau; Byron, nouveau Rhiga.

(Odes, III, 5.)

3° Altération orthographique et en même temps grammaticale:

Il me semble que ton espreuve C’est un grant mal. Si tu la treuve,

Que feras-tu?

(Picot et Nyrop, Nouveau recueil de farces, p. 121.)

Que ta fenêtre s’ouvre! .... Ah! si tu me repousses,

Il me faudra chercher quelques vieux nids de mousses.

(V. Hugo, Ballades, n° 2.)

Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,

Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases.

(V. Hugo, Les Contemplations, I, n° 7.)

Le vers, qui sur son front . . .

Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,

Et s’échappe, volant qui se change en oiseau.

(ibid.)

En vérité, lecteur, je crois que je radote.

Si tout ce que je dis vient à propos de botte . . .

(Musset, Namouna, I, LXI.)

Gestes hardis, libre parole,

Sel et piment ù pleine main.

Oubli parfait du lendemain.

(Th. Gautier, Séguedille.)

Un long murmure, fait de mille bruits, emplit Berges et carrefours et culs-de-sac et rue;

Et la foule y tournoie et s'y heurte et s’y rue.

(Leconte de Lisle, L'Holocauste.)

L’omnibus, ouragan de ferraille et de boues,

Qui grince, mal assis entre ses quatre roues.

(P. Verlaine, La bonne chanson.)

Place 1 Très amusant . . . Rangez-vous. Pas de bruits.

Attendez, je choisis mes rimes! Là, j’y suis.

(Rostand, Cyrano de Bergerac, I, sc. 4.)

4° Altération de la forme des mots. Exemples:

Li sage clerc du temps, par leur grant sapience,

Le mistrent en escript et en grant audience Pour exemple donner a la gent non sachance.

(Doon de Mayence, v. 18—20.)

Se me savés a dire qu’il devint:

Se vos l’avés, ne le me celés mi.

( Raoul de Cambrai, v. 7945 — 46.)

On lit dans la Chanson d’Antioche (I, v. 772): »Et Rainions de Saint Gille et Estievnes de Blausn. Le dernier chevalier cité est Étienne de Blois, mais la rime demandait un nom en -ans. Ces licences disparaissent avec le moyen âge. Rappelons encore la rime populaire suivante:

Avez-vous vu passer fillon fillette Avec un chien barbette (barbet)

Qui la suivette (suivait).

( Mélusine , p. p. H. Gaidoz, IX, 91.)

On trouvera d’autres exemples aux §§263, Rem. et 522, Rem.; comp. aussi Romania, 1913, p. 141.

5° Parfois, enfin, les besoins de la rime obligent les poètes à employer des formes archaïques [ou dialectales. V. Hugo

introduit dans ses »Ballades« (n° XI) la forme médiévale prée, doublet de pré (II“, § 247, Rem., § 376):

Adieu clos, plaines diaprées,

Prées.

La même forme se trouve chez A. de Musset (Ballade à la lune). Faute de connaître l’histoire de la langue, L. Quicherat qualifie souvent de licences poétiques des formes qui ne sont que des archaïsmes ou des provincialismes. Dans un passage de sa XIe Épître, Boileau écrit:

Antoine, gouverneur de mon jardin d’Auteuil,

Qui diriges chés moi l’if et le chèvrefeuil.

On lui a reproché ce chèvrefeuil; et Voltaire dit spirituellement dans Y Épître qu’il lui a adressée:

Je vis le jardinier de ta maison d’Auteuil Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil.

Pourtant Boileau n’a pas eu tort: chèvrefeuil est la bonne vieille forme, remontant directement à caprifolium, et on la trouve aussi au XVIIe siècle, dans une lettre de Mme de Sévigné. Les besoins de la rime font employer à Boileau une forme un peu archaïque, mais ne lui font pas altérer la langue.

Remarque. Les altérations dues à la rime acquièrent parfois un intérêt plutôt historique que philologique. On lit dans la Chronique d’F.rnoul: «Entre ces. ii. montaignes a une valée c’on apiele le Val Bacar, la ou li home Alexandre alerent en fuere, quant il aseja Sur. Dont on dist encore el Romans del Fuere de Gadres qu’il estoient alé el Val de Josafas. Mais ce n’estoit mie li vaus de Josafas, mais li vaus de Bacar, dont cil qui le Romant en fist pur mius mener se rime le noma le Val de Josafas por se rime faire« (éd. Mas-Latrie, p. 62 — 63). C’est peut-être pour la même raison que Guillaume Alexis paraît incertain de l’origine lorraine de Jeanne d’Arc:

Ce fut la france Pucelle blanche De Lorraine née, ou d’alez.

(Œuvres poétiques de G. Alexis, I, 321.)

126. Observations additionnelles. Avant de finir ces notes préliminaires, examinons brièvement quels sont nos moyens de constater la prononciation pour une période de la langue

antérieure à nos jours. L’analyse de l’orthographe reste toujours notre moyen principal; mais la graphie nous renseigne ordinairement d’une manière assez imparfaite sur le vrai état de la langue parlée (comp. § 93 ss.); il faut même souvent deviner à travers la langue écrite les transformations qu’elle subit. Nous disposons, par bonheur, d’autres moyens qui nous dédommagent, dans une certaine mesure, de l’incertitude où nous laisse l’orthographe. Ces moyens sont directs ou indirects.

1° Les moyens directs sont les grammaires et les orthoépies, dont les plus anciennes remontent au XIIIe siècle ( Orthographia gallica; voir la Bibliographie); pourtant ce n’est qu’au temps de la Renaissance qu’on commence à s’occuper sérieusement de l’étude de la grammaire française (§ 49). C’est aussi au XVIe siècle qu’apparaissent les premiers essais d’une transcription phonétique du français; rappelons surtout la Grammaire de Louis Meigret (cf. § 49, § 90) et les différents ouvrages de Jacques Peletier et de Ramus. Un poète connu de la Pléiade, Jean-Antoine de Baïf, s’est servi d’une orthographe phonétique dans son Psautier et dans ses Etrénes de poézie fransoéze. La littérature grammaticale de la période classique nous offre aussi quelques essais de transcription phonétique, mais ils sont hésitants et peu rationnels. Ce n’est que de nos jours qu’on est arrivé à donner, grâce à une analyse physiologique des phonèmes, une transcription fidèle et scientifique de la langue parlée.

2° Les moyens indirects sont les assonances et les rimes. L’assonance est une rime imparfaite ou élémentaire; elle n’exige que l’homophonie de la voyelle tonique, sans tenir aucun compte des consonnes qui la précèdent ou qui la suivent; chaste et frappe forment une assonance, frappe et nappe une rime. Si nous trouvons dans une laisse de »Gormont et Isembart« voisin assonant avec mourir, ce fait nous montre que l’i des deux mots a dû être à peu près identique, c.-à-d. que Yi de voisin était [ï] et non pas [è] (comp. § 213). On comprend facilement par cet exemple quels renseignements précieux les assonances peuvent nous fournir sur le vocalisme du moyen âge. Dans le courant du XIIIe siècle.

les assonances ont été remplacées par les rimes, qui portent, non seulement sur la voyelle accentuée, mais aussi sur les consonnes environnantes. Les premières listes systématiques de rimes ont été dressées par Tabourot (1587) et Lanoue (1596).

Remarque. Il ne faut pas se fier trop aveuglément aux rimes pour établir la prononciation d’une période. Les poètes se contentent parfois d’une homophonie approximative; de nos jours, on confond les deux a à la rime (âme: femme), et, au moyen âge, quelques poètes confondaient les deux o (cors: dolôrs); comp. Béroul, Tristan, p. p. E. Muret (Paris, 1904), p. XXVII.

3° On peut enfin consulter avec fruit les mots qui ont été adoptés dans les langues étrangères. Déjà au moyen âge, un assez grand nombre de vocables français sont passés en allemand, en anglais, en néerlandais, en islandais et dans d’autres langues encore (§ 24), et les diverses manières dont ces mots ont été transcrits peuvent nous aider à en déterminer la prononciation. Les graphies des poètes haut-allemands, telles que zinc, merzi, nous montrent clairement la valeur du c français (§ 403). Les curieuses transcriptions de mots français par des lettres hébraïques, grecques et copies, comme il s’en est fait au XIIIe siècle, peuvent aussi nous fournir d’utiles renseignements.

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