I. QUANTITÉ DES VOYELLES
127. En latin, les voyelles accentuées variaient de durée comme les voyelles inaccentuées; on disait boni tas, düctôr, jünxï, crüdëlïs, càdërë, pïlüs, etc. Cet état de choses ne se continue pas dans le parler populaire. Dans les premiers siècles après J.-C., la différence quantitative des voyelles s’efface, d’abord, paraît-il, en syllabe atone; on trouve chez les poètes postérieurs creàtura, sacràmentum, verëcundus, ënormis, etc. (pour creâtura, sacràmentum, verëcundus, ënormis). Puis, l’effacement de la quantité attaque aussi les syllabes fortes, de sorte que les mots tels que lëctus et tëctum finissent par ne pas différencier leurs voyelles par la durée du son. Ce n’est plus la »quantitas syllabarum« qui domine la langue; les grammairiens eux-mêmes en conviennent, comme il ressort, par ex., d’un passage souvent cité de Servius (IVe siècle après J.-C.): «Nain quod pertinet ad naturam primae syllabae, longane sit an brevis, solis conürmamur exemplis; médias vero in latino sermone accentu dinoscimus; ultimas arte colligimus.« C’est l’accent tonique (§ 134 ss.) qui désormais est le principe tout-puissant de la langue, et toutes les voyelles ont dû avoir à peu près la même durée qui a été relativement brève.
128. Tel est encore l’état de plusieurs des langues romanes (surtout l’espagnol, l’italien et le roumain), et tout porte à croire que tel a été aussi l’état normal de la plus vieille langue française; mais, d’assez bonne heure, plusieurs altérations phonétiques sont venues troubler les conditions primitives et réintroduire des différences quantitatives. Ce n’est qu’au XVIe siècle que nous avons des renseignements précis et directs sur ces changements; en - 1584, Théodore de Bèze (§ 49, Rem.) avertit les étrangers que la prononciation française est très rapide et n’est retardée que par un petit nombre de longues: »Sunt autem hoc loco mihi admonendi peregrini, paucissimas esse longas syllabas in Francica lingua, præ innumerali brévium multitudine« (p. 85). Cf.: »Francorum enim ut ingénia valde mobilia sunt, ita quoque pronuntiatio celerrima est, nullo consonantium concursu eonfragosa, paucissimis longis syllabis retardata, eodem tenore denique volubilis« (p. 10). Deux siècles plus tard, Montmignon (1785) remarque: »La différence de durée entre la longue et la brève est en général plus marquée, plus fortement sentie dans les langues étrangères et dans la prononciation des provinces méridionales, que dans la langue française, telle qu’elle est parlée à la cour et à Paris . . . .; ne faites pas trop fortement sentir la différence de durée entre la longue et la brève. «
129. Dans la langue moderne, la différence quantitative des voyelles joue, parfois, un rôle considérable; il y a ainsi un certain nombre de mots qui ne se distinguent l’un de l’autre que par la durée de la voyelle accentuée; comp. faites [fet] et fête [fe:t], tette [tet] et tête [te:t], bette [bet] et bête [be:t], mettre [rmtr] et maître [me:tr], etc. Pourtant, la quantité moderne est essentiellement différente de l’ancienne: elle affecte peu la syllabe inaccentuée, et elle n’entre pour rien dans la prosodie, basée uniquement sur l’accent; enfin, elle n’est pas absolue, elle varie selon la place des mots; comp. faire un cours [ku:r], troubler la fête [fe:t], un homme brave [bra:v], et les combinaisons un cours de français [œkurdafrâss], la fête de mon père [lafctdomopt:r], un brave homme [œbravom], où les voyelles longues de cours, fête, brave sont notablement abrégées. Pour d’autres détails, voir notre Manuel phonétique, § 111 ss.
130. On peut établir les règles suivantes sur l’allongement des voyelles toniques:
1° Une voyelle non finale peut être allongée par l’amuïssement d'un phonème contigu: eage > âge [0:5], mëur > mûr [my:r], geene > gêne [ge:n], etc. (§ 265 ss.); beste > bête [bu:t], asne > âne [a:n], coste > côte [ko:t], etc. (§ 462, § 169, § 176); rompre [rckpra], blanche [blâ:J], plonge [plôig], âme [a:m], etc. (§ 322, § 329); grasse [gra:s], grosse [gro:s], passe [pd:s], passion [pa:sjô], etc. (§ 466). Un allongement résulte aussi du changement de [1] en [u], et de celui de [£] en [j] : albe > aube [o:b], aine > aune [o:n], etc. (§ 342) ; paille > [pa:j], travail > [trava:j], bouteille > [buts:j], etc. (§ 351).
Remarque. En syllabe finale ouverte, la voyelle est toujours brève: on, bon, bond, banc, bain, dû, août, aimât, courût, est, des, œufs, clef, portez, vie, épée, aimée, sortie, amie, recrue, etc. Cette règle est toute moderne. Autrefois, les voyelles suivies de l’e féminin étaient longues; on disait aimée [fcme:], épée [epe:], vie [vi:], etc., prononciation conservée dans la Suisse romande et encore observée parfois dans la déclamation; de même, les voyelles suivies d’un s muet étaient longues: il fust, il fist, il parlast ne se confondaient pas avec il fut, il fit, il parla, et en regard de un lac, un coq, on avait des lacs [la:], des coqs [ko:]. En Normandie, on dit encore un chat [Ja], des chats [Ja:] ou [Ja].
2° Une voyelle est allongée devant les spirantes sonores [z, 5, v, j, r] qu’on appelle aussi «consonnes allongeantes» : chemise, ruse, cage, neige, tige, cave, fève, famille, rare, tard, mer, etc. L’allongement devant [z] avait déjà été observé par Th. de Bèze qui remarque: »S inter duas vocales deprehensa ac proinde . . . per z pronuntiata et vocalem singularem et diphthongum antecedentem producit« (p. 89).
3° Une voyelle est allongée par analogie: pâle [pa:l], vfr. pale, a été influencé par mâle (pour masle ); maçon [ma:s5] et tous les mots en -ation doivent probablement leur [a:] à des mots comme passion [pa :sjô], etc.