C suivi d’.4 se change en [J], qu’on écrit ch
1° C (-j- a) initial d’un mot:
carum
cher
carbonem
charbon
chante
cantare
chanter
champ
changer
chaume
cheveu
causa
chose
cheval
chou
cate n a
chaîne
Cas isolés. Quelques mots présentent la chuintante sonore [3] au lieu de la sourde [J]: germanclrée (altération de chamædrys); notons aussi geôle et girofle dont les primitifs (cave o la et caryoph y lion) avaient changé leur c en g déjà en latin vulgaire.
Mots d’emprunt. Ccib, cabale, cabane, cabaret, cabillaud, cacatois, cadavre, cadeau, cadence, cadène, cadet, caduc, café, calamité, calandre, calebasse, calèche, calice, calme, calomniateur, calvitie, camisard, campestre, canal, candélabre, canonisation, cantcde, capituler, caporal, carafe, carambole, caravane, caresse, caricature, cascade, castagnettes, causer, etc. Dans plusieurs mots à demi savants, le groupe ca est représenté par cha (au lieu de che; § 194): chapelle, chapitre, charité.
Doublets. Dans quelques cas, la forme savante a remplacé une ancienne forme populaire: calomnie — vfr. chalonge; canaille — vfr. chienaille; capitaine — vfr. chevetaigne. Dans d’autres cas, on a conservé la forme populaire à côté du nouveau mot d’emprunt: cadène — chaîne, caisse — châsse (§ 169, Hem.); caleçon — chausson; camarade — chambrée; camp — champ; campagne — champagne; canal — chenal; cancre — chancre; cap — chef ; cape — chape; capital — cheptel; captif — chétif; carbonnade — charbonnée; carguer — charger (§ 401,2); carnage — chômage; carogne — charogne; carte — charte; castel — château; cause — chose; cavalcade — chevauchée; cavalerie — chevalerie.
a) initial d’une
syllabe, après une
consonne
area
arche
marché
fourche
ci r ca re
chercher
bouche
mâcher
s i c ca
sèche
c 0 1 1 (0) ca re
coucher
vacca
vache
péché
Dans d’autres mois, la langue littéraire actuelle présente la chuintante sonore [3] au lieu de la sourde: berb(i)ca rium
> berger; carr(i)care > charger (en vfr. aussi charchier; comp. carcatus dans le glossaire de Reichenau et it. carcare); cl e r(i)catu m > clergé; d e 1 (i) c a tu m > vfr. clelgié; fabr(i)care
> forger; *fi 1 (i) c a r i a > fougère (vfr. feuchiète, Coquillart, I, 79); fod(i)care > foager; jud(i)care > juger; mand(u)care > manger; * p 1 u m b (i) c a r e > plonger; *tardicare > vfr. targer; vend(i)care > venger (comp. revanche), etc. Bercail, qui remplace bergeail, est une forme picarde.
Remarque. Nous retrouvons le développement en ch dans la plupart des proparoxytons en -ica, dont la voyelle intervocalique a dû, par conséquent, disparaître avant l’altération du c intervocalique en yod (§ 413,2): Basil(i)ca
> Basoche, dies domen(i)ca > dimanche, m a n (i) c a > manche; n a t (i) c a > nache, per t ica > perche, revind(i)cat > revanche. Pour les deux premiers de ces mots, qui sont demi-savants, on trouve aussi des formes avec g. Dans fa bric a, la pénultième est restée plus longtemps à cause du groupe de consonnes précédent, et la palatale est devenue sonore: fabrega >faurga> forge; gauge (gallica) et serge (se r ica) sont probablement empruntés de quelque dialecte. Le développement des autres mots en -ica est peu clair: bettonica > bétonie, bétoine ; sardonica > sardonie, sardoine. Sur g r a mmatica > grammaire, voir § 475,4, Rem.
Mots d’emprunt. Calcaire, cavalcade (cf. chevauchée), communiquer (cf. communier et vfr. comengier), fabriquer, occasion, pâques, Parques, bacchanal, etc. Carguer, doublet de charger (carricare), est emprunté du provençal cargar.
402. Voici les étapes principales du développement de c (+ a) en ch [J]:
1 0 Le point d’articulation de la médiopalatale se déplace peu à peu en avant dans la bouche; par ce déplacement se développe un son transitoire fricatif qui finit par devenir un élément indépendant, et l’explosive se trouve transformée en une affriquée, en même temps que son articulation devient de plus en plus prépalatale, et enfin dentale: carrum > karro
> kjar > tjar. Cette affrication est postérieure à l’invasion des Francs, comme le montrent les mots d’emprunt germaniques: Karl > Charles; Rîkhard > Richard; skara > vfr. eschiere; marka > vfr. marche, etc.; elle est en même temps antérieure à la contraction de au en o (§ 189): causa donne chose, comme casa, chez; donc, on entendait un a après la
palatale (*cosa aurait donné cose)\ par conséquent, elle a dû avoir lieu entre le VIe et le VIIIe siècle, probablement vers la fin du VIIe siècle. Rappelons que l’affrication n’est pas commune à toute la région du Nord; elle n’a eu lieu ni en picard, ni en wallon, ni dans la région septentrionale du normand, où l’on conserve l’explosive intacte: cose, camp, keval, kier. Cage (cavea), cocher (c a Icare) et cauchemar sont à regarder comme des emprunts au normanno-picard ; on trouve aussi les formes affriquées chage (conservé comme nom de lieu) et chaucher (dans J. Thierry, 1564). La prononciation normande se retrouve dans plusieurs mots adoptés en anglais: carrg, carriage, carpenter, carnal, etc. La prononciation picarde se retrouve dans plusieurs mots passés en néerlandais et dans les langues Scandinaves (§ 24).
Remarque. La prononciation de [k] pour [J] est généralement regardée comme un des picardismes les plus saillants. Voici une anecdote d’Henri Estienne: »Vous scavez que les Picards, comme Vn cat et Vn kien, aussi disent ils Attaquer pour Attacher. Tesmoin celuy qui estant mené au gibbet aima mieux y estre attaché, pendu et estranglé, qu’espouser une fille qui estoit boiteuse. Car voyant qu’elle clochoit. prit incontinent sa resolution: et dit à l’executeur: Attaque attaque, elle cloque « ( Deux dialogues, etc., p. p. Ristelhuber, I, 130). Nous avons le contre-coup de cette particularité dans une historiette de Tallemant des Réaux: quand un M. Camus fut nommé intendant en Picardie, les gens du pays, croyant bien faire, l’appelaient M. Charnus, parce qu’ils savaient qu’on devait dire un chat et non un cat.
2° Dans la plus ancienne période du français, la palatale affriquée se prononçait [tj], orthographiée ch; on disait: [tjar] (char), [tjâmp] (champ), [tjanta] (chante), [tjoza] (chose), [tjovalj (cheval), etc. Cette prononciation, attestée par la transcription des mots d’emprunt français en moyen-haut-allemand et en moyen-néerlandais: tschapel, tschevalier, Ritschard, etc., s’est conservée dans plusieurs patois modernes, notamment le lorrain et le wallon. Nous la retrouvons également dans les mots français adoptés en anglais avant le XIIIe siècle: chain, chair, challenge, chamber, Chamberlain, champion, chance, chance!, chancellor, chandler, change, channel, chant, chapel, chaplain, chapter, charge, chief, butcher, etc.; notons aussi la forme match, dont l’orthographe reproduit l’ancienne prononciation de mèche.
Remarque. L’afTriquée [tj] est inconnue au français moderne (cf. § 307,!); dans les mots d’emprunt, on la remplace généralement par ch; voir § 116.
3° Au XIIIe siècle, l’affriquée ch [tj] perd son élément explosif et se réduit au simple son chuintant [J]; l’orthographe reste intacte. Cette prononciation se reflète dans les transcriptions allemandes: schnhtelân, schanze, schanzune, schapel, schalmie, etc.; nous la retrouvons également dans tous les mots d’emprunt français adoptés en anglais après le XIIIe siècle: chagrin, chaise, chamade, champagne, chancre, charlatan, etc.
403. C suivi d ’E ou d7 se change en [s] qui s’écrit c (ou sporadiquement s); pour le développement historique, voir § 404.
1 0 C (+ e, i) initial d’un mot:
centum
cent
cerebellum
cerneau
cera
cire
cessare
cesser
cerf
cendre
ciel
ceinture
cepa
cive
civitatem
cité
On écrit sangle, serfouir, et parfois siller (comp. dessiller ; IV, § 346), pour cengle (ci n gui a), cer fouir (*circumfodire), ciller (dér. de cil < cilium).
Cas isolés. Quelques mots présentent ch au lieu de c: chercher < vfr. cerchier (circare) est dû à une assimilation (§ 507, i); chirurgie et chirurgien ont remplacé cirurgie et cirurgien sous l’influence de l’orthographe latine chirurgia (comp. § 119). On peut citer aussi quelques mots empruntés de l’italien comme chicorée (< it. cicorea), ou influencés par l’italien, comme chiffre (it. icifra) et Chypre (it. Cipro), dont les formes primitives sont cifre (§ 44, s) et Cypre.
2° C (-f- e, i) initial d’une syllabe après consonne:
merci
poussin
monceau
p o 1 1 (i)ce m
pouce
pourceau
p o m (i) c e m (§ 226) ponce
pucelle
ronce
racine
*herp(i)ce m
herse
rinceau
panse
bassin
Cas isolés. On trouve la sonore [z] dans onze (undecim), douze (duodecim), treize, quatorze, quinze, seize: cousin (*culicinum, de cul ex) est probablement un mot dialectal.
Remarque. Dans quelques mots d’emprunt, la graphie ch (x) est rendue par ch; on prononce [J]: chimie, chimère, chérubin, Chine, architecte, monarchie, archi-, etc., ou, dans les mots plus récents, [k] : chiragre, chiromancie, chénopode, orchestre. Sur archevêque et chirurgie, voir § 119.
404. Pour le développement historique de c (-f- i, e) en [s], on peut établir les points suivants:
1 0 Le c latin devant e ou i était sans aucun doute une explosive prépalatale; on prononçait kentum, kera, kinis, kit o, etc. Cette prononciation s’est maintenue jusqu’à nos jours dans le sarde logodourien, où l’on dit chentu, chera, chervu, chena, chelu, chibudda (cæpulla), chircare, chingere, etc.; dans ce qui reste de l’illyro-roman (dialecte parlé jadis probablement dans toute la Dalmatie et même sur une partie du littoral de la Vénétie), le patois de l’île de Veglia (sur la côte de Croatie), où l’on dit: caira (cera), kis (caséum), carviale (cerebellum), die (decem), etc. Nous la retrouvons également dans les mots empruntés à une époque ancienne par les langues germaniques: Kirsche (cera se us), Kiste (c i s t a), Kicher (c i c e r), Kaiser (C æ s a r), Relier (c e 1 1 a r i u m); et de même, dans les mots latins passés en breton, en islandais et en anglo-saxon. Les faits épigraphiques et paléographiques viennent attester que le c prépalatal a gardé sa prononciation explosive peut-être jusqu’au VIIe siècle; un vase trouvé en Gaule, et qui appartient à la fin du VIe siècle, porte, comme marque de fabrique, ofikina Laurenti.
2° L’explosive prépalatale c s’est altérée dans presque tous les parlers néo-latins (pour les exceptions, voir ci-dessus): elle a été remplacée par une affriquée, dont l’articulation et le développement varient selon les régions. Voici comment on peut se figurer cette altération du c, un des faits les plus curieux de la phonétique romane. En perdant peu à peu de son articulation nette, l’explosive finit par se continuer en un son fricatif: on ne dit plus [ke], mais à peu près [kjej. Le changement survenu attaque en même temps et le mode d’arti-
culation de l’explosive, et le lieu de son articulation, grâce à l’avancement dans la bouche du point de contact. La prépalatale s’altère ainsi en une consonne composée, une affriquée, dont les deux éléments palataux se changent lentement en éléments dentaux: l’explosive prépalatale [k] devient [t], et la fricative prépalatale [j] devient la chuintante [J] ou la dentale simple [s]. De cette manière, c (-f- e, i ) aboutit à [tj] ou à [ts] ; on ne sait si l’une de ces étapes est sortie de l’autre, ou si elles sont indépendantes entre elles.
3° L’altération de la prépalatale a eu lieu à une époque différente dans chacune des régions qui la présentent. En gallo-roman, elle s’est probablement produite dans le courant du VIIe siècle; les gloses de Reiehenau (§ 12), où c a la valeur de ts, nous présentent la transformation accomplie. L’affriquée ts, qui provient aussi de [k -|- j]: faciam > face, de [t -j- j appuyé]: cantionem > chançon, et de quelques autres combinaisons (§ 307, 3), se maintient jusque dans le XIIIe siècle; on prononçait: [tsira] (cire), [tserf ] (cerf), [nnrtsi] (merci), et de même [fatsa] (face), [tjântson] (chanson), [tjatsa] (chace, chasse), [fortsa] (force), [printsa] (prince), [tj erts] (tierz, tiers), [fats] (faz, remplacé par (je) fais), elc., etc. Cette prononciation est attestée par plusieurs anciennes graphies, telles que fazet, (Serin, de Strasbourg), manatce (Kulalie), domnizelle (ib.), czo (ib.), etc.; par les transcriptions allemandes: zinc, zendal, merzi, puzele, fianze, et néerlandaises: fortse, fatsoen (comp. en moyen danois fadson et kantse); par les transcriptions hébraïques: tsindre (cendre), pietze, fortze, montsiel (monceau), elc. Elle est encore vivante dans plusieurs mots passés en allemand: Prinz, Pelz (pelisse, vfr. pelice), Franz, Mütze (aumusse, vfr. almuce), et le vieux mot Schanze (chance).
Remarque. L’aflïiquée [ts] se retrouve, comme type fondamental de l’altération de la prépalatale, en hispano-roman, dans certains cantons ladins et dans une partie du domaine roumain. Partout ailleurs, à savoir en Italie et dans la plus grande partie des domaines roumain et ladin, la prépalatale s’altère en [tj] ; ce même son s’est aussi développé dans la région normannopicarde dans les cas qui ont donné [ts] dans le reste de la Gaule du Nord; ainsi, dans la région indiquée, on trouve chire, cherf, ichelle, merchi, brach, fach, tierch, comenchier, cachier (chasser), etc.; ce dernier mot se retrouve dans l’angl. catch (comp. le doublet chose, de chacier).
4° L’affriquée [ts] perd, probablement dans le courant du XIIIe siècle, l’élément explosif et se réduit ainsi à la simple spirante sourde [s]; comp. la réduction de [tj] à [J], § 402.