III. S -f CONSONNE
460. S intérieur -j- consonne. S peut se trouver devant les liquides /, m, n, r, devant les explosives sourdes p, t, c [k], et devant f\ il s’amuït dans tous les cas.
1° SL. Exemples: ins(u)la > île; mas(cu)lum y mâle; * m i s(c u) 1 a r e > mêler.
Mots d’empkunt. Dislocation, disloquer.
2° SM. Exemples: abysmum > abîme; spasmare > pâmer: baptlsma > baptême; tes(t i)m onium > témoin.
Mots d’emprunt. Cosmétique, cosmique, cosmogonie, jasmin, elc., et les mots en -asme, -isme: enthousiasme, miasme, héroïsme, lyrisme, etc. Dans ces derniers mots, il se produit ordinairement une assimilation progressive: -asme > [asm] (comp. £ 320, Rem.); sur le développement contraire: -asme > [azm], voir Manuel phonétique, § 39, Rem.
3° SN. Exemples: as(i)num > âne; eleemos(y)na > aumône.
4° SR. Exemples: antecess(o)r > ancêtre; cons(ue)re (II2, § 14) > coudre: *ess(e)re > être; *cis(e)ra (§ 458, i, Rem.)
> cidre. Sur le développement de la consonne accessoire, voir §§ 498, 499.
5° SP. Exemples: vespa > guêpe; despeetum > dépit; c r i s p a r e > crêper ; suspectionem > soupçon
Mots d’emprunt. Disputer, hospitalité, jaspe, prospérité, suspect, etc.
0° ST. Exemples: costa > côte, castellum > château, testa > tête, posterula > poterne, g us tu m > goût, vestire
> vêtir, augustum > août, nos ter > notre, nôtre (II2, § 543). On a le même développement quand s se trouve primitivement entre deux consonnes; exteras (sc. partes) > ^esteras
> estres, êtres; voir § 406, s. Rem.
Cas isolés. Devant s, le groupe st se réduit à t (§ 385): h o s t i s > vfr. ots, oz, C h r i s t u s > vfr. Criz, etc.
Mots d’emprunt. Astronomie, auguste, baptistère, bastion, bestial, céleste, chaste, clystère, composteur, costume, cristal, festin, flibustier, fruste, funeste, histoire, illustre, inceste, instrument, investir, juste, langouste, locuste, manifeste, ministère, modeste, pastel, pasteur, psalmiste, questeur, robuste, rusticité, rustique, testament, triste, vestiaire, etc., etc. Notons aussi les suffixes -aste et -iste: contraste, copiste, légiste, etc.
lir. Nyrop: Gram maire. I
7° SC. Le développement de ce groupe est compliqué, a) La spirante s’amuït régulièrement si la voyelle suivante est a: lusca > louche, musca > mouche, piscare > pêcher, germ. * fri sc a > fraîche, et dans ascultare > écouter. — b) Dans les autres cas, [sk] aboutit, comme [ks] (§ 406), à is: cognosco > courtois, connais: cresco > creis, crois: discum > deis, dais (§ 159); lu sc u m > vfr. lois (II2, § 389); fascem > fais: cognoscentem > connaissant; crescentem > croissant; va s ce 1- 1 u m > v eusse au.
Cas isolés. Il y a eu assimilation dans rossignol (§ 339), mot emprunté au provençal. Quand le groupe sc est suivi de r, il se développe, comme toujours entre s et r, un T (§ 499): crescere > creistre, croistre, croître; * n ascere > naître; pascere > paître ; parescere > paraître.
Mots d’emprunt. Brusque, discorde, discret, fresque. Gascon (pour l’origine du g, voir § 445, i), lansquenet.
461. S initial -|- consonne. Si le groupe commence le mot, il se développe une voyelle prosthétique (§ 493): scutum > escudo, puis S s’amuït: escudo > escu > écu:
épée
épars
épais
époux
étable
st a b i li re
établir
ét renne
sternutare
éternuer
strïctum
étroit
étoupe
scala
échelle
s cr i b e r e
écrire
scütella
écuelle
écueil
*sclïtia
éclisse
scienter vfr. escientre
Exemples germaniques: skum > écume, spëhon > épier, sparwâri > épervier. Dans certains mots anciens, il convient de noter la transformation de sc en [J] devant e et i: *skërpa > vfr. escherpe (fr. mod. écharpe ); *skina > échine.
Cas isolés. S était tombé déjà en latin vulgaire dans s pasmare > pâmer (cf. Rom., XLIV, 122); coinp. tricoter, de l’ail, stricken; tockfisch, prononciation archaïque de stockfisch.
Mots d’emprunt. Scabreux, scalpel, scandale, scaphandre, scapulaire, scarlatine, scélérat, sceptre, scoffion (Molière, Étourdi, v. 1944), scorbut, scorpion, scribe, sculpter, smalt, smaragdin, snob, spasme, spatule, spécialité, spectacle, spectateur, spéculer, spirituel, splendeur, spongieux, sport, squelette, stabilité, stagnant, stalle, station, statut, stellaire, stérile, stipuler, stomacal, strict, studieux, stupide, etc. Pour plusieurs de ces mots on trouve une forme collatérale commençant par e: dans la prononciation vulgaire de nos jours, on entend fréquemment escandale, escrupule, espécial, esquelette, estation, estatue, espatule, etc., et les grammairiens d’autrefois mettaient déjà en garde contre escabreux, espécial, espirituel, esquelette, estatut, estrapontin, etc. Cette hésitation est due soit à la phonétique syntaxique (cornp. §493), soit à une difficulté qu’ont dû éprouver les Français (comme maintenant les Espagnols) à prononcer une »s impura« au commencement d’un mot; elle remonte très haut: nous trouvons dans la Chirurgie de H. de Mondeville l'estomac (§ 199), son estomac (§ 1847), à côté de du stomac (§ 239), au stomac (§ 1872). L’e prosthétique a été adopté dans les mots d’emprunt suivants: escabeau (scabellum), escadre (if. squadra), escadron (il. squadrone), escalade (it. s cala ta), escamper (it. scampare), escarcelle (it. scarsella), escarmouche (it. scaramuccia), escarpe (it. scarpa), escarpin (it. sc a r pin o), esclave (scia vus), escoffion (it. scoffione), escopette (it. s c o p e 1 1 a), escorte (it. s c o r t a), espace (s p a t i u m), espadon (it. s p ado ne), espalier (it. sp allier e), espèce (spec i e s), espion (it. s p i o n e), esprit (s p i r i t u s), esquif (it. s c h i fo), esquille (schidia), estampe (it. stampa), estomac (stomach us), estropier (it. stroppiare), et quelques autres.
462. .S ne s’amuït pas dans tous les mots à la même époque. L’assourdissement dépend du caractère de la consonne qui suit: il gagne d’abord 8' devant une sonore, puis S devant une sourde.
1° Devant les sonores (liquides: /, m, n, r: spirantes: j, v: explosives: b, d, g) et f, l’amuïssement de 8' paraît avoir eu lieu au milieu du XIe siècle, probablement avant la complète île l’Angleterre, attendu que les mots français adoptés en anglais n’offrent aucune trace phonétique de l’s: male, valet, isle, dine, blâme, hideous (vfr. hisdos), defeat (vfr. desfait), effrag
(vfr. esfreer), efforce (vfr. esforcier), etc. Il semble que, par une assimilation anticipante, S soit d’abord devenu [z], puis ce [z] a dû s’altérer de différentes manières, qui ont amené sa chute complète. Devant les dentales, [z] est probablement devenu ô]: asinum > azne > aône > âne; i(n)sula > izle > iôle > île [il], etc.; on trouve dans les textes anglo-normands: idle, gredle, medler, madle, adne, didne, etc.; rappelons aussi les formes anglaises meddle (vfr. mesle), et medlar (vfr. meslier ); pourtant, le d de ces formes n’est pas (ou n’est plus) ouvert. Parfois, c’est un /• qui se substitue à [z], surtout dans les textes picards, où l’on trouve varlet, marie, parle, merler, almorne, arne, derver, orfraie, etc.; on a retenu de ces formes varlet et orfraie (ossifraga). Dans la région orientale et wallonne, h remplace [z] devant m, n: raihnable, ahnesse, blahmer.
2° Devant les explosives sourdes p, t, c, l’amuïssement de [s] est postérieur à la conquête de l’Angleterre; témoin les formes anglaises beast (bête), feast (fête), host (hôte), estate (état), forest (forêt), tempest (tempête), astonish (étonner), spg (épier), squire (écuyer), squirrel (écureuil). La chute de [s] s’observe d’abord dans la région occidentale et embrasse, au XIIIe siècle, tous les dialectes, excepté le wallon, cpii présente encore des formes telles que aubespène (aubépine), dispouï (dépouiller). fiesti (fêter), haster, hustin, etc. Il est probable que, devant les sourdes, [s] s’est d’abord réduit à une sorte d’aspiration; on lit dans V Orthographia galliea: »Item quedam sillabe pronuntiate quasi cum aspiratione possunt scribi cum s et t, verbi gracia est, plest, cesta, et ailleurs: «Quant s est joynt [a la t] ele avera le soun de h, corne est, plest seront sonez eght, pleght.« Rappelons aussi les graphies anglo-normandes osaht, vousiht, miht, veniht, etc.; les rimes allemandes, telles que foreht : sleht, foreht : reht, et les transcriptions allemandes, telles que tschahtel (chastel), schahtelân (chastelain). Un autre témoignage curieux de l’étape spirante se trouve dans l’élégie hébraïque de 1288. A. Darmesteter remarque dans son commentaire: »,S dans l’intérieur des mots, devant une consonne, ne se fait plus entendre. Partout, dans notre texte, elle est tombée. La chute de cette consonne semble avoir amené une sorte d’allongement de la voyelle précédente, qui, quand c’est un é, paraît se faire suivre d’un e mi-muet ou d’une sorte d’h douce. C’est du moins ce qu’on peut conclure de l’ortho-
graphe des mots mechief, egaree, près (XVII, 4). En effet, après le yod qui représente le, vient un ulef qui indique soit une sorte d’e muet, soit plutôt une légère aspiration« ( Romania , III, 473).
Remarque. Tous les mots qui présentent maintenant un s prononcé devant une consonne sont ou des mots d’emprunt: studieux, pastel, etc., ou des mots repris dans les livres par les lettrés de nos jours: destrier, escrimer; ménestrel, ost , senestre (comp. § 83), ou des mots qui ont subi l'influence de l’ortliographe (voir § 463, 1, Rem.); il y en a aussi quelques-uns qui demandent une explication spéciale: puisque, jusque, plus-que-parfait, etc.