L’amuïssement de S et l’orthographe
1° .S s’est conservé dans l’orthographe bien longtemps après son amuïssement; ce n’est que dans la troisième édition de son Dictionnaire (1740) que l’Académie supprime l’s muet et change bastir, teste, isle, fust, etc., en bâtir, tête, île, fût (comp. § 61 et § 104). Pourtant, il se conserve devant c dans descendre, escient, lascif, devant t, dans est (verbe); et en outre, dans beaucoup de noms propres: Aisne, Asnières, Mesle, Suresnes; Daumesnil, Descartes, Duguesclin, Lemaistre, Lévesque, Prévost, Rosny, Saint- Genest, etc. Avant l’Académie, P. Corneille s’était occupé de l’orthographe des mots contenant un s muet. Dans la grande édition de ses Œuvres (1682), il remarque: »Je n’ay pu souffrir que ces trois mots: reste, tempeste, vous estes, fussent écrits l’un comme l’autre, ayant des prononciations si différentes. J’ay réservé la petite s pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l’ay supprimée entièrement au troisième mot, où elle ne fait point de son, la marquant seulement par un accent sur la lettre qui p récède. «
Remarque. Dans quelques mots isolés, l’s amuî, mais toujours écrit, a fini par pénétrer dans la prononciation (cf. § 119). Grâce à l'influence de l’orthographe, on prononce maintenant registre, au lieu de regitre, qui est vieilli; beaucoup font sonner l’s de de Maistre, etc.
2° La suppression de [s] est ordinairement indiquée par un accent circonflexe sur la voyelle précédente: asne > âne, bastir > bâtir, fust > fût, teste > tête, etc. (§ 104, 1); si la voyelle est un e inaccentué, on emploie très souvent l’accent aigu; bétail, connétable, crépu, défaire, détruire, dévêtir, écouter, écu, épaule,
épée, épi, étais, éveiller, fétu, ménage, méprendre, répondre, témoin, trépas, etc.
3° Assez souvent, la suppression n’est nullement marquée dans l’écriture: aine, ajouter, atelier, autruche, Autun (August od u nu m), bateleur, baume, bocage, brouter, cet, chacun, cidre, coteau, cotret, coudre, diaprer, flacon, futaie., jeudi, joute, jouter, ladre, madré, malotru, moite, mouche, moule, notre, otage, outarde, outil, pacage, panais, poterne, racaille, ruche, setier, vavasseur. vendredi, vidante, vite, votre. Il en est de même dans les composés: babeure (= bas beurre), bavoler ( — bas voler), bavolet (= bas volet), plupart (— plus part), plutôt (= plus tosl), raifort (= rais fort), soucoupe (— sous coupe), sourire (= sous rire), soumettre, soulever, soutenir (cf. soutenir dans Corneille, Cid, v. 1306), etc., toujours (= tous jours; encore toujours au XVIIe siècle et plus tard), toutefois (— toutes lois). On hésite entre sous-barbe et soubarbe, sous-garde et sougarde, sous-pied et soupied.
Remarque. Comme l’amuïssement de [s] amenait d’ordinaire rallongement de la voyelle précédente (§ 130,i), un s a souvent été introduit après une voyelle longue dans des mots qui n’y avaient aucun droit (comp. §104,*): aisle, chaisne, trosne, preste.