IV. S FINAL
464. Tout S final, appuyé ou libre, primaire ou secondaire, reste en gallo-roman. Ce trait est particulier aux langues romanes occidentales et au sarde: caillas > fr. chantes, prov., esp., port, cantas, sarde kantas; nos > fr. nous, prov., esp., port, nos, sarde nois ; rosas > fr. roses, prov., esp., port., sarde rosas. Les langues romanes orientales ne conservent pas l’s final: cantas > roum. cînfi, it. canti; nos > roum. noi, it. noi. En français, l’s s’est conservé, au moins dans l’orthographe, jusqu’à nos jours:
curs u m
cours
corpus
corps
ours
épars
turres
tours
bas
versus
vers
crassu m
gras
plus
ris
nos
nous
aimes
vous
dois
visu m
vis
écris
Dans beaucoup de mots, s a été remplacé par z: chez (casa; § ‘252), nez (nasum), rez (rasum), ou par x: deux (duos), creux, choix, vfr. loix (— lois), roux (russum), toux (tussim) et les nombreuses formes en -aux ( chenaux , journaux, etc.), en -eux (deux, ceux, etc.; fameux, heureux, etc.; jeux, feux, neveux, etc.), en -ou. v (époux, jaloux, genoux, poux, etc.). Il ne s’agit ici que de graphies arbitraires. On écrit nez, rez, chez, par analogie avec les anciennes formes en -ez (boutez, citez, piliez, chantez, parlez, avez, etc.), dont le z, représentant primitivement le groupe Is, était légitime (§ 384). Quant à x, dont l’emploi est encore si répandu, c’était au moyen âge un signe graphique qui représentait le groupe us à la fin des mots: on écrivait die. v pour (liens, chevax pour ehevaus, etc.; à la fin du XIVe siècle, il a été considéré comme un équivalent de Vs final, et l’on a écrit dieux, chevaux, etc. (cf. II3, § 283 ss.).
Cas isolés. Sur quelques mots où un s final a disparu de l’orthographe, voir II3, § 3(>4.
465. S final a dû se prononcer au moyen âge dans tous les cas; cet état de choses a été troublé de bonne heure, surtout par la phonétique syntaxique. S s’amuïssait devant un mot commençant par une consonne (comp. § 460): plus fort > plu(s) fort, fans pas > fau(x) pas, comme fustaie > futaie, crispât > crêpe, etc. S devenait sonore devant un mot commençant par une voyelle: plus a eu tu m > [plyzegy], comme dans usare > [yze] (§ 459). S restait intact devant une pause. De là, dans la vieille langue, trois prononciations différentes pour beaucoup de mots qui finissaient par s. La langue actuelle nous présente encore ce phénomène curieux dans les quatre mots six, dix, plus, tous. Pour les autres, l’analogie a ordinairement réduit le nombre des formes à deux, en éliminant celle avec [s], ou à une, en éliminant aussi celle avec [z]. Voici quelques détails.
1° Devant une pause. Dans la langue moderne, l’s final est généralement muet. La prononciation primitive s’est conservée dans hélas, de guerre lasse (mauvaise orthographe pour las), courir sus, dans tous, six, dix, plus. Pour d’autres détails, voir Manuel phonétique, § 253 — 254. Th. de Bèze (1584) admettait encore l’articulation de 1’ s final; selon lui, les mots les bons hommes sonnaient lé bon zommes. Mais elle ne larde pas à tomber en désuétude. Maupas (1625) remarque: »Prononcer l’s au bout des mots, n’est point à reprendre, pourueu (pie foiblement. Et quand bien on la voudra supprimer, si faut-il tenir la syllabe un peu plus longuette. «
Rkmahql'k 1. L’amuïssement «le 1’ s final est un phénomène gros de conséquences. Il a contribué à l’écroulement de l’ancienne déclinaison; il a amené l'effacement du pluriel des noms; garçon garçons (IP, § 360 ss.) ; il a concouru à l’unification du présent au singulier: chantes = chante (II*, § 52).
Rkmauqlk 2. Sous l'influence de l’orthographe, un s autrefois muet s'est réintroduit dans la prononciation; ainsi ès, fils (§ 354), mœurs, ours se prononçaient autrefois sans s; de nos jours on dit ordinairement [es], [fis], [mœrs], [urs].
2° Devant une voyelle. En liaison, beaucoup de mots ont conservé la sifflante finale à l’état de sonore: mes amis, les enfants, nous avez, plus aimable, allons-y, uis-à-vis, de temps en temps, dans un an, chez eux, des chenaux arabes et six ans, dix heures, etc. Dans la langue vulgaire, on voit parfois la forme courte l’emporter sur la forme longue. G. Paris {Ro mania, XXII, 155) déclare qu’il a entendu dire nou(s) auon(s) eu, et A. Bruant fait dire à un »dos«: dan' un coin (Dans la rue, p. 118), dan' eun' maison ( ib ., p. 125). Inversement, un son [z] est parfois introduit par une fausse liaison dans le parler populaire: J’ai-z-été; et l’on dit couramment: Entre quatre yeux [àtrakatrazjo1; le Rat des Quat’-z-Arts. Voir pour plus de détails, Manuel phonétique, §8 161 — 168.