‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 216 sur 294 · I. AGGLUTINATION · texte numérisé non relu

I. AGGLUTINATION

489. Il faut distinguer deux cas principaux: il y a tantôt agglutination de deux mots entiers, tantôt ce n’est que le dernier phonème d’un mot qui se soude au mot suivant. Nous examinerons d’abord le premier cas qui comprend les groupes suivants:

1° Article -f- substantif. L’article »défini« se soude parfois à des substantifs commençant par une voyelle: landier (vfr. andier: celt. *andëra); lendemain (vfr. endemain); lendit (vfr. endit < indictum); lierre (vfr. iere < hedera); loriot

(vfr. oriol < aureolum); lors (vfr. ors = or -j- s); luette (pour l’uette < * u vit ta). La même prosthèse se trouve dans quelques mots étrangers: l'algalife de la Chanson de Roland (li algalifes, v. 453) est devenu Lalgcilife dans les remaniements postérieurs du texte, et Loustic, titre d’un lai de Marie de France, provient de l'austic, c’est-à-dire li'- f- aostik, dénomination armoricaine du rossignol; comp. lingot < angl. ingot. Pour la langue moderne, notons Lallemant, Lange, Langlois, Loiseau, etc., et d’assez nombreux noms de lieux: Insula > Lille; S tir pis > Leslerps ; E rem us > Lerm; Alnetum > Launay, etc. On écrit aujourd’hui Lorient, le nom de la ville qu’on écrivait au XVIIIe siècle L’Orient. Le parler populaire offre de nombreux exemples de ce phénomène: le labit (= l’habit), le lévier (= l’évier), le Lantecry (— l’Antéchrist), le loquet (—-le hoquet), la Lionne (— l’Yonne), la Louche (= l’Ouche), etc. On lit dans Gaspard, de René Benjamin (p. 292): »Mon pauv’ l’ami !«

Remarque 1. L’article se soude rarement à des substantifs commençant par une consonne. Citons à cette occasion l'anecdote que raconte Henri Estienne ( Apol . pour Hérodote, 1, 61) d’une jeune demoiselle «qui dict au Roy François premier de ce nom, qu’en le voyant en tel habit, il lui sembloit qu’elle voyoit un des neuf lépreux, selon qu’on avoit accoustumé de les peindre: pensant signifier preux par ce mot lépreux «.

Remarque 2. La première syllabe des mots tels que alcade, algèbre, almanach, est l’article arabe; alchimie est ainsi un doublet de chimie, cf. § 20,i.

2° Adjectif -f- substantif. Certains noms de lieux présentent une fusion de s an et us avec le nom propre: Sammarçoles (Sanctus Martialis), Senneterre (Sanctus Nectarius); ce dernier nom a été remplacé de nos jours par saint Nectaire. De même Xaintrailles représente Saint Arailles (Sancta Eulalia), et Sancergue, Saint Cergue (Cyricus), etc.

3° Pronom -j- substantif. L’agglutination d’un adjectif possessif à un substantif se rencontre dans mamie (— m’amie), décomposé en ma mie, et mamour (= m’amour), employé dans la locution ‘faire des mamours’ (voir II2, § 547, et III, § 561).

4° Nom de nombre -j- substantif. Cette fusion s’observe dans la vieille forme curieuse sesseaume, expliquée II2, § 363.

5° Préposition -|- substantif. Agglutination assez fréquente. Exemples: Abandon (vfr. à bandon), alors (de à lors), alarme (à l’origine à l'arme < it. ail' arme), alerte (pour à l’erle < it. ail’ erta), atout, anal, amont, derechef (vfr. de rechef), dinde (abrégé de coq d’Inde). Voir III, § 572 et § 596. Molière a rendu célèbre la forme dor (pour d’or), employée dans Le Misanthrope (II, sc. 5) et Don Juan (II, sc. 1). Le même phénomène se rencontre aussi dans quelques noms de lieux: Astaillac (< ad Staliacum), Dehéries (< de Heriis), Dax (< [ci vit a s] de aquis), etc. Dans Sone de Nansay, on trouve la forme curieuse Joseph d'Abarimathie (v. 4703); cf. § 491,i.

6° Pronom -f- verbe. Dans le parler populaire, on entend il a s’agi, pour il s’est agi; un ministre de la guerre a dit une fois à la Chambre: «Lorsqu’il a s’agi de former l’armée du Nord.« Le fait semble assez rare.

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