‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 217 sur 294 · P ROSTHÈSE D’UNE VOYELLE · texte numérisé non relu

P ROSTHÈSE D’UNE VOYELLE

1° A. L’a de l’article féminin vient se souder au substantif suivant, par suite d’une analyse fautive. Sur le modèle trompeur de l’aveline et une aveline, l’aventure et une aventure, etc. on tire de la velanède la forme une avelanède. En voici quelques autres exemples: La bajoue > /’ abajoue; la bée > l'abée; la lemelle > l’alemelle, l’alumelle (§ 233,2). Ce phénomène est fréquent dans les patois où l’on trouve agland, aglu, ahaie, amuscate, aronce, pour gland, glu, haie, muscade, ronce (voir Thomas, Mélanges d’étymologie française, p. 10). Rappelons, pour la vieille langue, le titre d’honneur la mulane (ou la mulaine), tiré de l’arabe moulana (notre seigneur), qui est devenu l’amulaine (comp. l’amiral, l’amustant, l’amurafle), d’où la forme latinisée a m u 1 a n u s.

Remarque. Le phénomène contraire, aphérèse d'un a initial, s’observe par ex. dans la Natolie pour l'Anatolie (< Anatolia); comp. § 261, i.

2° E. Quelques noms féminins présentent un é prosthétique: écrevisse (vfr. crevisse), épontille (de pontille < it. pontile), étangue (holl. tang), émoi (doublet de mait), étnette (doublet de tenette); il s’agit peut-être ici d’une soudure de la voyelle finale de une, et sans doute aussi, pour plusieurs de ces mots qui

ont un sens collectif ou s’emploient de préférence au pluriel, d’une soudure de la voyelle de l’article pluriel les : les lenetles > l'étnette, etc.

491. Prosthèse d’une consonne. Ce phénomène est peu fréquent; voici les cas principaux où il s’observe:

1° B. On trouve au moyen âge Joseph de Barimathie (voir Le saint voyage de Jhérusalem du Seigneur d’Anglure, p. 140

141); cette forme, encore conservée en Bretagne, remonte à Joseph a b Arimathia (cf. § 489,5).

2° L. L’initiale de lurette, qui s’emploie dans la locution ’il y a belle lurette’, est évidemment due à l’adjectif qui précède; il faudrait ’il y a belle hurette’ (pour heurette ; § 302).

3° N. La consonne finale de un, une, en peut se détacher et se souder au mot suivant (comp. § 327, i, Rem.). Ce phénomène s’observe dans le langage enfantin et les patois. Dans une pièce de Brieux, Fifine parle d’un chien »avec des petites noreillesa (La couvée, p. 52, 59). Yvonne Sarcey (Annales, 1907, p. 108) célèbre un autre chien, joli comme un vn’amoura. On dit en Normandie «monter à cheval à nara (à nu, sans selle). L’énigmatique nar est pour ars (arm os), et on a dû dire d’abord en ars (A. Thomas, Nouveaux essais, p. 298). Le même fait se retrouve dans les noms de lieux: Noirmoutier provient ainsi de en Oir-moutier < Heri monasterium); voir A. Dauzat, Noms de lieux, p. 60. On dit dans le Centre nain pour ain (hamum), en picard nohépine; pour d’autres exemples voir ZRPh, XIII, 323; XXXII, 116—117. Comp. aussi en anglais a nickname de an ekename. Un autre n prosthétique se rencontre dans Naimeric, emprunté du prov. Naimeric, ou mieux n’Aimeric, dont le n est un reste de domen et sert de particule honorifique (voir § 519,i).

4° S [z]. Dans le parler populaire, le s (x) du pluriel de l'article (d’un démonstratif, d’un possessif, d’un nom de nombre) se soude parfois au substantif suivant, s’il commence par une voyelle: [lezwazo] (les oiseaux) se décompose en [le] [zwazoj (les zoiseaux), d’où un zoiseau (pour le phénomène contraire, voir § 309, Rem.). Ex.: Allez donc promptement comme le zoiseau qui vole (Decombe, Chansons populaires, 275). Ce phénomène s’observe dans plusieurs dialectes et dans les patois créoles, où l’on trouve des formes comme zabilan.

zanimo, zœufs (cf. Romania, IX, 574; X, 611; XIX, 348; XX, 287). M. A. Meillet remarque qu’on en est venu à dire zen fan ts avec valeur de vocatif sans aucun article ( Revue critique, 1903, I, 488). La prosthèse de 1’ s a reçu droit de cité dans le nom de lieu Zoteux (Pas-de-Calais), autrefois les Auteulx ou les Hosteulx.

5° T. Dans quelques noms de saints, le / final s’est détaché de l’adjectif précédent; ainsi s’expliquent les formes populaires: saint Taignan (pour saint Aignan), saint Talar (pour saint Alar), saint Tortaire (pour saint Ortaire). Le même phénomène se retrouve en provençal: San Chamans (pour sanch Amans), et en espagnol: et fuego de San Telmo (pour sont' Elmo). Rappelons aussi, à titre de curiosité, la forme latinisée Torestagnus des »Gesta Karoli Magni«; il s’agit du duc de Bretagne ürestains, et le t initial est dû à un et précédent (voir Schultz-Gora, dans ZRPh, XXVII, 629).

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