IL DÉVELOPPEMENT PHONÉTIQUE
492. Voyelles accessoires. Un son transitoire, un glide selon la terminologie de H. Sweet, se développe facilement entre deux consonnes consécutives, de même qu’au commencement d’un groupe de consonnes initial, ou après une consonne finale. Ce son transitoire peut finir par se renforcer en voyelle indépendante. Voici les différents cas.
493. Prosthèse. Une voyelle prosthétique se développe devant S suivi d’une consonne (§ 461); les groupes initiaux sp, st, sc, sm, sn, deviennent ainsi esp, est, esc, esm, esn: s p on sa > esposa > espouse > épouse, etc. Ce développement remonte très haut; la voyelle accessoire se montre déjà dans le latin populaire, où elle s’écrivait par i ou e: iscala, iscripsit, escola, escripsi, escriptura, etc; le plus ancien exemple, i script a, se trouve dans une inscription de l’an 197 (Schuchardt, II, 338). En français, on ne trouve que e, et il semble qu’à l’origine la prosthèse ne se produisait pas quand le mot précédent se terminait par une voyelle; on trouve ainsi dans le St. Alexis la spouse (v. 102), mais ad espos (v. 66); comp. encore
une spede (Eulalie), ma spee (Peler. Charlem., v. 633, 647); ma sperartce (Adam, v. 586), une sleille ( ib ., 816), la steille ( ib ., 852), sa seule (ib., 855), la spee (Ernoul, p. 373), de steile (Comput, v. 508), li spiri: (ib., v. 2748), a spous (Bartsch, Altfranz. Romanzen, p. 12,63), etc. Le même phénomène existe encore en italien: lo studio, mais cou istudio , la scuola, mais in iscuola.
494. Epenthèse. Une voyelle épenthétique se développe au milieu d’un groupe de consonnes initial ou intérieur. Ce phénomène, ou, comme dit J. Vendryes (Le langage, p. 72), cette introduction d’un «phonème tampon«, s’observe non seulement dans des mots d’origine étrangère, dont les groupes consonantiques inusités rendaient la prononciation particulièrement difficile, mais aussi dans des mots français.
1° Groupes initiaux de mots étrangers. Il s’agit des groupes suivants: hn, hr, kn, sehm, schn, si, sn, sp:
vha. hnapp > hanap
vha. h r i n g > harangue
vnorr. h r o s s > harousse (norm.)
néerl. k nif > canif
ail. k n a p p s a c k > canapsa
ail. knodel > quenelle
flam. k n i j p e > guenipe
néerl. sloepe? > chaloupe angl. s 1 a m > chelem ail. schlitte > chelitte (dial.) néerl. smac > semaque néerl. snauw > senau a 11. s c h n a p p h a h n > chenapan ail. spule > sépoule
De même varangue < anglo-saxon wranga.
Le terme de marine dériver était originairement driver (emprunté de l’angl. to drive); il paraît avoir subi l'influence de dériver < derivare.
L’e épenthétique, dans les exemples précédents, se prononce parfois encore: chelitte (dial.), senau, guenipe; il a complètement disparu dans chelem [Jhm], chenapan [Jnapâ], dans schlitte [Jlit], et l’on entend quenelle [knel] à côté de [kand]. Le nombre croissant des apports étrangers ou savants et la pratique plus courante des langues étrangères ont-ils diminué les difficultés de prononciation qui se faisaient sentir à l’origine? La chose est fort possible. Voir aussi Manuel phonétique, §§ 85 — 93.
2° Groupes intérieurs de mots étrangers:
ail. bollwerk boulevard
ail. krânzlein erancelin
ail. 1 a n t g r a v e andegrave
angl. partner partenaire angl. b u 1 1 d o g bouledogue it. calzone caleçon
ail. 1 andsman n lancement
(Rabelais)
(§ 339, Rem.)
ail. landsknecht lansquenet
Ajoutons caravane , avec assimilation de voyelles (§ 506,2), du pers. karwan: comp. it. carovana.
L’e épenthétique ne s’entend plus dans boulevard, erancelin, bouledogue, caleçon; il ne subsiste qu’en vertu de la règle dite »des trois consonnes«: lansquenet, partenaire. Voir Manuel phonétique, § 87.
3° Cette intercalation d’une voyelle dans un groupe de consonnes, qui correspond à peu près au «svarabhakti« des grammairiens indiens, est un phénomène des plus fréquents, surtout dans le parler populaire ou négligé. Citons à ce propos une remarque curieuse de Clair Tisseur: «A Lyon nous disons dom-p-ter, quoique douter soit la prononciation régulière et ancienne. Et comme on place volontiers une voyelle d’appui dans un groupe de deux consonnes, maint Lyonnais dit dompeter; ce n’est pas bien joli. De même, au lieu de sculter, sous l’influence de la lecture, nous prononçons scu-l-p-ter; d’où le plus souvent seculpeter, et même parfois seculepeter, Aussi en vers suis-je toujours tenté de faire sculpter de quatre syllabes, au minimum« ( Modestes observations sur l’art de versifier, p. 163). Pour les parlers du Centre, le dictionnaire de Jaubert donne perier, perière, querier, obelier pour prier, prière, crier, oublier, et dans le parler vulgaire de Paris, on entend tabelier, trembelement, exepress, St. Pétersebourg, Wursebourg, Arque d(e) Triomphe, etc.; comp. § 406, Rem. L’intercalation d’un e féminin se rencontre dès le moyen âge: queronique, chamberiere (Ivain, v. 1628), culebute (encore chez La Fontaine, Ragotin, I, sc. 10, vers 261), houbelon, marberin, triquetrac, etc. (voir Thurot, 1, 160). La langue officielle ne reconnaît cet e épenthétique que dans tourtereau qui est pour tourtreau.
Remarque. I.a voyelle intercalée est ordinairement un e féminin. Les mots étrangers nous présentent aussi un a, parfois dû à une harmonie syllabique:
Iianap, et, dans les patois modernes, on trouve diverses autres voyelles (voir RPGR, IV, 31). L’harmonie syllabique s’observe aussi dans le portugais, qui présente baraça, coroça, gurumete pour braça , croça , grumete.
495. Épithèse. Après les explosives finales, il se produit facilement un souflle vocalique qui peut'finir par devenir une voyelle indépendante. Le phénomène s’observe souvent dans la prononciation moderne: nabab > [nababa], Max > [maksa], Brest > [bresta], etc. et en particulier dans le style soutenu ou oratoire. Godard (1620) observe que les Picards disent vulgairement joure, amoure, ouyre. Comme il s’agit ici d’un [r], il est probable que l’e épithétique est un renforcement de la détente qu’on entend après la vibrante dentale; la même détente s’entend aussi après il], [m], [h] flnals; elle est entièrement inconnue à l’allemand et à l’anglais. Les formes brique, chèque, dogue, elfe, halte, nous montrent les mots anglais brick, check, doq, elf et l’allemand hait adaptés à l’orthographe française; dans tous ces mots, l’e s’écrit, mais ne se prononce pas dans la langue courante (comp. brick (vaisseau), cheik, dog-cart, Salf (marque de vêtements), malt). Le mot monde ne vient pas du vfr. mont (nnindum); mont est la forme populaire normale et monde, qui l’a supplanté, est une forme savante issue de mundum, avec terminaison francisée en e (cf. porticum > portique).
Remarque 1. Pour la voyelle accessoire e qui se développe très anciennement après un groupe de consonnes final (semper > vfr. sempre), voir §§ 249—252.
Remarque 2. Un e épithétique se trouve parfois, dans la poésie populaire, surtout après R ou
Pour un bel anneau d’ore
Mon amant s’est noyé.
(Decombe, Chansons populaires, II, n° 1.)
Ils sont embarqués sur la mère
Qui voyagent nuit et jour.
( Romania , VII, 59.)
Je prêcherais la sceure par amitié.
(Tiersot, Mélodies populaires.)
Le voire baigné dans son sang.
(Bujeaud, Chants et chansons populaires, II, 244.)
Il n’est ni roi ni prince Ni ducque ni seigneur.
(Le pauvre laboureur.)
Nous allons au ciele chercher notre maman.
(Romania, IV, 109.)
Vont voire leur maîtresse avant que se coucher.
(ib., VII, 54.)
Est-ce seulement un son parasite, ajouté pour compléter le vers, ou est-ce un son analogique? Comme beaucoup de mots prennent en vers un e final qu’ils n’ont pas en prose, cette même voyelle a pu s’ajouter par analogie à des mots qui n'y avaient aucun droit; l’existence de boire à côté de voir a pu aussi jouer un rôle. Comp. § 253, Rem. 1.
496. Consonnes accessoires. Le développement d’une consonne transitoire se produit souvent dans un groupe de consonnes, surtout si la dernière est r ou l [mr, nr, Ir, zr, sr, ml, ni]. Le fait s’explique facilement. Examinons par exemple le groupe [mr]. Pour passer de [m] à [r], deux articulations sont nécessaires: il faut ouvrir la fermeture des lèvres et relever le voile du palais; si la dernière articulation se produit un instant trop tôt, le passage de l’air est complètement fermé, et il se produit nécessairement, au moment de desserrer les lèvres, un [b] transitoire qui peut devenir indépendant; ainsi [mr] > [mbr]. De la même manière [nr] > [ndr], etc. La nouvelle consonne devient sonore ou sourde, selon la nature de la consonne précédente. Il faut ajouter que les groupes de consonnes dont il s’agit ici n’existaient pas en latin classique: ils se sont produits en gallo-roman grâce à l’amuïssement d’une voyelle intermédiaire.
497. B se développe après un M, et devant L ou K: 1° Le groupe ML devient MBL:
c u m (u) 1 u m com ble
Rom(u)lum Romble
hum(i)lem humble
insim(u)l ensemble
Kr. Nyrop: Grammaire. I
cum(u)lare combler s i m (u) lare sembler trem(u)lare trembler
Ajoutons in vol are, où n devient m par assimilation anticipante: *emvolare > embler (cf. § 447); et lia m mu la > vfr. flamble, d’où par dissimilation /ïambe (§ 513, 1).
2° Le groupe M R devient MBR:
cam(e)ra chambre C a m (a) r a c u m (§ 257)
num(e)rum nombre Cambrai
cucum(e)rem concombre , remem(o)rare remembrer cam(u)r vfr. chambre (adj.) r e d i m (e) r e vfr. reembre
Ce développement d’un b est étranger au picard et au wallon.
Hem arque. Dans quelques infinitifs, il y a eu substitution de désinences; ainsi craindre, geindre, empreindre, épreindre ne remontent pas directement à tremere, gemere, imprimere, exprimere; ce sont des formations analogiques, dues à l’influence des verbes en -eindre (-aindre). On trouve dans l’ancienne langue la forme étymologique crembre (II2, § 47).
498. D se développe après L, N, S [z], et devant R; toutes ces consonnes sont sonores et de formation dentale.
1° Le groupe LR devient LDR:
mol(e)re moldre, moudre *val(e)raio valdrai, vaudrai toll(e)re vfr . toldre *vol(e)raio voldrai, voudrai
m e 1 (i o) r vfr. mieldre
Dans d’autres mots, on constate aussi la chute d’une consonne entre L et R:
p u 1 (v e) re m poldre, poudre fu 1 (g u) r (§ 431 ,3) foldre, foudre sol(ve)re soldre, soudre
Cas isolé. Par métathèse (§ 5 17, s), coru 1 uni devient *co- 1 (u) r u m > coldre, coudre (arbuste).
2° Le groupe NR devient N DR (comp. § 330,4):
cendre
v e n (e) r i s dies
vendredi
gendre '
engendrer
tendre
*ven (i)raio
viendrai
moindre
tiendrai
pondre
3° Le groupe N mouillé + R devient N DR
ci n ge re (§ 336,2) ceimlre stringere étreindre
iingere feindre pungere poindre
plangere plaindre ungere oindre
A n g e r e Indre
Notez extinguere > éteindre, avec chute de consonne entre [J1] et [r].
4° Le groupe SR (avec s sonore [z]) devient SDR;
cons (u e) r e eosdre, coudre c o n s (u e) r u n t cosdrent, coudrent
Laz(a)rum lasdre, ladre mis(e)runt vfr . misdrent germ . ni a s (a) r masdre, madré p r e n s (e) r u n t vfr. prisdrent
Ajoutons encore sicera, qui s’est changé en *cisera (§ 458, Rem.) > cisdre, cidre.
499. T se développe après S [s] et devant R; le groupe SR devient ainsi STR qui se simplifie en TR:
antecess(o)r vfr. ancestre dix(e)runt vfr. distrent tex(e)re vfr. tistre dux(e)runt vfr. duistrent
* e s s (e) r e vfr. estre
On trouve le même phénomène dans les mots en -escere (-oscere, -ascere): crescere > creistre, croistre, croître; cognoscere > connaître; parescere > paraître; *n ascere > naître; p ascere > paître. Il semble qu’un T peut se développer dans le groupe SR, tant que I{ reste dental (§ 355): on trouve ainsi casserole > castrole (Fournel, Contemporains de Molière, I, 13). Cette dernière forme se retrouve dans la langue populaire actuelle et dans plusieurs patois; elle a aussi passé dans l’Allemagne du Sud et du Nord et au Danemark.
500. Le développement d’une consonne entre deux voyelles syllabiques est assez fréquent. La consonne accessoire peut être [j], [v], [w], [h]; sa nature dépend de la nature de l’hiatus. Voir § 279.