Voyelles parasites
1° A parasite se trouve dans astic (probablement altération de l’angl. stick), avives (corruption du vfr. vives, sous l’influence de aviver?). Dans les patois, on entend apromettre, aperdrix, aforêts, avacances, etc. (voir Romania, IV, lit; VII, 72). Cf. § 490,i.
2° É parasite se trouve dans écraser (vfr. crasir < germ. *krasjan; cf. suéd. krasa. La forme parallèle vfr. accraser semble montrer qu’il s’agit dans écraser d’une extension du suffixe é, es), émouchet (autrefois mouchet; peut-être analogie de épervier, émerillon), épicéa (autrefois picéa; on disait au XVIe siècle arbre de picéa, qui a été corrompu au XVIIIe en arbre d’épicéa). Des formes correspondantes se trouvent dans les patois: Belle, allons-nous épromener (Ulrich, Franz. Volkslieder, p. 10); comp. encore éciseau, échardon, échenet pour ciseau, etc. Ces dernières formes semblent dues à une fausse coupure de les ciseaux, les chenets, pluriel pris pour un singulier: l’éciseau, l’échenet. Pour échardon, il a pu y avoir en outre influencé du verbe échardonner et du nom écharde.
3° I parasite se trouve dans les vieilles formes itant (Orson de Beauvais) pour tant, itel pour tel, dues à l’analogie de icest. icel, icelui, etc., et dans ilà, yla (ATF, Gloss.; Pathelin, v. 100) pour là, transformé d’après ici.
503. Consonnes parasites. Les consonnes parasites qui se rencontrent le plus souvent, sont R, L, N; on ne trouve qu’exceptionnellement B, C, F, G, H. Sur l’origine de T dans parle-t-il, parla-t-il, etc., ainsi que de tous les cuirs populaires, voir § 289 et Manuel Phonétique, § 167.
1° B parasite se trouve dans bruire, qui semble remonter à *brugere, croisement du lat. class. rugire (vfr. ruire) et de *bragere (fr. braire).
2° C parasite se trouve dans caoutchouc (d’un mot indien cahuch u).
3° F parasite se trouve dans soif (sitim), forme curieuse, isolée, et qui jusqu’à présent n’a pas reçu d’explication pleine-
ment satisfaisante. Peut-être est-elle due à l’intluence de l’ancien impératif boif (bibe); on a pu dire à l’origine ’beif se as seit’, puis ’beif se as seif’; comp. les assimilations harmoniques mentionnées au § 508. Peut-être, selon W. Meyer- Liibke ( Hist . fr. gr., I, § 251), faut-il y voir une influence de vl'r. neif < nivem (cf. § 887, 1).
4° G parasite se trouve dans grenouille (vfr. renouille < * rail u c u 1 a pour ranunculus); intluence de c ras sa n tus, crapaud, ou influence de grain, à cause de sa peau grenue?
5° H parasite se trouve dans haut, hérisson, herse, etc.; voir S 480.
0° L parasite se trouve dans enclume (*incudinem pour incudem), esclandre (vfr. escandle < scandalum). Autrefois, il s’introduisait très souvent après l’accent et devant l’e féminin final: bouticle, musicle, démoniacle, maniacle, syllable, triade, tunicle, etc. se disaient, probablement par contre-coup (§ 115), pour boutique, musique, démoniaque, maniaque, syllabe, thériaque, tunique. Celtophile, dans les Deux dialogues de Henri Estienne, (g 42) remarque: »Or ça à propos de mots François, tirez du (irec, ie croy que ces messieurs les courtisans, aussi bien que les autres, ne disent pas moins Triade pour Theriaque, que Demoniacle pour Démoniaque, et Bouticle pour Boutiquea (I, 201). Les formes avec / ont aujourd'hui disparu de la langue; on a pourtant conservé les dérivés bouticlard, triacleur, triaclerie (comp. les formes anglaises syllable, chronicle).
Remarque. Dans les chansons populaires, on trouve souvent un n parasite initial: m’appelle sa servante ( Romunia , X, 209). AT’a laissé sa mie (ib., VII, 83). Comp. § 289,4.
7° S parasite se trouve dans remous (prov. remou), salmis (pour salmi, abréviation de salmigondis), talus (vfr. talu ); l’épithèse n’est que graphique.
504. R parasite. L’addition d’un B, très fréquente, est un phénomène compliqué. Nous énumérerons les exemples selon la place où a lieu l’insertion.
1° Après l’initiale: Brusquer (chercher) dans «brusquer fortune» est une altération de busquer (esp. buscar), due à l’influence de brusquer (de brusque). Fronde, altération peut-être d’origine expressive de fonde (fu n d a). Trésor, du lat. thesau-
rum; une forme *tresaurus a dû exister de bonne heure, nous retrouvons 1’ r dans plusieurs vieux dialectes germaniques (v. saxon tresuhûs; vba. treso, tresohus, etc.). Tringle < vfr. tingle, emprunté du néerl. t ingel. Vrille < vfr. ville, veille (blat. vitïcula, pour vitïcula); cf. § 531.
2° Après une consonne intérieure, avant l’accent: Chartreuse (eomp. it. Certosa), forteresse (vfr. fortrece, fortecé), perdrix (perdicem), perdreau. On trouve dans la vieille langue: jardrin, pertruis, ardrille, tristresse (Richars li biaus, v. 105), Tristran, Bertrain, etc.; eomp. le précepte de Y Appendix Probi: frustum, non frustrum. Dans tous ces exemples, l’r parasite répète, par assimilation progressive (§ 507), un r de la syllabe antérieure.
Remarque. Le raisonnement de Vangelas sur la forme jardrin est curieux : ))Jardrin pour jardin est un mauvais mot, et qui n’est pas moins fascheux à l’oreille de celuy qui l’écoute, qu’à la langue de celuy qui le prononce. A quel propos cette r après le d pour rendre un mot rude qui de soy est doux, et signifier une chose si agréable et si délicieuse? Je m’étonne néantmoins qu’à la cour une infinité de gens qui parlent très bien quant au reste, commettent cette faute« (Remarques, II, 402).
3° Après une consonne intérieure, après l’accent: Chanvre < vfr. chauve (canabum, pour cannabem; le groupe fiertre — fierte (§ 361, Rem.) amène chanvre à côté de chauve). Dartre < vfr. dertre, derte (derbita). Ecolâtre < vfr. escolaste (scholasticu m). Encre < vfr. enque; cf. angl. ink (encautu m , pour e n c a u s t u m). Épeautre < vfr. espeaute (s p e 1 1 a ; ail. Spelz). Filandre pour fdande, dér. de fder. Gou/fre, emprunté de l’ital. golf o. Litre, bande noire, en vfr. listre, doublet de liste. Rustre < vfr. ruste, de rusticum, conservé dans rustaud. Dans l’ancienne langue, ce phénomène était très fréquent; on trouve: celestre, tempestre, arbalestre, alchemistre, batistre, choristre, evangelistre, legistre, salmistre, sophistre, tristre, calendre, offrendre, diaspre, tartre, tourtre, etc.; on emploie encore les dérivés arbalétrier, calendrier, diaprer. Cet r est dû parfois à une assimilation harmonique (cf. ci-dessus), parfois à l’intluence de la terminaison d’un autre mot: celeste > celestre (^ terrestre)-, dans quelques cas il s’agit de formes à rebours. Registre doit être mis à part; il semble en effet emprunté du blat. registrum, pour regesta.
4° A la finale. Exemples: Topinambour, pour topinambou.
nom du pays (Brésil) d’où la plante est venue. Velours, vfr. vêlons < villosum; Ménage discute s’il faut dire velous ou velours ( Observations , p. 34); l’ancienne prononciation se retrouve encore dans les chansons populaires, qui présentent p. ex. la rime doux : velours (Rolland, IV, 70). Dans l’argot de Paris, on dit lieur pour lieu: Au lieur d’histoir’s à la guimauve Hurle ta peine à plein gosier (J. Rictus, Les soliloques du pauvre, p. 138). Il s’agit dans ces exemples de «fausses régressions«.
5° Dans plusieurs mots qui ont subi des altérations sous l’influence de fausses analogies (cf. § 529): Courtepointe, vfr. coûte pointe (culcita p u n cta = couverture piquée); infl. de court. Maladrerie, vfr. maladerie (dér. de malade ); infl. de ladrerie. Mitraille, vfr. mitaille; infl. de ferraille, les deux mots étant souvent employés ensemble. Pimprenelle (au XVIe siècle, pimpinelle ) altéré sous l’influence de pimpernelle, vieux nom d’un petit poisson. Pour quelques mots l’explication reste douteuse: étrésillon < vfr. estesillon (influence de étreindre, étrangler, étroit?); patrouiller, autre forme de patouiller (dér. de patte). Monet (1635) donne patouilte et patrouille.
504 bis. Nasale parasite. Le développement d’une nasale s’observe souvent dans la vieille langue, et il se produit encore dans les patois. L’explication de ce phénomène nous échappe dans la plupart des cas. Exemples: Brimborion < vfr. briborion (cf. les deux verbes parallèles en vfr. briber et brimber — mendier). Cingler < vfr. sigler (§ 13,i), peut-être par croisement avec cingler (frapper), appliqué à l’action du vent sur la voile. Lambeau < vfr. label. Lambrusque ou lambruche < lat. lahrusca. Langouste (§ 414). Regimber < vfr. regiber (influence de jambe?). Tambour < vfr. tabour (influence de timbre ou de l’italien).
Ajoutons quelques noms de lieux: Angoulême (Iculisma), Ingrande (Igor an da), Sambre (S a bis). Parfois la forme primitive a été conservée à côté de la forme nasalisée: bimbelot — bibelot, grimper — gripper ; Gringoire paraît être un doublet de Grégoire. Dans beaucoup de cas l’ancienne forme nasalisée a disparu sans laisser de trace: on n’a plus brimbe, lincorne, papingag (conservé dans l’angl. popinjag), etc.
Formes contaminées. La nasale est probablement due à
une contamination dans les cas suivants: Cancrelat (§ 530); galantine (§ 531). Jongleur < vfr. jogleor (j o c u 1 a t o re m), jongler, jonglerie; il faut admettre l’influence du vieux verbe jongler. Martingale, emprunté du prov. marlegalo; l’altération paraît due à Martin (§ 118,4). Ronger (* r o d ica r e; cf. vfr. rogier ) a subi 1 influence de ranger, ronger (rumigare).
Sous l’influence de pingere, etc., pictor (it. pittore ) est devenu *pinctor, d’où peintre. De même reddere est devenu * r e n d e r e prendere, vendere), d’où rendre. Vfr. octembre est dû à novembre (§ 118, s). Refrain a remplacé vfr. refrait, probablement sous l’influence de refraindre. Sur prias pour pris, voir II2, § 99, u.
Formes assimilées. Sur tonton pour toton, etc., voir § 506.