Redoublement harmonique d’une syllabe
1 0 La répétition caressante de toute une syllabe initiale joue un rôle important dans le langage enfantin et hypocoristique, où l’on dit fifille, pépère, mémère, sesœur, bobonne, poupoule, bibiche, bobosse, bébête, sosotte, babarbe, pour fdle, père, etc. A ces exemples il faut joindre les formations baba (adj.), bobo, dodo (de dormir), gogo (subst.), lolo (de lorelte), glouglou, froufrou, joujou (de jouer), nounou (de nourrice), zouzou (de zouave), bonbon, ronron, papa; sur maman, voir g 506, t. Ces mots s’échelonnent du XVe siècle à nos jours (bobo, dodo, XVe; papa, maman, XVIe; bonbon, glouglou, XVIIe; joujou, ronron, XVIIIe; baba, gogo, froufrou, XIXe), et ce fait montre la constance du phénomène. Est-il nécessaire d’ajouter que plusieurs d’entre eux sont de véritables onomatopées (cf. III, gg 13 — 33), et que, si tous sont issus du langage enfantin et de l’argot, quelques-uns sont définitivement entrés dans la langue? Rappelons un fragment de conversation rapporté par V. Henry: »Et cette brave dame. Monsieur, elle était bien drôle. Elle venait de voir, je suppose,
quelque chose c|iii lui avait beaucoup plu. Eh bien, elle ne pouvait pas vous dire simplement: »C’est magnifiques Le mot ne voulait pas sortir. 11 fallait qu’elle s’y reprenne, et elle disait à ma femme: »Oh! Madame, voyez-vous, c’est magni — magni — magnifique !« ( Antinomies linguistiques, p. 78). Les noms propres offrent de nombreux exemples: Babet (pour Elisabeth), Dédèle (pour Adèle), Fifine (pour Joséphine), Mimile (Émile), Totor (Victor), et Cléclé (Clémence), Cloclo (Clotilde), Mimi, Nini, etc.; cf. $ 121. On trouve même Bibi pour Bicêtre.
2° Notre phénomène se retrouve aussi dans le langage poétique de plusieurs écrivains de la Pléiade: dans les passages à effet ils répètent la première syllabe des mots dont ils veulent renforcer la signification. Du Bellay, voulant sans doute imiter le mot 7cpo7îpoxuXiv86[ievoç de l’Iliade (XXII, v. 221), s’exprime de la sorte:
Ainsi nous oyons dans Virgile Galoper le coursier agile,
Et les vers d’Hoinere exprimer Le flo-flotement de la mer.
Flo-flotement paraît employé ici avec une petite nuance de moquerie. Ronsard, au contraire, fait très sérieusement parler l’onde »d’une flo-flotante voix«, et dans YOde à Michel de
l'Hospital il écrit: » . leur sein qui ba-batoila ; dans les
dernières éditions il a pourtant substitué haletoit à ba-batoit. Du Bartas revient à ce procédé étrange, et il s’en vante: »Pour augmenter la signification et représenter plus au vif la chose i’ay répété la première • syllabe du mot comme pepetiller, ba-battre.(( Voici quelques exemples tirés de la Création du monde:
.... priez l’astre du iour
Qu’il quitte vistement le flo-flotant seiour.
(5® iour de la Sepmaine, p. 495.)
Là le subtil esprit, sans cesse ba-liatant,
Tesmoigne la santé d’vn pouls tout-iour constant.
(6e iour de la Sepmaine, p. 680.)
.... leur chaleur encor pe-petillante allume Vn froid barreau de fer.
(1er iour de la Seconde Sepmaine; Eden, p. 104.)
Remarque. Le redoublement de la dernière syllabe d’un mot est employé dans plusieurs jeux d’esprit ou amusements poétiques: ainsi la rime «couronnée» demande, à la fin de chaque vers, un mot répétant la dernière partie du mot qui le précède immédiatement:
Je vois en moy toute laidure dure,
Par quoy d’enfer j’attends morsure sure:
Car c’est le lieu où sans pardon ardons.
(Pierre Fabri.)
La rime »emperiere«, renchérissant encore, demandait qu’il y eût double répétition, au lieu d’une seule:
Prenez en gré mes imparfaits faits, faits.
Bénins lecteurs très diliyens péris, gens . . .
510. Allitération. C/est aussi la tendance à l’harmonie qui provoque et favorise l’emploi, dans le même vers ou la même phrase, de mots commençant par la même consonne. Pourtant, l’allitération, qui a été d’une importance capitale dans la versification des langues germaniques, joue, à cause de l’accentuation différente, un rôle bien modeste dans les langues romanes. En français, elle ne se montre qu’à l’état sporadique, et elle n’a jamais constitué un principe métrique.
1° L’allitération se rencontre dans beaucoup de proverbes et de locutions populaires tout faits; elle leur prête plus de force expressive, tout en les rendant plus faciles à retenir (coinp. IV, § 478). En voici quelques exemples:
N’avoir ni pain ni pâte. N’avoir ni bure ni buron. Ne remuer
ni pied ni patte. Jeter feu et flamme. Promettre monts et mer¬
veilles. Dire pis que pendre. Il n’y a ni rime ni raison. Repos et repas font gros et gras. Qui vivra verra. Selon le vent ta voile. Qui dort, dîne. Bel et bon. Bel et bien. Gros et gras. Sain et sauf. Ni peu ni prou. .4 contre-cœur. A tue-tête. A tort et à travers.
I)e but en blanc. En pure perte. Au long et au large. I)e bric
et de broc. De broc en bouche. On disait autrefois: ne roi ne roc (voir Godefroy), ne pour roi ne pour roc ( Ménagier de Paris, II, 380). Ne savoir ne vent ne voie ( Escoufle , v. 5159). N'y entendre ni gros ni gresle ( Pathelin , v. 1345). Ne savoir ni gré ni grâce (Jacob, Recueil de farces, p. 227). Comp. De fine amour l’ai requise Qui cuer et cors m’a espris (Blondel de Nesles, éd. L. Wiese, XVI, (>). Cueur et cors peut être une locution
populaire; il peut aussi être un pastiche de la langue littéraire.
2° L’allitération se retrouve aussi dans beaucoup de combinaisons de noms propres que nous trouvons dans la vieille poésie: Amis et Amiles, Florient et Florette, Gerins et Geriers ( Roland , v. 794), Basons et Basilic ( ib . v. 208), lue et Ivorie ( ib . v. 2406), Valsore et Valsure ( Charroi de Nismes, v. 502), Doon et Boette (Bartseh, Rom. u. Bast., I, 5), Margot et Marion (Paris, Chans. du XVe siècle, p. 6). Ajoutons Gautier et Garguilte (Régnier, Macette, v. 189), Pierre et Paul, et n’oublions pas» pour la langue toute moderne, l’illustre Tartarin de Tarascon.
Remarque. Dans la poésie épique, la tendance à l’allitération est si forte qu’on la crée là où elle n’existe pas. Les deux traîtres Rainfroi et Ileudri sont devenus Hainfroi et Ileudri dans le poème de »Mainet«. Le héros français Tierrg l'Ardennois figure dans les romances espagnoles sous le nom de Uardin Dardena.
8° Au moyen âge, on usait volontiers de l’allitération pour exprimer les propriétés d’un objet. L’auteur inconnu du Dit du boudin, p. p. Paul Meyer (Roman ia, XL, 76) remarque:
Car, selonc la vieille gramaire,
Nuef lettres sont qui font savoir Quel[s] chose[s) il y doit avoir Trois fff, trois ppp [et] trois sas.
Les trois /' sont le fil qui attache le boudin, le fiel et le foie r et le fien; les p sont la peau, le poil et la porette (sorte de poireau); les s sont le saindoux, le sel et le sang. Les propriétés du vin s’exprimaient par vingt lettres: trois b, trois c, trois s, trois n et huit f. Le vin est bon, bel et blanc, court, cresp et clair, sec, sain et sade, net, nais et naturel, fin, frais, froid, fort, frick, /Jurant, freignant et furmenté ( Itomania , XI, 572). Comp.:
Lors li firent le vin maintenant aporter
Fort et fier, /'res et fin, /ranc, /erme, /rois et cler.
(Doon de Mayence, v. 9670 — 71.)
4° Les poètes d’autrefois se servaient à l’occasion de l’allitération. Voici quelques exemples de vers allitér*s:
.Messe et matines ad li reis escultet.
(Roland, v. 164.)
La porte passent sans parece.
(li. de la Hase, v. 13321.)
Et tant le fit plorer et plaindre.
(ib., v. 1450.)
/•Vieilles ne f lours ne mi /ont pas chanter.
(Mâtzner, Afrz. Lieder, XX, 1.)
Mais ce lion . . .
Trouva moyen et manière et matière //'ongles et dents de rompre la ratière.
(Marot, hpistre à Lyon J a met.)
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?
(Racine, Andromaque, V, 5.)
Après qu’il eut brou té, trotté, fait tous ses /ours.
(La Fontaine, Fables, VII, n° 16.)
L’allitération semble n’être devenue un procédé de style poétique que dans les temps modernes. Les romantiques s’en servent souvent et avec habileté. Mais elle est particulièrement recherchée par certains auteurs, qui en ont tiré parfois des elfets intéressants: Leconte de Lisle, Baudelaire, Henri de Régnier, C. Mendès, Stuart Merrill, etc.
Seul et derrière lui, dans les nuits éternelles Tombaient p/us lentement les p/umes de ses ai/es.
(V. Hugo, Fin de Satan.)
Voilà le lient qui s’élène Et gémit dans le nallon.
(Lamartine, Pensée des Morts.)
... on eût dit les coups d’aile
D’un réphyr éloigné glissant sur des roseaux.
(Musset, Lucie.)
Hippolyte, ô ma sœurl tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié.
(Baudelaire, Femmes damnées.)
Et le peuple en rumeur gronde autour du prétoire.
(Leconte de Lisle, La Passion.)
Et faisan/ à tes bras qu’au/our de lui tu jettes,
Sonner te s bracelets où /in/ent des cloche//es.
(Leconte de Lisle, Çunacépa.)
. . . notre humble fontaine Qui pleure goutte à goutte et rit d’avoir pleuré.
(H. de Régnier, Jeux rustiques et divins.)
Chapons frais et /riands, gros et pras, beaux et bons.
(C. Mendès, Scarron, I. sc. 1.)
O roi des Roses et des Ris.
(S. Merrill, Poèmes, 1887 — 1897.)
L’amour d’un geste las Sème les rimes et les rêves Parmi les lis et les lilas.
(ib.)
Pour plus de détails, voir Becq de Fouquières ( Traité de versification française ) et M. Maurice Grammont (Le vers français, 3e éd. 1923. pp. 196 — 200 et 289 — 324).
Remarque. L’allitération employée comme pur amusement poétique a produit le vers »lettrisé« qu’on appelait t>tautogramme« ou »paronomeon«. Citons-en comme exemple quelques vers d’une épître de Clément Marot:
Ces mots finiz, demeure mon semblant Triste, fransy, fout te rny, fout tremblant.
Sombre, songeant, sans seure soustenauce.
Dur d’esperit, desnué d’esperance,
Mélancolie, morne, /narry, musant,
Rasle, perplex, paoureux, pensif, pensant,
Foible, /ailly, /oulé, /asché, /brclus,
Confus, courcé. Croire crainte conclus, etc.
Rappelons aussi une épitaphe bien connue:
Passant, penses-tu yias passer par ce passage.
Où pensant j’ai passé?
Si tu ne penses pas, passant, tu n’es pas sage.
Car en n’y pensant pas, tu te verras passé.
Edmond Rostand n’a pas craint, dans son théâtre et en particulier dans sa dernière pièce, d’user de pareils enfantillages. On connaît l’apostrophe fulminante qu'adresse Chantecler aux autres coqs (III, sc. 4):
Oui, Coquards cocardes de coquilles.