Changement dissimilant d’un phonème
1° Changement de consonne. Si deux consonnes homophones se suivent à courte distance, l’une d’elles peut changer; ordinairement c’est la première qui se dissimile, moins souvent la dernière. R-Ii > L-R ou R-L: Bertherot (dér. de Berthier ) > Berthelot; contrarier > contralier (forme fréquente au moyen âge); ensorcerer > ensorceler: esquarterer (§ 359) > écarteler; fragrare > flairer: frigorosus > frileux; peregrinus
Kr. Nyrop: Grammaire. I 31
> pèlerin; *pruneraie (dér. de prunier) > prunelaie, etc. L-L > R-L: *umbiliculum > nombril. N-N > L-N: B on onia > Boulogne; gonfanon > gonfalon ; *orphaninum > orphelin. Rappelons encore goguelureau (dér. de gogueln) > godelureau; gingiva > gencive (§ 423, 1).
Remarque. On sait qu’en latin les suffixes -ris et -lis se remplacent l’un l’autre, suivant que la partie antérieure du mot contient déjà un / ou un r: velaris, insularis, muralis, lustralis.
2° Changement de voyelle. Si deux syllabes consécutives contiennent la même voyelle, il y a parfois dissimilation et c’est la première voyelle qui se dissimile. I-I > E-I (cf. § 151, Rem.): dïvlnum y devin ( divin est savant); dïvïnat > devine; *dïvïsat > devise ( divise est savant); fïnïre > vfr. fenir ( finir est savant); mïsïsti > vfr. mesis. Comp. hériter pour *hereter (cf. vfr. heretaige ). 0-0 > E-0 (cf. § 180): honorent > vfr. enor; sororem > serore (CIL, II, 515, 5342) > vfr. seror; *colucula > co nu eu la > quenouille (§ 340); subeurrere
> secourir; submonere > vfr. semondre.
513. Suppression dissimilante d’un phonème. Ce phénomène s’observe souvent avec les consonnes, surtout L, R, V.
1° L a disparu dans albulum > able, flebilem > faible , fiant ni ula > flamble (§ 497, i), flambe (cf. § 341, 2). On notera qu’en français moderne. Von ne s’emploie guère si le mot suivant commence par /; on dit: »Qu’il parle, et on l’écoutera «, mais: «Parlez, et l’on vous écoutera«. Voir V, §371.
2° R disparaissait souvent dans la vieille langue quand la syllabe suivante ou précédente contenait un autre r ; on disait ainsi abre, mabre, mécredi, propet (seule forme donnée par le Dict. de Trévoux) pour arbre, marbre, mercredi, propret (voir § 362). Dans le parler populaire, on entend propiélaire (comp. esp. propietario) pour propriétaire. Le nom propre Ferri est pour Frerri (Fridurîk).
3° V a disparu dans vi va ci us > vfr. viaz, et peut-être dans viande, si le mot remonte directement à vivenda (comp. v. it. vidanda). Ajoutons: quinque > *cinque > cinq; quinquaginta > *cinquanta > cinquante (§ 399, Rem.). Il faut aussi mentionner ici habebam > *aveva > *avea > avais.
debebam > *deveva > *devea > devais (cf. § 378 et II2, § 158).
Remarque. Pour l’amuïssement des voyelles, voir § 287.
514. Haplologie de syllabes. Si deux syllabes sont homonymes, ou au moins commencent par la même consonne, l’une des syllabes peut se supprimer. Ce phénomène était assez général en latin: stipipendium > stipendium, vivipera > vipera, fastitidium > fastidium, venenificus > vene ficus; comp. le grec àpipopeuç, pour opeuç , et le pers. hamâtâ pour hamamâtâ. En français, les exemples sont moins nombreux et surtout moins sûrs. En voici quelques-uns :
Amphibologie, mot savant, reproduit exactement le latin de basse époque amphibologia, forme altérée pour amphibolologia < rad. grec àpcptJîoXoç, à|xcptj3oÀta -(- suffixe logia.
Artimaire (vfr.) de ar[te majthematica (comp. § 475,4, Rem.).
Dicasse (vfr.), abrégement dialectal de dédicace; on dit ducasse en picard moderne.
Héroïcomique, pour héroïcocomique.
Hipotame, ypotame (vfr.), altération de hippopotame.
Idolâtre pour idololâtre (ei§coXoXàxpr;ç).
Monôme, pour mononôme (pévoç -j- v6poç).
Retable est peut-être pour reretable (comp. prov. reiretaule), composé de l’anc. fr. rere ou riere (rétro) et table.
Tragi-comédie pour tragico-comédie (xpayixox(i)|j,(pBfa).
Ajoutons les mots où une voyelle s’amuït entre deux consonnes pareilles et où la consonne double se simplifie: contrerôle > contrôle, levrerette > levrette, levreron > levron, Novavilla > Neuville, pierrerie > pierrie (Macé, Voyage de Charles V, v. 1516), etc. Le nom propre Villeroi semble bien être une altération de Ville-le-Roi; comp. en effet Choisy-le-Roi, Bourgla-Reine, etc. Le même fait se retrouve dans des futurs anciens comme durrai pour durerai (voir II2, § 205,®) et dans certains mots de la langue familière actuelle, par ex. [talœ:r] pour tout à l'heure.
Remarque 1. Rabelais - — la chose est à noter — avait déjà observé ce phénomène dans la «Briefve Declaration«, où on lit la note suivante: »Sainct Jan de la Palisse, manière de parler vulgaire par syncope, en lieu de l’Apocalipse; comme Idolâtre pour Idololatre<( (éd. Moland, p. 478).
Remarque 2. Des haplologies curieuses s'observent dans plusieurs formations argotiques de la langue actuelle: vaticanaille (— Vatican -j- canaille ), midinette (= midi dînette ), etc.; comp. § 527.
515. Haplologie de mots. Ce phénomène assez rare, et qui appartient peut-être plutôt à la sj’ntaxe (voir pour plus de détails V, § 25) s’observe dans diverses constructions où des petits mots comme de, à et que s’emploient avec une fonction double (àuo xotvoù).
1° A: Ce qu’encor est a chief traire [= a traire a chief] ( Claris , v. 11461). Nous étions appareillié a eus sus courre [= a courre sus a ezis] (Joinville, § 239). Comp. § 287.
2° De: Molt pert son traveil et sa peine, Qui d’amors rimoier se peine (Poire, v. 353). Qui de trop haut choir dote Tonte ( Isopet de Lyon, v. 721). Voir V, 25, i. Comp. pour la langue moderne: «Plaise au ciel que cette fillette-là t’en apporte un peu [sc. d’ambition] d’où elle vient« (D. Lesueur, Fiancée d'outre-mer ; cité par M. Kr. Sandfeld, Bisœtningerne i moderne fransk, p. 5, note).
3° Que. L’ emploi haplologique de que se rencontre dès l’ancien français: Melz voeill mûrir que huntage me venget ( Roland , v. 1091; cf. v. 45, v. 59, etc.). Il se trouve encore souvent en français moderne: Je ne demanderais pas mieux qu’il fût mon ami (Desnoiresterres). Si cet enfant est à elle, quoi de plus simple çu’elle l’ait pris? (Daudet). Je ne demande pas mieux que cela soit. (A côté de l’emploi haplologique de que [= quam et ut], on trouve aussi des périphrases: Cet homme dont on ne sait autre chose si ce n’est qu’il est italien.) Voir V, § 25 et VI, § 33,5. On trouvera d’autres exemples modernes dans Kr. Sandfeld, Bisœtninqerne (p. 5).
Remarque. Dans la vieille langue, on trouve aussi les deux que. Il est rare qu’ils se suivent immédiatement: Je ameroie miez que uns Escoz . . . gouvernast le peuple . . . bien, que que tu le gouvernasses mal (Joinville, § 21). Le plus souvent ils sont séparés par ce: Miels voluns nos tôt nostre avoir
métré, et aler povre en 1 ost que ce que elle se departisl ne faillist (Villehardouin, § 60). J amoie miex que il m’ancrassent en mi le flun t|ue ce que il me menassent à terre (Joinville, § 317; voir aussi ib., § 21).
4" Me — me me, etc. Les pronoms personnels atones s’emploient aussi assez fréquemment en ancien français avec deux Jonctions différentes: Trop m’anoie Qu’il me couvient mettre a la voie ( Chast . de Coucy, v. 6137). Pour ce nous estuet aviser Comment vous le poriés savoir (ib., v. 2326). Pour d’autres exemples (te = te te, etc.), voir A. Stimming (ZRPh, XXXIX, 648).
5° Article. L’article peut de même avoir dans l’ancienne langue un double rôle. Par le dieu d’amours voulenté (Chace (is mesdis., v. 235; le = la le). Fus tu . . . a la roi cort (Béroul, Tristan, v. 2498; ta = ta le). Ailleurs le = le le, la = ta la. Voir A. Stimming (ib., pp. 655 — 656) et aussi VI, § 231, 2 et 214, Rem.
6° On a observé dans l’ancienne langue d’autres cas d’haplologie où il s’agit de groupes de mots à double fonction:
Quant 11e pot surmonter [.a nef laisse aler.
(Pli. de Thaün, Bestiaire, éd. Walberg, v. 1695.)
Mes, se vus plest que jeo vus die \r aventure vus conterai.
(Marie de France, Guigemar, v, 312 — 3.)
La royne Blanche comme ung lys,
Qui chantoit à voix de sereine.
(Villon, Ballade des dames.)
Sur ton pis blanchissant ta race se débat.
Là le fruit de ton flanc fait le champ du combat.
(A. d’Aubigné, Misères, v. 96.)
Pour d’autres exemples, voir A. Stimming (ib., 670) et A. Tobler (VB, I, chap. 21).
Il semble que ce soit une haplologie du même genre que l’on rencontre aujourd’hui dans le tour: Venez plus tôt que plus tard (= Venez plutôt plus tôt que plus tard).
L’haplologie des préfixes (entre-, mi-, re-) est étudiée à part; voir tome III, § 456.