Métathèse entre des phonèmes non consécutifs
1° Métathèse simple d’une consonne. Un R (L) se transporte, par anticipation, d’une syllabe à une syllabe antérieure [babra > braba]: Temperare > tremper; tuberem > *tuferem > *tufre > truffe (comp. l’ital. truffa, qui est peut-être à l’origine du mot français); Pancratium > Brancas; vfr. bevrage > breuvage ; vfr. abevrer > abreuver; fimbria > frange ; ane. norr. stafn > *estavre > estrave, étrave. On a dit autrefois affluber (ATF, III, 384) pour affubler, ftabe (voir II2, § 299) pour fable, éplingue pour épingle (Ménage, Observations, p. 230), etc. — La transposition d’une consonne dans une syllabe postérieure s’observe aussi: on trouve en vfr. fambloiier ( Narbonnais , v. 6543) pour flamboiier.
2° Métathèse réciproque entre consonnes. Ce phénomène s’observe dans les exemples suivants: An h e lare > *alenare > halener (cf. anhëla > halëna > haleine); Carnutis (§ 4, Rem.) > *C art unis > Chartres ; corulum > *colurum > coldre, coudre; liquiritia > vfr. lequerisse > regullice > réglisse; esp. m o s q u i t o > moustique; scintilla)* s tincilla> estincelle, étincelle; sicera > * c i s e r a > cisdre, cidre; teloneum >
: toloneum (§ 506, i) > *tonoleum > tonlieu. Les transpositions de cette sorte sont très fréquentes dans le parler de tous les jours; on peut entendre par exemple féciliter, phisolopher, phisolophie (J. Rictus, Les Soliloques du Pauvre, p. (42, 170), blansicheur (Xanrof, Paris qui m’amuse , p. 254), imunation (= inhumation; Maupassant, Contes choisis, p. 232), exarégation (= exagération; Rarbusse, Clarté, p. 55). Dans l'Ancien théâtre français se trouvent culubrations (VI, 196), jeu de mots sur lucu.br ations, et parsuflux (IX, 175), pour superflu; Noël du Fail (éd. Assézat, I, 324) emploie la forme sparigique pour spagirique.
Remarque. Si la métathèse a lieu entre les lettres (syllabes) initiales de deux mots voisins, elle s’appelle »contrepèterie« et s’emploie souvent chez les auteurs burlesques pour donner à la phrase un nouveau sens plaisant ou bizarre. Tabourot cite: Un sot pâle > un pot sale. Il tiendra une vache > il viendra une tache. Il le dit à deux femmes > il le fit à deux dames. Les contrepèteries que Rabelais (II, chap. 16 et 21) a mises dans la bouche de Panurge ne peuvent se citer ici. Un témoin dans Xanrof, Paris qui m'amuse (p. 260) dit qu’il est gardiaix de lapin, pour gardien de la paix. Le comble de la contrepèterie est la transposition de mots entiers: Noël du Fail en offre un exemple curieux: >'Beut à luy à la trotte qui mode, c’est à savoir, la goutte sur l’ongle« (Œuvres facétieuses, II, 75); la même plaisanterie se retrouve dans A. d’Aubigné (Le baron de Fæneste, chap. 2).
3° Métathèse réciproque entre voyelles. Exemples: buleter > beluter > bluter (§ 291); buleteau (Romania, XXVIII, 58) > beluteau > bluteau. Dans la vieille langue, on avait hireter et hiretage à côté de heriter et héritage.
518. Métathèse entre des phonèmes consécutifs. Ce phénomène a lieu entre voyelle et consonne, entre deux consonnes et entre deux voyelles.
1" Métathèse entre voyelle et consonne. Le groupe voyelle -f- R (rarement L) précédé et suivi d’une consonne se transpose, de manière que R (L) se joint à la consonne initiale de la syllabe [bar b > brab]: vfr. berbiz (verve ce m > berbice)
> brebis; vfr. bertouder > bretauder (on dit encore ébertauder); écarbouiller > écrabouiller ; ederdon (ail.' Eiderdun < isl. æ5ar-dun) > édredon; furlonem > frelon: Forum Julii > Fréjus: viï. formage > fromage (le wallon connaît encore les deux formes fourmaehe et froumache ); holl. verlaten > frelater; vfr. garbuge (it. garbuglio) > grabuge; vfr. poverté (p a u p e r t a t e m) > pauvreté: singultum > singluttuin (influence de gluttum) > sanglot; tribord (vfr. estribord ) cf. dan. styrbord; torculum > treuil; vfr. torcier (*tortiare)
> trousser; turbulare > vfr. torbler > troubler: thursum > vfr. trous > trou (de chou).
2° Métathèse entre consonne et voyelle. Le groupe R + voyelle, ordinairement précédé et suivi d’une consonne, se transposait souvent au moyen âge [brab > barb]; c’est la contre-partie du phénomène précédent: bretesche > bertesche ; crenu > quernu, froment > forment, grenon > guernon, empereriz (i m p e r a t r i ce m) > emperriz, délivrerai > deliverrai, jurerai > juerrai (II2, § 20.5), etc. De même trecoise ( tricoise : < néerl. trek-ijsen) > tercoise (cf. § 531). On trouve encore au XVIIIe siècle éberner pour ébrener. La langue actuelle a conservé les formes transposées gourmet (vfr . groumet; comp. angl. groom: sans doute influence de gourmand) et pour (lat. pro).
3° Métathèse entre consonnes. Le groupe [ks] x se transpose souvent en [sk] dans le parler populaire. G. Nisard dit à ce sujet: »Le peuple prononce x comme les enfants, quand on les met aux prises avec l’alphabet, c’est-à-dire isque. J’ajoute cpi’il n’y a pas encore longtemps, plus d’un maître d’école le prononçait de même. A Paris, cette dépravation de l’.r n’est pas seulement dans la bouche du peuple; elle se rencontre aussi, à l’égard du moins de certains mots, dans la prononciation de la bourgeoisie. Àr sonne isque, esque, ou asque, selon qu’il est précédé d’un i, d’un e ou d’un a: fisque, sesque, tasque, pour fixe, sexe, taxe a ( Langage populaire de Paris, p. 315). Dans l’argot actuel de Paris, ou entend Félisque, tusque et vesquer
pour Félix, luxe, vexer. On trouve dans une vieille farce mu. v de couche pour musc de couche (ATF, I, 41).
4° Métathèse entre voyelles. Les groupes iu et eo deviennent ni et oe (oue): Tegula > Unie > tuile; sébum > siuf > suif ; sequo(r) > siu > sui, suis; rivum > riu > rui (conservé dans üuruy), d’où le mot dialectal ru. Medulla > meolle > moelle: relorta > reorle > reoie > rouelle (§ 2(>8). On trouve en vfr. fuiz »fils« pour fus (voir Michaëlsson, El. sur les noms (le personnes fr. d’après les rôles de taille parisiens. Upsal, 1927, p. 145).