‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 230 sur 294 · Apocope · texte numérisé non relu

Apocope

1° Noms de personnes: Adélaïde > Adèle. Catherine > Catin (§ 121 et IV, § 420). Clémentine > Clème (P. Bourget, Complications sentimentales, p. 139). Clotilde > Cio (G. de Maupassant, llel- Ami, p. 259). Georges > Geo ( ib ., p. 225). Madeleine > Mode ( ib .). Élisabeth > Élise. Gabriel > Gah. Marguerite > Margot. Suzanne > Suze. Théophile > Théo. Les pamphlétaires de la Fronde disent Maza pour Mazarin.

2° Termes d’argot: Absinthe > abs: aéroplane > aéro; alpaga > alpa; Ambassadeurs (café des) > ambass; amphithéâtre > amphi; arcane > arcat; aristocrate > aristo ; associée > assoce (dans le jargon des couturières); automobile > auto (cf. autobus, autotaxi, taxi-auto ); baccara > bac; bas-officier > bas-off, bazof (adjudant, sous-officier de l’École polytechnique); bénéfice > bénef; boulangerie > boulange; boulevard St. Germain > boul’ Ger; boulevard St. -Michel > boul' Mich; brigadier- fourrier > briqfour; cabotin > cabot; caporal > cabot; champagne > champe;

chromolithographie > chromo; cinématographe > cinéma et cinéma > ciné; colonel > colo; demi-supérieure > demi-supe; démocrate > démoc; fortifications > fortifs; ( viande ) frigorifiée > frigo; gratification > grate (jargon des typographes); kilogramme > kilo ; macadam > mac; maquereau > mac; maréchal des logis chef > marche f, marchi; matador > mata; mathématiques > ma///: Mazas > Maz; mazagran > maza(g): mêlé-cassis > mêlé-casse; mélodrame > mélo; métropolitain > métro; nom d'un chien > nom d’unch; observation > observasse; occasion > occase; Panama (chapeau de paille de) > pana; permission > perm; perpétuité (à) > à perpète; philosophie > philo; phonographe > phono; photographie > photo; pneumatique > pneu; professeur > pro/V propriétaire > proprio; radical > radie; réactionnaire > réac; redingote > redingue: Saint-Lazare > Saint-Laze; sanatorium > sa/m (pluriel: des sanas); sous-officier > sous-off ; tramway > //-an/; tricycle > //•/; typographe > typo; vélocipède > vélo; voiture > voite; zéphyr > zep//, etc., etc.

Le mot radio, courant à l’heure actuelle, offre ceci de particulier qu’il provient de plusieurs argots et revêt ainsi des sens multiples, en changeant même de genre à l’occasion. On peut distinguer radio (f.) < radiotélégraphie (T. S. F.), radio (m.) < radiotélègramme ou radiogramme, radio (m.) < radiotélégraphiste, radio (f.) < radiographie, radio (f.) < radiologie, radio (m.) < radiologue, et parfois même radio (f.) < radiothérapie. Comp.: Il est radio à bord du Paris. Je lui ai envoyé un radio. La radio n’a rien révélé de suspect au poumon. Le docteur X. s’occupe particulièrement de radio. La radio n’a pas amélioré son état.

De ces mots, fort nombreux, il est à noter que les uns restent limités à leur »argot« propre (militaire, scolaire, etc.) et n’ont par suite qu’une vie toute relative (certains ont même déjà vieilli); les autres semblent déjà sortis de leur langue »spéciale« et pénètrent de plus en plus dans le langage courant: c’est le cas, par ex., de auto, cinéma, kilo, photo, pneu, etc.

En ce qui concerne le genre, on constate que le nom réduit garde le genre du nom complet: de la frigo, faire faire une radio, mais: un typo, un phono.

Salmis (ef. § 503,7) < salmigondis semble avoir la même origine »argotique« que les mots précédents (cf. 2°). Mais il

est passé dans la langue depuis longtemps (Acad. 1718). Le mot complet, sous la forme salmiguondin (< ital. salami conditi), remonte au XVIe siècle. A l’heure actuelle, les deux mots paraissent se différencier: salmis ne s’emploie que comme terme de cuisine; salmigondis n’est guère usité qu’au figuré.

Remarque 1. Les formes apocopées des noms de choses ont parfois, comme celles des prénoms, quelque chose de câlin. On lit dans Le vieux marcheur de H. Lavedan (p. 315). «Ceci est mon testament, mon beau petit testai. Ailleurs le même auteur écrit: «Je me sens un peu . . . comment dirai-je? — Mélartco. Un peu mélartco. C’est ça« (Le Nouveau Jeu, p. 115). Il semble qu’autrefois ces abréviations aient eu un caractère plus exclusivement vulgaire. Flaubert écrit dans une lettre du 24 mai 1855: «C’est une occûse (style Bredastreet), que tu ne retrouveras jamais, mon bon« ( Correspondance , 3e série, p. 14).

Remarque 2. Les anciens poètes recouraient parfois à des apocopes hardies:

D’Octobre vient et s’approuclie li moys,

Que gelées vendront sur le pays,

No, Décembre, et Janviers li destrois,

Février et Mars, de nature ennemis.

Ces vers se trouvent dans une ballade d’Eustache Deschamps (Œuvres complètes, V, 94); on trouve chez le même poète Or et My, pour Orient et Midi (ib., II, 137).

523. Signalons en dernier lien quelques cas où un mot est réduit à la seule initiale. Cet abrégement, d’abord purement graphique, passe parfois dans la langue parlée.

1° Abrégement euphémistique. Par décence (§ 120) on évite d’écrire en toutes lettres ou de prononcer en entier certains mots triviaux, et l’on se contente de les indiquer discrètement par la lettre initiale. On trouve ainsi: Parler par li et par F. Etre de Vf, être perdu (flambé, frit, fricassé, fumé, fichu, f . . ., au choix). Gresset, dans son Vert-Vert, écrit:

Les b, les f voltigeaient sur son bec Et les nonnains crurent qu’il parlait grec.

Il s’en f . . . est une orthographe fréquente à l’heure actuelle, et l’on prononce [ilsdl], ou plus souvent [ilschf], où apparaît le nom même de la lettre écrite. On peut rappeler

ici nom (l unch (4; 522,2) pour nom d’un chien. — Dans certaines locutions, l’abrégement semble dû plutôt à l’écriture (}u à 1 »euphémisme«. Ainsi l’on disait autrefois: Etre marqué d’une F (initiale de forçat), ce qui, par image, a entraîné: Être marqué au B (être bigle, borgne, bossu, boiteux, etc.).

2° Noms de personnes. Pour faire court, les petits noms sont souvent indiqués par l’initiale: H. Taine, A. Dreyfus. Ces abréviations intéressent d’ordinaire seulement la langue écrite; pourtant Boileau en a introduit une dans sa première Satire, où il met P. pour Pierre (v. 124):

Et dont les Cicérons se font chez Pé-Fournier.

Notons aussi les vers suivants où Verlaine, par boutade, emploie le même procédé pour son nom de famille:

Las! je suis à l’Index et dans les dédicaces

Me voici Paul V, pur et simple. Les audaces . . .

(P. Verlaine, Œuvres complètes, I, p. 247.)

3° La langue écrite moderne use très couramment de mots réduits à leur seule initiale, et ces initiales prononcées en arrivent à former des mots nouveaux. On observe ce phénomène aussi bien dans le langage sportif que dans celui des administrations civiles ou militaires, ou même internationales, etc.; il est, à l’heure actuelle, courant. Nous l’étudions plus particulièrement au tome III (§ ô,s). Nous ne donnerons ici que quelques exemples de plus: U. V. F. (Union Vélocipédique de France), T. C. F. (Touring-Club de France), P. L. M. (Cie de chemins de fer Paris — Lyon — Méditerranée), P. O. (Cie de chemins de fer Paris — Orléans), R. P. (Représentation proportionnelle), S. I). N. (Société des Nations), B. R. I. (Banque des Règlements Internationaux), G. V. C. (Gardes des voies de communication), A. L. G. P. (Artillerie lourde à grande puissance), etc. La R. P. a donné naguère naissance aux erpéistes. L’abréviation la plus répandue aujourd’hui est T. S. F. (télégraphie sans fil) : elle s’est fait à tel point sa place dans la langue que certains, comme Georges Duhamel, orthographient téhessef, et que le mot a déjà donné naissance au dérivé técè/iste, fréquent dans la presse et dans les journaux spéciaux de T. S. F. lus par un très grand nombre.

Page 1