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CHAPITRE VI

CONTAMINATIONS.

524. Il peut arriver que deux mots à peu près synonymes se présentent à l’esprit en même temps; cette simultanéité a facilement pour résultat que les deux mots se confondent en un seul. De telles »contaminations« s’observent fréquemment dans le parler négligé, et surtout chez les enfants; comme elles sont vite rectifiées, elles arrivent rarement à obtenir droit de cité. Vaugelas a observé un très curieux croisement de feu avec défunt: »I1 y en a mesme à la Cour qui de feu et de défunt font un mot, et disent défeu mon père; mais cela est barbare« ( Remarques , II, 394). »Les omnibus du langage« (Paris, 1829) mettent en garde contre pariure, en ajoutant qu’il faut dire pari ou gageure [gasy:r]. Dans le français écorché que parle le comte de Gloucester dans Jehan et Blonde (Œuvres poétiques de Beaumanoir, p. p. H. Suchier, vol. II), un palefroi est qualifié de griolé (v. 3133); cette forme curieuse et unique paraît provenir d’une confusion entre grivelé et piolé. Voici un exemple observé par V. Henry: »Une jeune fille va monter à cheval, on vient de l’asseoir sur la selle, elle est un peu émue, elle s’écrie: «Donnez-moi les rides .« Il y eut un moment d’hésitation, puis on comprit ce qu’elle voulait, mais on ne trouva qu’après coup le procédé de formation qu'elle avait inconsciemment employé: elle avait contaminé r(ênes) -\- (gu)ides«, ( Revue critique, 1894, II, 503). Ce phénomène se produit constamment dans toute langue parlée. Pour l’allemand, M. Schleicher a cité un certain nombre d’exemples, que reproduit E. Egger en ajoutant: »Ces barbarismes peuvent être rendus dans notre langue par des équivalents: supposons

qu'une petite Française demande son follet, pour: le filet qui lui sert de bonnet; et qu’un petit garçon dise: »Le soleil m’ébrouille« , pour »Le soleil brille tant qu’il m’éblouit«. Rappelons pour l’italien la forme bolognaise cminzepjœr, de cminzær -f- prinzepjær; une contamination analogue se trouve dans la vieille forme espagnole compeçar, de començar -{- empeçar.

Telle est la »contamination«, que nous allons étudier dans les paragraphes suivants. Mais ce phénomène — il ne faut pas l’oublier — n’est pas limité au vocabulaire. 11 se retrouve et s’observe aussi dans la syntaxe, où il joue un rôle important; voir à ce sujet V, § 29 ss.

La contamination s'exerce dans les mots de deux manières: ou bien il y a »croisement« de deux mots de la même langue (§§ 526 — 528), ou bien il y a »croisement« de deux mots issus chacun d’une langue différente (§ 525). Dans l’un et l’autre cas, la synonymie favorise singulièrement le phénomène.

525. Une contamination de synonymes a naturellement lieu quand deux langues se rencontrent; et c’est ce qui s’est produit à plusieurs reprises au cours des siècles, en Gaule d’abord, plus tard en France. Les principaux types de »croisement« sont les suivants:

1° Mot gaulois + mot latin. Comme nous l’avons expliqué au § 5, les formes craindre, orteil semblent être le résultat d’un tel compromis.

2° Mot germanique -f- mot latin. Exemples: vha. * w i d a rlôn -(- donum > widerdonum > vfr. guerredon ; vha. hôh -j- ait us > haut; gerin. wad -f- vadum > gué (§ 445, i).

3° Mot italien -f- mot français. Exemples: detto + dit > dito; marquese -|- vfr. marchis > marquis, etc.; voir § 44,3 et § 67,i, Rem.

4° Mot espagnol -f- mot français. Exemple: redilla -(- réseau > résille (ce mot peut toutefois avoir été dérivé directement de réseau avec le suffixe -ille).

5° Mot anglais -f- mot français* Exemple: blackbouler est un dérivé de blackball, sous l’influence de boule.

526. Comme la précédente, la contamination entre mots de la même langue apparaît à toutes les époques.

Kr. Nyrop: Grammaire. I • Xi

Elle se rencontre déjà dans le latin vulgaire, ainsi que le prouve le mot français fade (cf. § 445, i). Celui-ci, en effet, semble bien être un »croisement« de vapidus (éventé, cf. ' a P o r) avec fatuus (fade, insipide), d oit le latin populaire ’ fatid us > fade. De même — mais l’exemple est moins sûr

- grenouille peut s’expliquer par une contamination de *ran uc u la et de crassantus (§ 503,4).

\ oici maintenant, par ordre alphabétique, quelques exemples variés de )>croisement« entre des mots français: Ajonc < vfr. aj°u + jonc. Bedondaine < bedon -f bedaine. Comparaître

< comparoir + paraître. Congréer < vfr. conreer (conservé dans corroyer) -f gréer. Éclabousser < vfr. esclaboter -f vfr. esbousser. Emprun (vfr.) < vfr. empreu (II2, § 481, i. Rem.) -f un. Émute (La Fontaine, Fables , VII, n° 8) < émeute -|- ému. Épieu

< vlr. espiet (germ. *speut) -j- pieu. Fanfreluche < vfr. fanfelue + freluche. Meugler < mugir + beugler. Oisdif (= oisif) (vfr.) semble un compromis de oisif -(- boisdif (cf. ZRPb, XXXIX, 210). Oreste (vlr.) < orage -j- vfr. tempeste. Phalanstère, mot créé par Fourier; phalanstère n’est autre que phalange affublé de la terminaison de monastère; ainsi phalanstère est le monastère de la phalange. Vavassaux, mot employé par Béranger, qui a confondu vavasseur et vassaux. Virelai < vireli -f lai.

527. Une contamination de synonymes s’observe souvent dans le français populaire et plaisant. A l’argot de Paris appartiennent ou ont appartenu artiflot (= artilleur ou artificier + fiflot, fantassin), badingueusard (= badinguiste + gueusard), chambouler (= chambarder -f rouler), se dégrouiller (— se débrouiller + grouiller), foultitude (= foule + multitude), radic an aille (= radicaille -j- canaille), républicoquin, salbinet (= salle -f cabinet), etc.

Remarque. La contamination est un phénomène assez général dans les patois (comp. Romania, XXXIII, 412); pourtant il ne faut pas en exagérer 1 importance, comme on 1 a souvent fait et d’une manière peu critique, M. Alcide Leroux, auteur d un livre intitulé Marche du patois actuel dans l’ancien pays de La Mée, a adopté une théorie selon laquelle la plupart des mots de patois se sont lormés par la fusion de deux autres mots, dont l’un a généralement perdu sa fin, et l’autre son commencement. D’après cette théorie, par exemple, dans le patois de La Mée, le mot agricher aurait été formé de agr-afer et tr-icher ; le mot aguigner , de ag-acer et rech-igner ; le mot évail-

1er de év-enter et dét-ailler; le mot serpidais ou serpidas (méchant, tapageur), du latin serpens et du grec eiôoç. Arthur de la Borderie a critiqué judicieusement cette théorie.

528. La «contamination « n’esl pas restreinte aux seuls cas de synonymie. Quand on veut exprimer les idées contenues dans deux mots à l’aide d’un seul mol, on recourt volontiers à ce procédé si pratique de la contamination; le phénomène s’observe surtout dans les termes techniques ou dans le langage plaisant:

1° La terminologie chimique offre quantité d’exemples de noms dus à une contamination: Chloral < chlore alcool; chloroforme < acide chlorique 4- acide formique; phénol < acide phénique 4- alcool, etc.

2° Langage plaisant ou argotique. Nous avons déjà cité le mot famillionarité (§ 124) et quelques autres; ajoutons monocoquelogue, créé par Fr. Sarcey (Le Temps, 11 janv. 1884) pour désigner un monologue dit par Coquelin, ou plutôt dit à sa manière, et Sorbonnagre (— Sorbonne + onagre) dû à Rabelais et réintroduit par Anatole France (M. Bergerel ci Paris, p. 186); d’autres cas d’haplologie sont cités au § 514, Rem. 2. Rappelons enfin vespélro (nom d’une liqueur de ménage), qui paraît bien composé avec les premières lettres de vesser, peler, roter.

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