A tonique
entravé
se conserve intact:
p a r t e ni
part
la r(i)dum
lard
arbre
nav(i)gat
nage
ca p tiat
chasse
plane
ca rrum
char
fa ci a m (§ 476)
fasse
cheval
sapiam (§ 262, s)
sache
vacca
vache
-âge
bras
Mots germaniques: harpa > harpe, warda > guarde, garde.
Dans la langue moderne, quelques mots présentent [a]: âme, âne, mâle, pâte, basse, grasse, paille, etc.; cf. § 130, 1.
Formes analogiques. *Accaptat > vfr. achate, remplacé par achète, formé d’après acheter, infinitif régulier; l’infinitif achater qui se rencontre au moyen âge est formé sur achate; achate s’emploie encore au XVIe siècle. La langue moderne garde le substantif achat.
Cas isolés. Phantasma s’est altéré en *fantagma > fa n ta u ma > fantôme (cf. § 428). Devant ns, l’a est en réalité libre, à cause de l’amuïssement de la nasale (§ 318, s): trans > Iras > très. Sur carnem > chair, voir § 246.
Remarque. Capsa se retrouve en français sous trois formes différentes: châsse, développement direct et régulier; casse, emprunté de l’it. cassa, et caisse, emprunté du prov. caissa.
170. A tonique libre devient [e] (orthographié e ou è) devant une consonne, et [e] (orthographié e ou é) en position finale:
mare
mer
aimer
amer
aimé
sal
sel
am ata
aimée
tel
amatis-
aimez
sapa
sève
gré
faba
fève
nez
nef
pré
labra
lèvre
clef
père
bonté
Dans quelques mots, on trouve la graphie fautive ai, qui a remplacé l’ancien e: a la > e/e, aile; clarum > cler, clair; parem > per (angl. peer), pair; radere > rere, raire; sapis > ses, sais; sapit > set, sait; vha. brasa > brese, braise; cf. § 200.
Formes analogiques. Les vieilles formes lef (lavo), leves (lavas), leve (lavat) ont été remplacées par lave, laves, lave, sous l’influence de laver, lavant, lavons, etc., où l’a latin se maintient (§175); pour d’autres exemples, voir § 298, i, et II2, § 25.
Cas isolés. Pour les exemples, voir § 173.
Mots d’emprunt. Avare (vfr. avec); cadavre (IV, § 393, i); grave (cf. grief, § 118, s); ignare; rare (vfr. rer ); ras (vfr. res, conservé dans rez-de-chaussée); vase (vfr. vese), etc. Sont également empruntés les mots en -at, -ate, et beaucoup de mots en -ade (cf. III, § 365): avocat (cf. avoué), ducat (cf. duché), état (cf. été), prélat, sénat; acrobate, pirate, sonate; cavalcade (cf. chevauchée), dorade, escalade, limonade, etc.
171. Le changement d’a en e est un des traits caractéristiques qui séparent le français des autres langues romanes: sal-salis > roum. sare, it. sale, esp. port, sal, prov. saus, mais en français sel. Hors de la langue d’oïl, il ne se retrouve que dans quelques dialectes du Sud-Ouest, en haut-engadinien, en émilien et en piémontais. Au Nord de la France, le passage d’a à e a eu lieu assez tard, probablement vers la fin du VIIIe et au cours du IXe siècle, en tout cas après l’assibilation de c(a):
carum donne chier (§ 401), *cerum aurait donné cier (§ 403). Les Serments de Strasbourg offrent encore la graphie étymologique: salvar, frndre, returnar ; tous les monuments postérieurs présentent régulièrement e. Quelle était la valeur de cette voyelle? On ne le sait pas au juste; on peut seulement établir les deux points suivants:
1° Cet e (< lat. a) se prononçait de la même manière dans tous les cas; cornp. les assonances nef : mer : arriver : aler : orez (St. Alexis, str. 39). La différence actuelle entre l’e de orner (a m aru m), père (pat rem), nef (na vem), et celui de aimer (a mare), assez (ad satis), clef ( cia vem), était inconnue au moyen âge.
2° Cet e (< lat. a) n’assonait qu’avec lui-même (et avec un petit nombre de mots en è, que nous laissons de côté); il était ainsi différent de Ve < ë entravé (§ 163) et de l’e < ë, ï entravés (§ 154); on ne trouve jamais ni quel (qualem): bel (bëllum), ni quel (q u a 1 e m) : chevel (capïllum); donc, il n’était ni è ni é.
Nous inclinons à croire que e < lat. a avait partout au moyen âge un son très ouvert, et si quel et bel ne s’associent pas dans la même assonance, il se peut qu’on ait dit [kâl] et [bd] (nous désignons par [â] un son plus ouvert que [e]); plusieurs langues, le suédois, par exemple, possèdent ces deux sons, l’un à côté de l’autre, sans les confondre. Quelle qu’ait été la qualité de notre e, il paraît fort probable que la quantité a été relativement longue et que cet e a eu pour commencer une prononciation diphtonguée (voir S. de Grave, Neophilologus, t. III, p. 162); rappelons la graphie anglonormande ee dans le «Voyage de Charlemagne« : peers (v. 121), neez (v. 148, 151), beer (v. 156), degreez (v. 846), ainsi que la diphtongaison dialectale en ei.
172. L’ ancienne prononciation uniforme de l’e (< lat. a) paraît s’être scindée en deux vers la fin du moyen âge; dans les syllabes fermées, on a gardé le son ouvert, affaibli en [e]; mais dans les syllabes devenues ouvertes grâce à l’amuïssement de la consonne finale, il s’est développé un son plus fermé («high«); comp. le changement parallèle de ie en iè et ié (§ 166), et de o en [œ] et [0] (§ 177, § 182). Si l’amuïssement de la consonne est facultatif, ce qui est souvent le cas (§ 315), on a eu une double prononciation: ainsi clef, léger.
chanter se prononçaient clef, legèr, chanter, ou clé(f), légé(r), chanté(r). Cette fluctuation a duré longtemps, surtout pour les infinitifs en -er : à côté de la forme ordinaire en -é(r), on a conservé -èr, jusqu’à nos jours, dans les rimes et dans le discours soutenu. Il est vrai que déjà Th. de Bèze (1584) parle avec dédain de »isti duri et Francicis purgatis auribus intolerabiles rythmi a doctissimis etiam poetis Aquitanis usurpati, quibus inter se conferunt disputer et Jupiter «. Pourtant les poètes, même les plus difficiles, continuent à se servir de ces rimes, appelées à tort »normandes«. En voici quelques exemples: Chair : rocher (Garnier, Juives, v. 977); Jupiter : vanter (Malherbe, I, 52, 160); chair : pêcher (id., I, 4); clair : aveugler (id.,
I, 30, 35); mer : consumer (id., I, 17, 360); air : celer (Hardy); chair : boucher (id.); air : donner (Corneille, Menteur, II, sc. 1); toucher : cher ( Polgeucte , IV, sc. 5); arracher : chair (Molière, L'Étourdi, V, sc. 9); cher : toucher ( Dép . am., II, sc. 3); enfer : léger ( Tartuffe , IV, sc. 6); douter : Jupiter ( Amph ., III, sc. 10); altiers : fiers (Boileau, L’art poétique, III, v. 134); fier : associer (Racine, Bajazetf, marcher : cher ( Phèdre , V, sc. 1); l’air : enfermer (La Fontaine), etc. Au XVIIIe siècle, un grammairien anonyme (1727) remarque: »De fort bons auteurs françois ont dit . . . que ces sortes de rimes mer, armer peuvent passer dans les grands poèmes, ajoutant qu’alors il faut, en dépit de l’oreille, prononcer durement les silabes douces. Aussi ai-je souvent observé que ce mauvais conseil étoit suivi par la plupart des comédiens de Paris, même par la maîtresse du duc d’Orléans, je veux dire la belle Desmares, qui d’ailleurs avoit la prononciation si charmante et si délicate« (Thurot, I, 61). Ces rimes »normandes« s’emploient encore au XIXe siècle: Ether : palpiter (Lamartine); étouffer : enfer (id.); mer : blasphémer (V. Hugo, Contemplations, Livre IV, n° 15); hier : aposlasier ( ib ., Livre V, n° 7); écumer : mer (Feuilles d’ Automne, n° 9 ; Légende des Siècles,
II, n° 4); aimer : mer (Baudelaire); c’est une licence peu recommandable. Cependant Clair Tisseur admet ces rimes lorsque le vers qui suit l’infinitif en -er a une voyelle à l’initiale et qu’il n’y a aucun repos entre les deux vers. Il cite comme exemple quelques lignes d’un poème de M. Guimberteau:
Senti les buissons m'arracher
Un lambeau vivant de ma chair
A chaque détour de la roule,
et il ajoute: »La prononciation arraché serait fausse ici, car la liaison est demandée« (L’art de versifier. Lyon, 1893. p. 194),
Remarque. A côté de la prononciation -èr, on trouve aussi -ér, à cause de chanté(r). Le grammairien J. Hindret (1087) insiste beaucoup sur la nécessité de cette prononciation, et il ajoute que Molière »a pris soin de la faire valoir en la faisant observer à ses acteurs, et en les désaccoutumant peu à peu de la mauvaise habitude qu’ils avoient contractée de jeunesse dans la prononciation de ces syllabes finales. 11 a si bien corrigé le défaut de cette manière de prononcer que nous ne voyons pas un homme de théâtre qui ne s’en soit entièrement défait, et qui ne prononce régulièrement les syllaLes finales de nos infinitifs tei mines en -er: ce qui ne se faisoit pas, il y a trente ans, particulièrement parmi les comédiens de province«. On continue pourtant à prononcer l’e ouvert, et Mme Dupuis (1836) recommande encore cette prononciation: »Dans le discours soutenu, et surtout dans les vers, l’r finale des infinitifs en er peut très bien se lier avec la voyelle d’un mot suivant: l’e qui précède prend alors le son ouvert« (p. 195).