Voici quelques détails sur le développement de o en eu
1° La voyelle ouverte ô [o] se diphtongue d’abord en uo, prononcé probablement [wo], et qui se trouve dans Ste Eulalie et St. Léger: buona, ruovet, duol, etc. La diphtongue i/o, point de départ commun de presque toutes les langues romanes, existe encore en italien: buono, uomo, duolo, nuovo, cuore, suora, etc.
2° La diphtongue uo passe, dès le commencement du XIe siècle, à ue; on trouve ue dans le «Liber censualis« de Guillaume Ier d’Angleterre et dans le St. Alexis: avuec, duel, puet , vuelt, etc. Cette diphtongue a dû être croissante; elle rime parfois avec è ( quièrent : muerent; Brut, v. 9746), et elle se réduit dans quelques mots à un è simple: avuec (a b hoc) > avec, illuec (VI, § 38,2) > illec ; elle se prononçait donc probablement (\ve), ou plutôt [qe]. Comp. l’étape espagnole: duele, puede, nuevo, muere, etc.
Remarque. L’ancienne forme ue s'est graphiquement maintenue dans la langue moderne après c et j: cueillir, cercueil , orgueil, et dans le nom du château de la Muette, à l’entrée du bois de Boulogne; pour ce dernier mot, l'orthographe a réagi sur la prononciation (§ 119): on dit maintenant [mqtt] au lieu de [mœ:t].
3° La diphtongue ue passe, probablement vers la fin du XIIe siècle, à un son simple, qui s’écrit de beaucoup de manières (eu, a’u, oe, oue), et qui a dû être la voyelle palatale arrondie (»low-front-round«) [œ]. Cette voyelle, inconnue au latin et à la plupart des langues romanes, doit peut-être son origine à une assimilation progressive (§ 114): la première partie labiale [q] de la diphtongue ue arrondit la voyelle suivante ([qe] > [qœ]; § 233,4) et finit par disparaître ([qœ] > [œ]); cf. la réduction de [we] à [e] dont nous avons parlé au § 159.
Remarque. Vers la fin du XIIIe siècle, on unit à la rime pecheeur (peccatôrem) et cuer (cor); donc, le son dérivé de ô est devenu identique au son dérivé de ô, ü (§ 182 — 183).
4° La voyelle [œ], maintenue jusqu’à nos jours devant toute consonne prononcée: [nœf], [kœr], est devenue [0], son plus fermé, si la consonne finale s’est amuïe: [po], [vo]; comp. bœuf [bœf] et bœufs [bo] (II®, § 287), bœuf-gras [bogra] (à côté de [bœfgra]).
IL O OUVERT PROTONIQUE.