O tonique entravé devient ou u
ours
route
source
düb(i)tat
doute
sourd
goût
f ù rc a
fourche
mouche
cour
coûte
tour
poudre
cùrrere
courre
gütta
goutte
Il paraît qu’au moyen âge on prononçait ô: ors, târ, rote , tort, gote, etc.; dans beaucoup de vieux textes, cet o pouvait assoner ou rimer avec l’o < ô latin libre (§ 182); on trouve jor : flor; boche : ore: secors : dolors; ros : desiros: il y avait donc une grande conformité de son. Pourtant, cette conformité n’a pas dû être complète, comme le prouve le développement postérieur: o de o entravé > ou: jour, bouche, roux, tandis que o de o libre > eu: fleur, heure, désireux. Par où se distinguaient donc ces deux o? peut-on supposer une différence quantitative?
Cas isolés. Devant un r suivi d’une nasale, l’ancien o (ou) est devenu ouvert; on dit maintenant forme, morne, orme, orne, tandis que la prononciation médiévale était fourme (forma; cf. it. forma), mourne, ourme (ülmum), ourne (ôrnat); comp. la rime ourme : pour me (Pathelin, v. 13). Notons aussi gorge (gürga). On trouve eu dans aliôrsum > vfr. aillors > ailleurs. Sur de ors u m > jus, voir § 118,s.
Remarque. Sur les mots qui présentent un ü latin provenant d'un y grec, voir § 1 52, Rem.
182. O tonique libre devient [œ] devant une consonne, et (0] devant une voyelle ou en position finale; on écrit dans les
deux cas eu (ue,
fleur
coda (§ 188)
queue
douleur
nôdum
nœud
leur
queux
mores
mœurs
preux
hôra
heure
nepôtem
neveu
pleure
seul
oiseux
güla
gueule
deux
Formes analogiques. On
dit avoue, coule,
savoure, coud.
etc., pour aveue.
keule, saveure, keut, sous
l’influence des
formes où l’o latin était protonique (§ 185): avouer , avouons, avouais, etc.; comp. § 301.
De la même manière, on voit souvent dans époux, jaloux, loup, ventouse (vfr. espeus, jaleus, leu (conservé dans Chanteleu, Pisseleu, à la queue leu [c.-à-d. le] leu), venteuse), l’influence de épouser, jalousie, louve, ventouser. On parle de même pour amour (vfr. ameur) d’une analogie avec amoureux ou d’une influence dialectale; pour pelouse (vfr. peleuse) d’une influence dialectale. Mais est-il possible d’expliquer par l’analogie ou des influences dialectales des cas aussi nombreux (cf. encore labour, autour, vautour, etc.)? Les formes en eu sembleraient prouver qu’on se trouve en présence ici d’un système de doublets ou d’évolutions phonétiques divergentes apparaissant simultanément dans le langage et maintenus longtemps côte à côte, tout comme ai et oi dans le parler moderne (Salverda de Grave, Over de beklemtoonde klinker in Amour en enkele andere woorden. Cf. Rom., XLVII, 455). Cette double évolution aurait pour origine une double accentuation de la diphtongue, tantôt croissante, tantôt décroissante (voir S. de Grave, Neophilologus, t. III, pp. 162 et 165, et cf. §§ 156 et 159, 166, 171 et 173, 177).
Cas isolés. Dans le parler vulgaire, l’o fermé de quelques mots a été remplacé par un o ouvert: jüvenem > jôvene > vfr. juene > jeune; ôvum > ôvo > vfr. nef (it. uovo, esp. huevo)
œuf. *Môra (pour môrum) devient régulièrement vfr. meure,
qui se change en mûre, probablement sous l’influence du subst. mûrier (comp. § 302). L’ancienne prononciation s’est conservée dans les patois: «Nous disons meure en Anjou«, remarque Ménage (Observations, p. 324). Nos > nous, vos > vous, prô > pour, übi > où ont ou à cause de leur emploi proclitique (cf. § 185).
Mots d’emprunt. Proue vient du génois prou (< prôra). Tuf est également italien. Pour humour, voir § 77. Les mots tels que adore, console, dévot, noble, octobre, sobre, rude, etc. sont savants.
183. Le développement de l’o fermé gallo-roman en vieux français est une question assez délicate. On a rapproché son évolution de celle de [u] (cf. § 187): l’o fermé latin serait resté monophtongue et se serait conservé tel quel jusqu’au XIIe siècle. Vers 1200, cet o (»mid-back-round«), dans la plupart des dialectes (excepté le lorrain et le bourguignon), aurait changé de lieu d’articulation et, en passant par une étape mixte (»mid-mixed«), aurait abouti à la palatale arrondie correspondante (»mid-front-round«): ftor > fleur, dolor > douleur, nevou y neveu. Il semble plus vraisemblable de rapprocher le développement de o fermé de celui de e fermé (e > ei > oi; o y ou y eu). L’existence d’une diphtongue paraît prouvée par la graphie ancienne ou (Ste Eulalie: bellezour, soue; Jonas: correcious, v° 3). On rencontre aussi (XI — XIIe siècle) les graphies o (ftor, dolor) et u (surtout en Normandie: flur, dolur). Mais on peut légitimement supposer que «cet o avait légèrement le son d’une diphtongue, car c’est devant un élément labial u, w (effacé ensuite) qu’il a dû devenir [œ], [o]« (E. Bourciez). Le fait semble dater de la 2e moitié du XIIe siècle. La distinction entre [o] et [œ] ne remonte qu’au moyen français. Devant une consonne labiale conservée, la diphtongue s’est arrêtée au stade ou: lupa > louve (cf. § 233,6).
Remarque. Les poètes des régions où le son eu ([œ] ou [o]) est inconnu, l’assimilent au son qui en est le plus voisin, à [y], et font rimer sœur et sûr, rumeur et mur, etc. Ces rimes imparfaites, appelées tantôt »provençales« ou »gasconnes«, tantôt »normandes« ou «de Chartres#, sont beaucoup employées aux XVe et XVIe siècles, et, grâce à leur commodité, elles sont souvent imitées par les auteurs de l’IIe de France. En voici quelques exemples: Battu : feu
(Picot et Nyrop, Nouv. rec. de farces, p. 14); peur : sur (ib. p. 122); assure : heure (ib. p. 168); humeur : meur (Martin le Franc; Rom. XVI, 434); murmure : heure (RPF, X, 31); s<rur : sur (Ronsard); peu : repu (itl.) ; pu : feu (ici.), etc., etc. Malherbe, qui haïssait les provincialismes (§ 52,2), condamne sévèrement ces rimes (IV, 382, 419, 462), quand il les rencontre chez Desportes; pourtant il succombe lui-même à l’influence du terroir, et on trouve dans ses propres poésies ceux : déçus (1, 288)1 Ces rimes incorrectes n’étaient plus admises au XVIIe siècle; c’est par exception qu’on trouve adueu : veu dans Mairct ( Sophonisbe , v. 1216). Charrosselles du «Roman bourgeoise critique cœur : dur en ces termes: «Voilà une rime gasconne ou périgourdine, et vous la pouvez faire trouver bonne en deux façons, en violentant un peu la prononciation, car vous pouvez dire un cœur aussi deur, ou un cur aussi dur.cc