LES ORIGINES
1. Le français est une langue romane. La famille des langues romanes comprend le sarde, l’italien, le roumain, le ladin, l’espagnol, le portugais, le catalan, le provençal et le français. Toutes ces langues s’appellent romanes ou néo-latines parce qu'elles continuent la langue que parlaient les Romani (voir ci-dessous), le latin. Elles ne sont pas, comme on l’a souvent dit, des langues filles du latin: il n’y a pas de langues filles ni de langues mères; le langage humain va sans cesse en se modifiant, et les transformations se succèdent ordinairement avec une très grande lenteur, sans qu’on puisse séparer nettement les états successifs du développement (§ 110). Aussi est-il impossible de fixer une époque précise où cesse le latin et où commence le français: comme il n’y a eu ni changement subit ni brusque »dégénération«, une telle époque n’existe pas.
Remarque. Romanus ne s’applique à l'origine qu’aux habitants de Rome. Après le célèbre édit de Caracalla (212), il s’emploie pour tous les habitants de l’empire romain parlant latin, et lors de la constitution des nationalités romanes, chacune d’elles s’attribue cette dénomination, remplacée plus tard par des noms spéciaux; elle s’applique encore aujourd’hui, sous la forme român, aux peuples romans des Ralkans. De Romanus, on tira Romania (attesté déjà au IVe siècle) par analogie avec Gallia, Græcia, Britannia, etc., pour désigner, par opposition à Barbaries, l’))imperium Romanum«; ce mot se retrouve encore, avec un sens notablement restreint, dans le nom de la province italienne Romagna.
2. Les langues romanes continuent le latin parlé et vivant de la plèbe, le sertno plebeius, non pas le latin écrit et littéraire, le sermo urbanus (eruditus ou perpolitus).
Ce dernier, soumis aux règles d’une grammaire qui en avait enrayé l’évolution naturelle, était devenu peu à peu un langage plutôt artificiel à l’usage des rhéteurs et des poètes. Quand les Barbares eurent détruit le monde romain, le sermo urbanus sombra avec la civilisation qu’il représentait et passa à l’état de langue morte. Pourtant, entretenu et cultivé dans les écoles, il se perpétua comme langue savante et resta, jusqu’au IXe siècle, la seule langue écrite. La langue que parlait le peuple romain (sermo plebeius, vulgaris, usualis, cottidianus, inconditus, proletarius, etc.) était assez différente de celle du monde officiel; comme elle n’était ni régentée ni arrêtée par les grammairiens, elle put se développer librement en suivant son génie propre, et elle subit, dans la prononciation, la forme et le sens des mots, dans la syntaxe et le vocabulaire, de nombreuses modifications qui l’éloignaient de plus en plus du sermo urbanus. Le latin populaire, la langue des soldats, des marchands et des colons, se répandit avec une vitesse prodigieuse dans toutes les provinces de l’immense »orbis Romanus«, en supplantant les dialectes indigènes, et bientôt l’avènement du christianisme contribua puissamment à sa victoire. La religion chrétienne se recrutait surtout dans les classes inférieures; aussi le latin populaire fut-il tout naturellement l’organe du nouveau culte. Même quand le christianisme devint religion d’État et que l’Église adopta le latin classique comme langue officielle, le clergé était constamment obligé, pour se faire comprendre de la foule, de se servir de son langage. De cette manière, le latin populaire finit par l’emporter définitivement (cf. § 9).
Remarque. La langue qu’on parlait dans les différentes provinces de la Romania s’appelait roman cium, formé de romanice (dans »romanice loqui«). Ce mot s’emploie encore dans l’ancienne Rhétie, dont l’idiome s’intitule romaunsch. En vieux français romanz avait, jusque dans le XVe siècle, le sens de »français« : Vos me samblez François au parler lo roman (Floovent, v. 1424). Car a l'escole fu quant il fu petis. Tant que il sot et romans et latin (voir Du Cange: rom a nus). Comp. aussi romancier et enromancier, mettre en français; v. esp. romanzar, mettre en espagnol. Romancium prend de bonne heure le sens de: composition en langue vulgaire (/i romanz de Renart veut dire la composition française de Renard, comme el romance de Apolonio est la composition espagnole d’Apolone), et finit par désigner une composition littéraire déterminée, sans égard à la langue employée (IV, § 213). De la vieille forme française romanz. on tira l’accusatif romant (comp. Il®, § 271), qui se retrouve dans les dérivés romantique (probablement emprunté de l’angl.
romande; IV, § 240) et romantisme; sur la forme romande, voir § 118,»; enfin l’adjectif tout moderne roman est un mot savant emprunté directement du latin r o m a n u s.
3. Avec la conquête de la pr ovin ci a Narbonensis (123 — 118 av. J.-C.) et les campagnes victorieuses de César (58 — 51 av. J.-C.), le latin fut introduit en Gaule, où il s’acclimata facilement. Les Romains étaient d’excellents colonisateurs, et grâce à leur génie administratif et à leur civilisation supérieure, la nouvelle province fut assez vite romanisée. La langue que parlaient lesjCeltes dejGaule^ ou Ies~Gallî, comme les appelaient les Romains, était le gaulois (lin gu a gallica). Sur cet idiome indo-européen, voisin notamment de l’italique et du germanique, nous n’avons que des renseignements très incomplets; il semble avoir disparu dès le IVe siècle. A celte époque-là, la population entière avait appris le latin, et il n’y avait probablement plus personne en Gaule qui parlât gaulois. Plusieurs savants, en dernier lieu Granier de Cassagnac, ne voulant point admettre la disparition complète de la civilisation et de la langue gauloises, ont soutenu que le français était sorti d’un mélange du gaulois avec le latin; c’est une opinion absolument fausse et dont l’invraisemblance a été démontrée d’une manière irréfutable; le gaulois n’a même influencé que très faiblement la langue qui l’a supplanté.
Remarque. Les langues celtiques se divisent en trois branches: le gaulois, le cambrique et le gaélique. Le gaulois, nous venons de le dire, a disparu dès le IVe siècle; le gaélique se parle encore en Irlande, en Écosse et dans nie de Man; le cambrique ou brittonique s’est conservé dans le pays de Galles et dans la Basse-Bretagne française, où il a été introduit par les Bretons insulaires qui, chassés par l'invasion des Scots, vinrent s’établir en Armorique dans la seconde moitié du Ve siècle. Rappelons aussi la nation celtique appelée Volque (Volcae) ; sous la forme walah, ce nom devint pour les Germains le nom générique de toute la race, et, transporté plus tard à l’ensemble des populations romanes, il est l’origine de l’ail, ivelsch et de l’angl. welsh; il se retrouve également dans vainque, wallon, gallois.
4. Influence du gaulois. En apprenant le latin, les habitants de la Gaule n’ont pu manquer de transporter dans la nouvelle langue quelque chose de leurs habitudes antérieures. C’est là un phénomène que manifeste clairement l’étude du vocabulaire. On cite comme venant du gaulois un certain nombre de mots, dont la plupart, du reste, avaient déjà été adoptés en latin. Notons — fait très significatif — qu’à peu
d’exceptions près ce sont des noms, et que ces noms, termes pratiques, concernent surtout la vie rurale ou désignent des objets fabriqués en Gaule, des produits du pays, des plantes et des animaux. En voici un certain nombre, dont l’origine paraît incontestable: pour beaucoup d’eptre eux, en effet, on trouve dans le celtique insulaire les mots correspondants.
1 0 Nature (paysages, etc.) — Landes. Breuil, vfr. broil (lat. brogilum). Vfr. bouige, terre en friche. Grève. Quai. Chemin (lat. *camminum). Marne, vfr. marie (lat. *margula, de marga). Bourbe. Vfr. brai, boue, fange.
2° Plantes. — Bouleau, dim. de vfr. boul, boule (lat. bet u 1 1 a). Vergue ou verne. Bruyère, dér. de vfr. brui (lat. b rue u s). Berle (lat. berula). Bétoine (lat. bettonica).
3° Animaux. — Mouton. Bouc. Vautre, vfr. veltre (de veltrum, altération de vertragum; cf. § 9 et § 238). Alouette, dim. de vfr. aloue (lat. alauda). Écoufte. Rappelons aussi bec, jarret, et ruche.
4° Agriculture. — Jachère. Ouche. Soc. Vfr. besoche, hoyau (lat. *bisocca). Vouge (lat. vidubium). Arpent (lat. a repenne m). Boisseau, dér. de vfr. boisse. Crème. Il faut probablement aussi citer le verbe glaner.
5° Brassage. — Brais (orge préparée pour fabriquer la bière), du gallo-rom. b race (Pline l’Ancien), se retrouve dans brasser, brasseur, etc. Cervoise (lat. cerevisia).
6° Carrosserie et voitures. — Banne. Jante. Luge. Bouton, moyeu.
7° Termes divers. — Bachoue (mot dialectal), hotte d’osier (lat. bascauda). Claie (lat. cl et a). Bougette, d’où angl. budget, dim. de vfr. bouge (lat. bulga). Broche. Matras. Truand. Vassal. Lieue (lat. leuca). Il faut y joindre probablement le verbe briser.
Remarque. Une assez grande partie des noms de lieux français sont d’origine gauloise. Citons d’abord quelques noms de villes qui remontent à des noms de tribus : Amiens (Ambianis), Angers (Andegavis], Bayeux (B a i oc assis), Beauvais (B e 1 1 o v a c i s] , Cahors (Cadurcis), Chartres (Carnutis), Nanles (Namnetis), Paris (Parisiis), Poitiers (Pic ta vis), Reims (Remis), Rennes (Redonis), Sens (Senonis), Soissons (Suessionis), Tours (Turonis), Trêves (Treveris), Troyes (Tricassis). A côté de ces noms ethnologiques, qui n’offrent aucune difficulté, il en existe beaucoup d’autres dont on n’est pas toujours arrivé à déterminer le développement dans tous les détails: Agen, les Ardennes, Argent. Avallon, Reaune,
Bièvres, Brit, Briançon, Brienne, Brignon, Bordeaux, Bourdeaux, Bourdeilles, Chambon, Chambord, la Charente, Charenton, Condé, Issy, Nemours, Nîmes, Toulouse, Tournay, Vire, etc. — Le subst. dunum (château, ville), se retrouve dans Dun, Châteaudun, le Dunet, Lyon, Laon (Laudunum), Meung (Magdunuin), Melun, Verdun, Autun (Augustodunum); le subst. durum (forteresse?) dans Duras, Auxerre (Altessiodurum), Nanterre (Nemetoduruin), etc.; le subst. magus (champ) dans Caen (Catomagus), Meung (Magdunu m), Médan, Rouen (Rotomagu s), Argenton (Argentomagu s), Charenton, Noyon (Noviomagus). On peut encore rappeler les suffixes -acum, -iacum (qui ont pris les formes -ay, -é, -y) dans Cambrai (Camérac. um), Épernay, Gournay, Chantilly, Fleury, Marly, Passy, Neuilly, Neuillé, et -oialum dans Argenteuil, Bonneuil, Nanteuil, Verneuil, etc. — Les noms de fleuves Seine (Sequana), Saône, Rhône (Rhodanum), Garonne (G ar u m n a) et probablement Loire (L i g e r e ni) paraissent d’origine ligure.
5. Aux exemples cités il faut ajouter quelques mots qui paraissent présenter un compromis entre un mot latin et un mot gaulois (cf. § 525): Orteil = lat. articulus-f- celt. ordag (Rom., XVIII, 330). Craindre, vfr. criembre = lat. trëmere + celt. crétin - (AGlt, XI, 439). Chétif, v fr. chaitif, remonte à *cactivum, altération de captivum, sous l’influence du gaulois *kachto. — Hors du vocabulaire, il semble y avoir peu de traces d’une influence celtique sur le français. On a cru en découvrir dans plusieurs particularités phonétiques, telles que le changement de [u] en [y] (§ 187), de et en it (§ 407), etc., dans la morphologie (sur le système vicésimal, voir II2, § 489), la syntaxe et la prosodie; mais presque tous les cas cités sont douteux. A tout prendre, la langue gauloise paraît avoir peu influencé la langue des Romains conquérants; ou, tout au moins, une telle influence se dérobe à notre observation, faute de moyens de la contrôler; les connaissances que nous avons de l’ancien gaulois se réduisent à très peu de chose.
6. Dès le commencement du Ve siècle, les Germains pénètrent en Gaule: les Wisigoths s’établissent en Aquitaine, les Burgondes en Bourgogne, les Francs Saliens, qui viennent des Flandres, dans les provinces du Nord, et les Francs Ripuaires, qui viennent des régions rhénanes, dans celles de l’Est. Nous ne nous occuperons ici que des Francs. Après avoir vaincu Syagrius, le chef des Romains, en 486, Clovis embrassa, en 496, le christianisme sous la forme catholique, et cet événement, qui rétablit en Gaule l’unité de la foi chrétienne, décida de la for-
tune politique des Mérovingiens; bientôt les domaines gothiques et burgondes, où avait régné l'arianisme, furent réunis à l’empire des Francs. Leur conquête de la Gaule, dont ils firent la France, fut d’une importance capitale; elle amena un nouveau système de gouvernement, un nouveau .régime social, une nouvelle architecture (»novum ædilicandi genus«, disent les textes) et une profonde transformation des lois civiles et pénales. Mais les envahisseurs barbares, dont le nombre était relativement peu considérable, subirent à leur tour une forte influence du pays conquis; grâce à sa supériorité, la civilisation romaine les vainquit, et ils finirent par abandonner leur langue propre pour adopter celle des Gallo-Romains, tout en l’influençant profondément. Les Francs Saliens parlaient un dialecte b as- allemand ; malheureusement, notre connaissance de ce dialecte, au temps des invasions, est très restreinte; elle se réduit à peu près à un certain nombre de noms de personnes et à quelques vocables conservés sous forme latine dans la Lex Salica, rédigée vers l’an 500. Exemples: abantonia, adchramire (vfr. arramir ). bannum (ban), ch r an ne, dructe, grafio, leudis, machalum, mallum, sunnia (soin), etc. Le salien se continue dans le néerlandais, et il est intéressant de constater que presque tous les vocables français auxquels on peut attribuer une origine franque, se retrouvent dans cette langue. Exemples: bac (bak), canif (knijf), cruche (kruik), échevin (s c hep en), étron (stront), hêtre (h e ester), houx (hulst), etc.
Remarque. I)u nom des envahisseurs, Frank, conservé dans franc (qui remplace liber; IV, § 522), it. franco, on a tiré un dérivé franciscus > franceis (it. francesco), plus tard françois (ail. Franzose; § 157) et finalement français (§ 159) qui sert à désigner la nouvelle nation. Les Francs donnent aussi leur nom au pays conquis: Gai lia doit céder la place à Francia > France. Le sort et l’emploi de ce terme sont assez curieux; voici ce qu’en dit G. Paris; »La première fois qu’il nous apparaît dans l’histoire, il s’applique à une partie de la Hollande actuelle; puis, à mesure que les Francs s’avancent vers l’ouest, il suit le peuple auquel il est emprunté, et les géographes anciens le marquent de plus en plus près de l’empire romain. Avec les Mérovingiens il passe la frontière, et, sous les successeurs de Clodovech, il désigne tout le pays occupé par les Francs, en deçà comme au delà du Rhin. Plus tard, il paraît se restreindre à la Francia occidentalis ou Neustria, et enfin, sous les Carolingiens, il ne s’applique plus qu’à une partie de l’ancienne Lyonnaise, dont le chef-lieu est Paris et dont les ducs s’appellent ducs de France; c’est du moins là son sens propre, car dès cette époque il signifie
aussi, quoique plus rarement, le royaume entier que les traités de 843 avaient assigné à Charles-le-Chauve et à ses successeurs: le nom de Carlingia, dont on avait appelé ce royaume, comme on avait nommé Lotharingia les possessions de Lothaire, ne se maintint qu’en Allemagne et seulement jusqu’au XIIIe siècle. La fortune des ducs de France, qui supplantèrent les descendants de Charlemagne et prirent le titre de rois de France, ne contribua pas peu à maintenir celte dénomination; toutefois, au moyen âge, le mot France désigne le plus souvent la province qui reçut plus tard, à cause de sa situation entre de nombreuses rivières, le nom de l’IIe de France«.
7. Influence germanique. La langue des Francs a fourni au français un assez grand nombre de mots (substantifs, adjectifs et verbes). Ces emprunts reflètent très nettement le genre d'influence qu’ont exercé les envahisseurs germaniques; ils nous font voir de près la transformation de la Gaule romaine en Gaule franque. Nous citerons, groupés selon le sens, un certain nombre de ces mots d’emprunt, dont beaucoup ont disparu avec le moyen âge. Ajoutons que, probablement, ils ne remontent pas tous directement à la langue des Francs; ils ont pu aussi être tirés du latin vulgaire qui, par l’intermédiaire de marchands germaniques ou de soldats germaniques servant dans l’armée romaine, en avait de bonne heure adopté un certain nombre.
1° Termes de guerre. — Estonr (st urm; it. sturmo). Garde, vfr. guarde (warda). Guerre (werra; angl. mar). Guetter, vfr. guaitier (wactare, de wahta), guet, aguet, guet-apens. Herberge (heriberga, camp; comp. héberge et le doublet auberge, venu par le provençal). Maréchal, vfr. mareschal (m a r [ai h s k a 1 k), etc. Ajoutons les verbes blesser, épier, escremir (s’exercer au maniement de l'épée), fourbir, guenchir (esquiver un coup), narrer (IV, § 324), etc.
2° Noms d’armes, de vêtements, etc. — Bannière (dér. de ban, drapeau). Brant (brand, épée) conservé dans brandir. Broigne (brunja, cuirasse). Écharpe (§ 245), pour écherpe (skerpa). Éperon, (sporo-n). Épieu (§ 526), vfr. espiet (s peut). Étrier, vfr. estrieu (*streup; cf. angl. stirrup ); sur le changement de suffixe, voir III, § 250 ,i. Feutre ( f i 1 1). Fourreau, dim. de fuerre (fôdr). Gamboison, gilet à manches rembourré, dér. de gambois, wambois (de wamba). Gant, vfr. guant (*\vantu; cf. dan. vante). Gon fanon (g un Jjfano-n, bannière de combat). Guimpe, vfr. guimple (wimpal; cf. dan. nimpel). Haubert, vfr. halberc, osberc (halsberg; cf. § 17).
Heut, helt, garde de l’épée ( h e 1 1 ; cf. dan. hjcilte). Heaume, \ fr. helme (helm). Houseaux (dér. de h osa, vfr. huese; cf. dan. hose). Robe (rauba), etc. Ces mots attestent que le costume et l’armement des Francs remplacent ceux des Romains.
8° Institutions politiques (sociales et judiciaires). — Ban. Bedeau (blal. bidellum, de bidil; cf. dan. pedel). Carcan (dér. de k w e r k, vha. q u e r c a, cou). Échanson (* s k a n k j o - n ; ail. mod. schenk). Échevin (blat. scabinum < *skapin; ail. mod. schôffe). Faide, guerre privée (*faihida; cf. dan. fejde). Gage (blat. vuaddio < wadja-). Hameau, dim. du vfr. ham (haim; ail. mod. heim). Harangue, vfr. harengue (brin g, cercle, assemblée). Haschiere, amende (harmskara). Mainbour, administration judiciaire (mundboro-fmanus). Maréchal (mar[a]hskalk). Ordel, remplacé par la forme savante ordalie (blat. ordalium < *ordail; holl. oordeel; ail. mod. urteil). Sénéchal (siniskalk). Verbes: arramir (fixer, assigner), bannir, garantir, maller (citer en justice), etc.
4° Demeure et ustensiles. — Beffroi, vfr. berfrei (bergfried; cf. dan. barfred ). Loge, abri de feuillage (laubja; cf. ail. Laubé). Donjon (*dungjo) désigne d’abord une chambre souterraine couverte de fumier, puis un soubassement fort, et ensuite la grosse tour construite dessus; c’est une des étymologies proposées pour ce mot. Faîte, vfr. feste (firste; ail. mod. First). Clenche, loquet (klinka). Loquet, dim. de loc (lok). Banc (b a n k). Faldestoel ( faldistôl, chaise pliante), d’où fauteuil (III, § 226). Hanap (hnapp; ail. mod. Napf). Masdre (masar), d’où madré (§ 498,4). Canif (knîf; holl. knijf). Alêne (*alisna; holl. els ; cf. ail. mod. Ahle).
5° Nourriture. — Bacon, porc salé (*bakko; cf. ail. mod. Backe). Gaufre (wafel). Mies, hydromel (medu; cf. dan. mjed). Rôtir (raustjan; ail. mod. rôsten).
6° Divertissements. — Espringuer, danser (springan). Treschier, danser (Jireskan). Gigue (*gîga; ail. mod. Geige). Harpe (harpa).
7° Nature. — Gaut. gualt, forêt (wald). Gazon (waso). Gerbe (§ 246), vfr. jarbe (garba). Haie (h a g a). Jardin (dér. de gard). Tourbe (turba).
8° Plantes. — Guède, vfr. guaisde (*\vaizda, de w a i z d). Hêtre, vfr. hestre (cf. holl. heester). Houx (huis; cf. holl. hulst).
Laîche ou lèche (liska, cf. holl. lisch). Mousse (nios; cf. holl. mos). Roseau (dér. de raus; cf. ail. mod. Rohr).
9° Animaux. — Brochet, dim. de broche, braque (brakko). Brème (cf. v. sax. bressemo; holl. brasem ). Écrevisse, vfr. crevice (krebiz; cf. holl. kreeft; ail. mod. Krebs). Esturgeon (sturjo; ail. mod. Stôr ; holl. steur). Épervier (sparwari, sperwari; holl. sperwer; ail. mod. Sperber ). Hareng (h a r i n g; holl. haring). Hase (hase; holl. haas; ail. mod. Hase). Héron, vfr. hairon (* h a i g i r o). Mésange (dér. de meisa; cf. holl. mees). Taisson (*taxonem, dér. de f^ahs; ail. mod. Dachs).
10° Parties du corps. — Échine (sk in a). Hanche (*hanka; cf. bas ail. hanche). Quenotte, dim. de quenne (*kinni). Téton, tétin, tétine (dér. de tette < titta; cf. holl. tet).
11° Mots divers. — Substantifs: Guerredon (*widarlôn; cf. § 525,?). Hâte, vfr. haste (germ. *haifsti). Honte (*haunipa). Vfr. sen (s in), conservé dans forcené (§ 458,?, Rem.). Adjectifs: Vfr. balt (bald), conservé dans baudet, s’ébaudir. Frais, vfr. freis (frisk). Vfr. graim (grain). Hardi (dér. de hard). Vfr. isnel (snel). Laid (laid). Morne. Riche. Désignations de couleurs: blanc, blême, bleu, vfr. bloi, blond, brun, gris, saur. Verbes: choisir (kausjan; holl. keuren; cf. ail. mod. kiesen). Gagner (*waidanjan; ail. mod. weiden). Haïr (hatjan). Honnir (haunjan; ail. mod. hôhnen), etc.
12° Noms de personnes. — Armand, Hermand (H a ri m an). Arnoul, Ernoul (Arnulf), Augier (Audgair). Odier (Audhari). Baudry (Baldrïk). Béranger, vfr. Berengier (Bering air). Bernard (Berinhard). Bertrand, Bertram (Berhtramn). Charles. Ferry, Fréry (Fridurïk). Garnier (Warinhari). Gautier, vfr. Gualtier (Walthari). Geoffroy ( Gau fri d). Gérard (Gairhard). Gilbert (Gislberht). Godefroy (Godafrid). Gonthier, Gontier (G u n {3 h a ri). Guillaume (W i 1 i h el m). Henri (Haimrïk). Léger (Leodgair). Louis (*Hlôdwïg; ail. mod. Ludwig). Regnauld, Raynaud, Renaud, vfr. Renaît (Raginwald). Reynard, Renard (Reginhard; IV, § 490). Richard (Rikhard). Robert (H r 6 p b e r h t). Roger, vfr. Rogier (Hrôpgair). Roland, Rolland ( Hrôpland). Thierry, Tierry (p>eodrîk). Thiers (f>eodhari). A partir de la seconde moitié du VIe siècle, les noms germaniques se présentent avec une certaine fréquence dans les anciennes familles romaines, soit séna-
toriales, soit serviles. En adoptant les noms en usage chez les Barbares victorieux, les Romains paraissent avoir voulu diminuer la distance qui les séparait de ceux-ci.
13° Noms de lieux. — Certains noms composés, qui n'apparaissent pas en Gaule avant les invasions, semblent bien dus à une influence germanique. Ils offrent, en effet, ceci de particulier que le complément y précède le déterminé: Héronville (Haroldi villa), Géraumont (Gérald), Hattencourt (Hatton), Herbeuval (H e ri b o di v a 1 1 u m); Romainville, Evêquemont, Martincourt, Pierreval. (Cf. ail. mod. Kônigsberg, Petersthal, Hermannsdorf, etc.).
8. L’influence germanique se manifeste aussi hors du vocabulaire. Dans le domaine de la phonétique, on constate l'introduction de deux phonèmes nouveaux: la fricative laryngale h dans haïr, heaume, honte, hardi, etc., et la fricative bilabiovélaire w dans want, warde, werre, mise, etc. H s’est amuï depuis plusieurs siècles et n’est plus qu’un signe orthographique (§ 486); w se change en gu [gw] : guant, guarde, guerre, guise, qui se simplifie en g [g]: gant, garde, guerre, guise (§ 454). Rappelons aussi plusieurs formes curieuses qui sont le résultat de la contamination d'un mot latin et de son synonyme germanique: haut = altum -(- hôh (§ 480), gâter = va star e -f- wastjan (§ 445), etc. Pour la formation des mots, il faut citer trois suffixes, dont l’origine germanique paraît bien établie : -ald dans Renaud, lourdaud , héraut, etc., -hart dans Richard, Bernard, renard, vieillard, richard, etc.; -ing (> vfr. -enc, écrit plus tard -an, -and, -eng) dans brelan, chambellan, merlan, flamand, hareng (III, § 351 ss.). D'origine germanique aussi sont les deux préfixes fir-, d’où for, dans vfr. forconter (III, § 528); et miss-, d’où mes, dans mesconnaistre , méconnaître.
9. Le latin populaire des Gaules, le gallo-roman, après avoir fait disparaître complètement le celtique (§ 3), qu’il remplace, et après avoir triomphé des idiomes germaniques, dont il subit cependant une forte influence (§ 7 — 8), finit par devenir une langue très différente du latin classique; les auteurs contemporains l’appellent lingua romana (comp. IV, § 119), en la distinguant soigneusement du latin littéraire, la lingua
la tin a. On trouve aussi, dans les auteurs étrangers, la dénomination de 1 ingu a g a 1 1 i c a ; ainsi le moine de St-Gall, (I, chap. 22), parlant de quelques caniculæ, ajoute »quas galliea lingua veltres [fr. vautres } nuncupant«. Le gallo-roman finit par être officiellement reconnu par l’Église, qui avait adopté le latin littéraire comme langue officielle, tout en étant obligée d’employer la langue du peuple pour l’instruction religieuse. En 813, le concile de Tours ordonne expressément aux prêtres de se servir de la «langue romane rustique«, quand ils s’adressent au peuple, pour être plus facilement compris de tous: »Visum est unanimitati nostræ .... ut easdem homilias quisque aperte transferre studeat in rusticam romanam linguam aut theotiscam, quo facilius cuncti possint intelligere quæ dicuntur« (Labbe, Concilia, VII, 1263).
10. Nous n’avons pas de textes écrits en gallo-roman. On peut pourtant, par la comparaison du latin et du français et à l’aide des documents bas-latins (§ 11), arriver à se former une idée de cette langue et à en fixer les traits principaux.
1° Vocabulaire. Une grande partie du vocabulaire classique a péri; il faut surtout remarquer qu’on n’a presque rien gardé de sa riche synonymie: p u 1 c h er, d eco rus, v e n u s t u s, 1 e p i dus ont tous disparu devant bellus. On peut de même constater la perte d’un très grand nombre de mots désignant des idées littéraires, philosophiques, artistiques, etc., qui disparaissent avec la haute culture romaine. Le gallo-roman a en outre remplacé beaucoup des mots nobles de la latinité classique par des termes qui appartenaient jusqu’alors à l’usage trivial et (jui étaient souvent des métaphores vulgaires: caput testa (tête); pour d’autres exemples, voir IV, § 191. Enfin de nombreux mots d’emprunt sont venus enrichir le vocabulaire du gallo-roman; à côté des mots germaniques, dont nous avons déjà parlé (§ 7), il faut surtout citer des termes nombreux dus à l’influence de l’Église et qui sont, pour une très grande partie, d’origine grecque: au IIe siècle, le grec était en effet la langue officielle de l’Église de Rome. Ex.: a p o s t o 1 u s(àTCÔ<rcoXo;;), baptizare (PoctctîÇsiv), b 1 a s phema r e (fJÀaa'f7j|i.etv), di aboi us (ocâpoXo;), idolum (etSwXov), ecclesia èxxXrjaîa), e p i s c o p u s (IraaxoTio;), monachus (piva/oç). Sont également grecs: biblia, canonicus, coemeterium, diaconus, elee-
mosyna, eremita, monasterium , parochia, pasqua, pentecoste , presbyter (II2, § 281), etc.
2° Phonétique (développement jusqu’au Vil6, siècle). Pour les voyelles, il faut surtout remarquer qu’elles ne se distinguent plus par la quantité, mais par la qualité (§ 127 ss.); on n’a plus ï, ï, ë, ë, â, â, 6, Ô, ü, ü, mais i, é, .è, a, ô, à, u, et, de ces voyelles, è et ô toniques et libres se diphtonguent en ie (§ 165) et uo (§ 178), comme dans pëtra > piedra, bôvem > buove, etc. Les voyelles inaccentuées sont pour la plupart tombées à la eontrefinale (§ 254) : bonitatem > b o n t a t e, et à la pénultième (§ 258): calida > calda. I (e) devant une voyelle est devenu consonnantique et par conséquent non-syllabique : s a p i a m > sapja, seniorem > s e n j o r e (§ 262 et § 467). Une voyelle prosthétique s’est développée devant s -(- consonne: scala > escala (§ 461). L’accent se déplace dans certains groupes de voyelles: filiolum > filiôlo (§ 137, i), etc. Pour les consonnes, il faut rappeler: — - l’amuïssement déjà ancien de h: homo >omo (§ 478), de m final: murum > muro, de n final: nomen > nome, et de n devant s: in su la > isla (§ 318); — l’introduction des deux consonnes germaniques h et w (§ 8); — le changement des explosives médiales: p et b deviennent v : ripa> riva, bibam > beva (§ 366), capra > cavra (§ 369); t devient d, plus tard ô: mutare > mudare (§ 386), patrem > padre (§ 383); c devient g, plus tard [j] ou [y]: p a ca r e > p a g a r e > p a j a r e (§ 415), securum‘> seguro > seyuro (§ 414), etc.; — l’altération des groupes -ci- et consonne + ti dans f a c i a m (§ 476) et c a p t i a t (§ 474,4), etc.; — le passage de di -j- voyelle et de r à [dgj: diurnum > dgorno (§ 475), zelosum > dgeloso, etc.; — enfin, le développement de plusieurs consonnes mouillées: filia > filja > fiXa (§ 350); linea > linja > lipa (§ 333); on a eu probablement aussi des r, des t, des s mouillés: c o r i u m > c o r j o > c o r' o ; f a c t u m > f a t' t' o (§ 305); b a s i a r e > basjare > b a s' are.
3° Morphologie, etc. Les formes grammaticales se sont réduites en nombre. Le genre neutre a presque complètement disparu des substantifs (II2, § 244), et ne subsiste que dans les adjectifs et les pronoms (II2, § 261, § 518). La déclinaison s’est désorganisée; pour les noms, elle a été ramenée à deux cas (le nominatif et l'accusatif), à côté desquels on a encore de
faibles traces du génitif (II2, § 232), et le rapport des mots est surtout déterminé par des prépositions. Le comparatif est remplacé par une circonlocution analytique (II2, § 455). Beaucoup des anciens pronoms ont disparu, de nouveaux se sont formés, et le démonstratif il le fonctionne comme article. La conjugaison a subi un changement radical: il n’y a plus de verbes déponents; le passif s’est perdu, ainsi que plusieurs temps de l’actif; on y supplée par l’emploi de l’infinitif ou du participe accompagné d’un auxiliaire (II2, § 1 ss.); les différentes conjugaisons sont rapprochées par la force de l’analogie, qui fait disparaître les formes divergentes et les irrégularités. De nouveaux procédés de dérivation et de composition sont utilisés, et on fait un emploi très étendu des diminutifs, qui remplacent fréquemment les primitifs simples: Agnus — agnellus (agneau); auris — auricula (oreille); avis — aucellus (oiseau); avus — aviolus (aïeul); cor bis — corbicula (corbeille) ; culter — cultellus (couteau); genu — genuculum (genou); luscinia — lusciniolus (rossignol); sol — *so)iculus (soleil); vas — vascellum (vaisseau), etc.
11. En face du gallo-roman, langue parlée mais non écrite, se place le bas-latin. On désigne par ce mot le latin littéraire écrit par des gens plus ou moins ignorants et qui laissent échapper constamment des fautes grammaticales de toute espèce derrière lesquelles on découvre la langue parlée. Cette latinité est extrêmement curieuse et d’un grand intérêt linguistique ; on peut l’étudier dans les anciennes inscriptions, les collections de lois, les formulaires, les glossaires, les diplômes, etc., et dans plusieurs petits traités populaires. Nous allons en donner quelques spécimens:
SlLVIAE VEL POTIUS AETHEKIAE PeREGRINATIO AD LOCA SANCTA
(fin du IVe siècle). — Chap. 7,2 : »£// cata mansiones monasteria sint(.<.. Sur l’emploi de cata en roman, voir II2, § 577,2. — Chap. 1 3,i : »Si tamen labor dici potest, ubi hoino desiderium suum compleri videta. Sur l’emploi de hoino comme pronom indéfini, voir V, § 369. — Chap. 15,5: »Szc redirent mature ad candelase.. Sur cet emploi populaire de ad, voir VI, § 72,2.
Inscriptions chrétiennes. — Inscr. de Berre, Ve siècle (Le Blant, n° 542, a): « Maria virgo ininester de tempulo Gerosalen. .
Remarquer de tempulo pour templi. — Inscr. d'Autun, Ve siècle (Le Riant, n° 5): nEufronia . . . naufragio nectar. Rem. le sens roman de neeta (necata) — noyée (IV, § 88 Rem.). — Inscr. de Briord, VIe siècle (Le Blant, n° 378): »Hic requiiscunt menbra ad duus fratres Gallo et Fidencio qui foerunt fili Magnoa. Rem. la substitution de la préposition ad au génitif attributif (comp. vfr. li fiz al rei, et dans la langue moderne la femme à Jean; V, £ 103) et les formes Gallo, Fidencio, Magno pour Gallum, Fidencium, Magni.
Lex Salica. — I, 4: »Si in dominica ambascia (ambasia, ambactia) fuerit occupatusa. Ambascia (dér. du germ. ambaht, homme de service) est le primitif de ambassade ; it. ambasciata.
— XIII: »Si guis ingenuus ancilla aliéna priserit in coniugioa. Comp. en fr. prendre en mariage. — XVII, 1: »Si quis alterum occidere iioluerit et coljms (colaphos, colabus) prœter fallierita. Comp. en vfr. se li cols fait, et en it. se il colpo fallisce. — XVII, 2: »Si quis alterum de sagitta toxegata percutere uoluerit, et prœter sclupaverita. Rem. l’emploi de la préposition de, g pour c intervocalique dans toxegata. et sclopare (it. schioppare) pour stloppare (comp. §341,3). — XXIII: »Si quis caballum (cauallum) alienum extra consilium (consilio) domini sui caballi-
' cauerita. Rem. l’emploi tout français de caballum (cheval), et caballicare (chevaucher) ; cf. II2, § 191. — XXV, 7: nDominus servi capitale ancillœ (de ancilla) in loco restituât «. Le génitif est remplacé par de. — XLV, 2: »Et testes suos per singula placita . . . pristus abere débita. Comp. en fr. avoir prêt. — »Incipiunt sententias de septem septinas, hoc sunt pariculas causasa. Rem. l’emploi des formes en -as (cf. II2, § 235, Rem.).
Historia Apollonii régis Tyri. — P. 36, a: »Habet annos quindecima. Comp. vfr. a quinze anz, fr. moderne il y a quinze ans.
Vita Sanctæ Eufrosinæ (composée au VIIIe siècle, au nord de la France). — P. 15: y>Unde animas scandalizentur. Rem. animas = animœ (II2. § 235, Rem.). — P. 17: » Ipsa erit laboris meae repausacioa. Rem. le genre de labor (II2, § 245, i). — P. 22: ï>Ubi et toti fuerant patres sepultia. Rem. toti = omnes.
— P. 14: vlsmaracdus habeo nomena. Rem. dans Ismaracdus (= Smaragdus) la voyelle prosthétique devant un s suivi d’une consonne (§ 493).
12. Citons enfin deux anciens glossaires, celui de Reichenau et celui de Cassel. Ils sont tous les deux de la plus grande importance pour la linguistique romane.
1 0 Le glossaire de Reichenau, composé au VIIIe siècle, probablement dans le nord de la Gaule, mérite une attention particulière. Le glossateur, qui a eu pour but de faciliter la lecture de la Vulgate, a placé, en regard des mots jugés les plus difficiles du texte sacré, soit une périphrase explicative, soit un autre mot latin d’une allure plus populaire; dans la plupart des cas le mot interprétant s’est conservé en français, tandis que le mot interprété n’y existe pas. La numérotation des exemples suivants est celle de Fôrster et Koschwilz:
15. Mandi, manducare (manger); cf. 101 vescentes, manducantes; 560 vorax, manducator. — 25. P u 1 c r a, b e 1 1 a (belle). — 27. Quæso, preco ( prie ); cf. 576 p o s t o 1 a r e, precare. — 43. Pronus, qui a dentibus iacet; cf. en vfr. l’adv. adenz (sur les dents, la face contre terre, prosterné). — 47. M a r e s, masculi (masle, mâle). — 55. Optimum, v a 1 d e bonum. — 80. Arena, sabulo (sable). — 84. Àger, campus (champ). — 89. Fémur, coxa (cuisse). — 131. M i n atur, manatiat (menace, dans l’ancienne langue aussi manace ); cf. 995 minas, m a n a c e s ( menace ; vfr. manatce). — 1 40. G r atis, sine mercede; cf. 556 gratis, sine pretio. — 149. Liber os, infantes (enfants); cf. 498 pueros, infantes. — 165. Sepulta, sepelita (ensevelie). — 248. Dense, s pisse (épais). — 262. Submers i, dimersi, necati (noyés). — 290. Semis, dimidium (demi). — 348. Sagma, soma vel sella; sagma (adcypa) fut de bonne heure, dans le parler populaire, transformé en s a u m a (prov. sauma) > soma (somme dans bête de somme); cf. § 428. — 373. Ictus, colpus (coup); cf. 610 c o 1 a fi s, co 1 p i s. — 385. In cartallo, in panario (panier). — 411. Sindones, linciolos (linceuls). — 454. M u t u o acceperam, i n p r u n t a t u m h a b e b a m (j’avais emprunté) ; cf. 756 mutuare, in pruntare. Ce sont les plus anciens témoignages du fr. emprunter (de *imprümütare < improm u t u a re, formé de in p r o m u lu u m); notez dans la première glose l’emploi roman de habeo avec le part, passé. — 475. Iecore, ficato (foie). — 497. Pe périt, infantem h abuit. — 549. Si vis, si voles (veux). — 574. Optimos, m e 1 i o r e s (meilleurs). — 600. In for o, in mercalo (marché).
Kr. Nyrop: Grammaire. I 2
— 753. M e r i d i e m, d i e m medium (midi). — 833. A r b u s ta, arbriscellus ( arbrisseau ). — 870. Caséum, formaticum (fromage). — 1094. Sortilegus, sorcerus, c.-à-d. sortiar i u s (sorcier). — 1116. Saniore, meliore, plus sano (plus sain). Notez le comparatif roman. — 1 122. T r a n s g r e d e r e, ultra a lare (fr. aller); cf. 1028, a 1 a tu s; '1 130, alaret; 1131, a 1 a u i t.
Dans quelques cas le mot interprétant n’est pas latin; le glossateur s'est servi d’un mot étranger (germanique) qu’il a muni d’une désinence latine: 111. Ru fa, sora (germ. saur; fr. saure). — 161. Turmas, fulcos (germ. foie; vfr. foie, fouc).
— 203. In manipulos redacte, in garbas collecte (germ. garba, fr. gerbe). — 266. Coturnices, quacoles (anc. néerl. quakele; fr. caille). — 285. Pi gnu s, vuadius (got. wadja-; fr. gage). — 423. O créa s, h usa s (germ. liosa ; vfr. huese; comp. houseaux). — 473. Torax, brunia (germ. brunja ; vfr. broigne). — 526. Pallium, drappum (drap). — 656. Arundine, ros; cf. 828 arunda, rosa; 861 calamus, ros. Ros (ail. mod. Rohr) remonte au got. raus, conservé tel quel en prov.; cf. fr. roseau. — 872. Castro, heribergo (vfr. herberge, fr. mod. héberge; cf. § 7,i). — 876. Cementerii, mationes (fr. maçons). — 928. G a 1 e a, h e 1 m u s (heaume). — 934. G al 1 i a, Frantia (France).
On voit que le glossateur n'a admis aucun mot sous sa véritable forme romane; à quelques exceptions près (656, ros), les mots admis ont subi une latinisation plus ou moins forte (928, helmus), mais c’est bien la forme parlée qui sert de point de départ (1094, sorcerus). Notons encore que quelques-uns des mots interprétants sont propres au domaine gallo-roman et complètement inconnus aux autres parties de la Romania (161, fulcos; 473, brunia; 876, mationes); ce fait désigne la France comme la patrie probable du glossaire; le développement au > o (111, sora; 348, soma; cf. § 189), ainsi que la conservation du h germanique (423, h usa s; 928, helmus; cf. § 481) nous permettent encore de supposer qu’il a été composé dans le nord et non pas dans le midi de la France.
2° Le glossaire de Cassel date du VIIIe siècle; c’est un glossariolum romano-theotiscum, pour nous servir de l’expression du premier éditeur, Eckhart. Il se compose d’une série de mots romans classés d’après les objets et accompagnés d’une Ira-
duction en dialecte bavarois (comp. les phrases finales: Stulti surit Romani, sapienti sunt Paioari). La partie romane de cette «Méthode pratique de la langue welche à l’usage des Allemands» appartient probablement au nord de la France; c’est ce que semble prouver surtout l’emploi de w pour gu (cf. § 454) et de z pour ts (§ 384) dans wanz (118) = guants. Rappelons aussi la présence de quelques mots et formes propres au domaine septentrional du gallo-roman: 82. Purcelli, fr. pourceaux (§ 179). — 84. Auciun, fr. oison. — 86. Pulcins, fr. poussins. — 96. Bisle, vfr. peisle, plus tard poisle, poile, poêle. La plus ancienne forme de ce mol est pi sel e (dans YEdictum Rotharii) qui renvoie au lat. vulg. pensile, prononcé pësile. — 116. Win d ica s, vfr. guinche, guiche. — 121. Tunne, fr. tonne.
13. Influence Scandinave. Au IXe siècle, les Vikings font irruption en Gaule. Ils remontent les fleuves de la France occidentale, pillent et rançonnent les pays environnants. Les Carolingiens ne leur opposent qu’une faible résistance, et, en l’an 911, Charles le Simple leur abandonne une grande partie de la Neustrie, où ils s’établissent définitivement; cette nouvelle province reçut le nom de Normandie. Les colons Scandinaves prennent des femmes neustriennes, se font chrétiens, et adoptent les mœurs et la civilisation de leurs nouveaux compatriotes. Malgré cette romanisation, qui a dû s’effectuer assez vite, le sang des Vikings bouillonne toujours dans les veines des Normands et les pousse, pendant tout le moyen âge et la Renaissance, à des expéditions hardies et lointaines et à des entreprises aventureuses; encore aujourd’hui, ils conservent dans le caractère, la constitution et la structure du corps, plusieurs traits qui attestent leur origine étrangère. Quant à la langue, il est probable que la »lingua dacisca« fut oubliée après deux ou trois générations; les relations avec la Scandinavie n’étaient pas très suivies, et les fils des Vikings ont dû apprendre, de préférence, la langue de leurs mères neustriennes. On sait que le duc Guillaume Longue- Épée (assassiné en 943) savait encore «Daciscæ regionis linguam«; mais quand son fils Richard dut apprendre à danescliier, il fut envoyé à Bayeux, ville moins accessible aux influences françaises et dans laquelle on parlait plus ordinaire-
ment norrois que roman, tandis que c’était l’inverse à Rouen. Hors de la toponymie, la langue des envahisseurs n’a laissé que peu de traces.
1° Noms communs. — Les mots empruntés au nordique sont surtout des termes qui concernent la navigation, la construction des navires, la pêche, ou qui décrivent les aspects de la côte. On trouve dans le patois normand actuel des mots comme flondre ou floride, carrelet (vieux danois flundra); gernote, tubercule de différentes plantes (cf. suéd. jordnot); gnaquer , mordre (isl. gnaga): harousse, haridelle (v. norr. hross); hogue, hauteur (isl. haugr); tangue, sable vaseux (dan. tan g); tierre, lien pour attacher les animaux au pâturage (dan. tôjr), etc. Les textes du moyen âge offrent encore: brant, proue (v. norr. brandr); esneque (v. norr. snekkja); tialz, tente dressée sur un navire (isl. tjald); wirewite, girouette (norr. veôr-vili); drenc, garçon (dan. dreng). Les mots suivants ont passé dans la langue littéraire: bitte (v. norr. biti); cingler, vfr. sigler (v. norr. sigla); crique, (v. norr. kriki); étrave, vfr. estrave (cf. dan. stavn); flotte, (v. norr. floti); hait, dans souhait, vfr. heit (v. norr. heit); hune (v. norr. hûnn); quille (v. norr. kilir); raz (v. norr. râs); ris, pour rifs (dan. reh, angl. reef); tillac, dér. de tille (v. norr. Jd i 1 j a , dan. tilje); vague (v. norr. vâgr); varech (v. norr. vâgrek).
2° Noms de personnes. Exemples: Anfrie, Anfrg (Âsfriôr); Anquetil (A s k et i 1 1); Arfast (A r n fa s t); Burnou f (Bjornulfr); Canu(t), Kenu(t), Chenut (Knütr); Erec (Erik); Escamel (Skammel); Gorm, Gome, Gurim (Gorm); Helle (Helga); Ingouf, Igouf (Ingolfr); Quetil (Ketill); Raffin (Rafn); Tocque (Toki); Tostain, Toutain (î^o r stei n n). Plusieurs de ces noms ne sont plus en usage.
3° Noms de lieux. Des noms de personnes Scandinaves se trouvent aussi dans beaucoup de noms de lieux: Acqueville (Âki); Auzouville (Asulf); Beuzeville (Bosi); Blain ville (Blang); Calleville < Carleville (Karli); Canouville (Knutr); Carville (Kâri); Craville, Craqueville (Kraki); Dragueville (Draki); Ecauville (Skalli); Équeurdreville (Skjoldr); Ileugueville (Helgi); Ogerville (H ô 1 m gei rr); Sotteville (Sôti); Tour ville ({iôrôr ou J>6rir); Toutainville (J>orsteinn); Trouville, Thorouville (Torold). La plupart des noms cités
se retrouvent sur les pierres runiques danoises. Les terminaisons -ville, -court ou -mesnil ont dans plusieurs cas remplacé des terminaisons Scandinaves. On peut revendiquer une origine Scandinave pour les terminaisons beuf (pour beu < bod), -bu, -/leur (pour fieu < flod), -gard, -holm, -torp, -tôt, -tuit dans Quillebeuf, Bourguébus, Harfleur, Lingard (Lindegaard), Catteholm (ou Catholme), Torgistorp, Bonnetot (B o n d e t o f t e), Lilletot (L i 1 1 et o f t e), Sassetot (S a x t o f t e), Yvetot (I v e t o f t e), Bracquetuit. Rappelons aussi: le Hom, le Homme, le Houlme, le Houmet, le Torp, le Tourp, le Torp-Mesnil, le Tuit-Anger et la Londe, les Londes, Londel, Londette, Londin, Étalonde, où figure le mot lund (bosquet).
Remarque. Il est parfois difficile de décider si un nom de lieu normand est d’origine saxonne (cf. Grégoire de Tours V, 27; X. 9), franque ou Scandinave. Quant aux noms Scandinaves, la plupart d’entre eux paraissent nettement danois. On a constaté une correspondance intéressante entre les noms de lieux Scandinaves en Normandie et ceux qu’on relève en Angleterre, surtout dans l’est et le nord où se trouvait l’ancien empire danois (le „Danelag“). D’autre part, les noms de lieux Scandinaves employés en Écosse et dans les îles avoisinantes (Shetland, Orcades et Hébrides), offrent certaines divergences et accusent un caractère plutôt norvégien, ce qui concorde parfaitement avec les rapports historiques.