LA PÉRIODE ANCIENNE
14. Des différenciations locales ont dû se produire de bonne heure dans le gallo-roman ; il est pourtant impossible de les indiquer avant le IXe siècle; mais à l’époque où furent prononcés les serments de Strasbourg (§ 18), la Gaule était, sans aucun doute, divisée en deux grandes zones linguistiques assez tranchées: la zone du Nord, où se parlait la langue d’oïl, et celle du Midi, où se parlait la langue d’oc (latinisée en lingua occitana ). Les principales différences phonétiques entre ces deux langues se montrent surtout dans le traitement de a et ë (ï) accentués et du c final; ainsi a mare, h a ber e, amicum donnent dans le Midi dinar, aver, amie, et dans le Nord amer, aveir, ami. Il est impossible de tirer une ligne de démarcation précise entre les deux régions; cependant, poulies langues littéraires, une ligne »vaguement menée de Bordeaux à Lussac, de Lussac à Montluçon, de Montluçon au Sud du département de lTsère« peut être considérée comme la limite entre le groupe du Nord et celui du Midi. Nous laisserons de côté dans la suite ce dernier groupe, pour nous occuper seulement de la langue du Nord de la Gaule.
Remarque. On désignait au moyen âge les principales langues romanes d'après le terme qu’elles employaient pour dire »oui«. Dante remarque dans son De vulgari eloquentia (I, chap. 9): »Nam alii Oc, alii Si, alii vero dicunt OiZ«, et, dans la Vita nuova (chap. 25), il parle de la »lingua d’oco« et de la «lingua di si«. L’Italie était le pays de si (lat. sic), «il bel paese, là dove il si suona« (Inf. XXXIII, 80); le midi de la France, le pays d'oc (lat. hoc), d’où la dénomination de Languedoc ; comp. la remarque suivante d'Antoine de la Sale dans sa description du mont de la Sibylle: «Je lui demanday dont le chevalier estoit, il me dist qu'il ne savoit pas bien vrayement, car il
ne fut que ce jour o luy, mais selon son advis il devoit estre des parties de Gascongne ou de Languedoc, car lui et le plus de ses gens disoient »oc« la langue que l’en parle quant on va a St. Jacques« ( Mém . de la Société néo-philol. de Helsingfors, II, 132). Enfin, le nord de la France était le pays d'oïl (lat. hoc i 1 1 e). On répondait au moyen âge par o ou non (ne), et à ces particules on ajoutait un pronom personnel (comp. ZRPh., II, 171): Me connissiez-vous? fait Aucassins. — O je (Aucassin et Nicolette, chap. 10). Or te vuel traire, que j’ai mon arc tendu. — Et dist Yberz: Amis, frere, ne tu (Raoul de Cambrai, v. 1963). Est-il o vos? — Ouil, sanz faille (Renart, v. 8367). Porroie je garir, se creoie en vos lois? — No vos, dist Baudequins (Chans. des Saisnes, I, 258). Il faut admettre que l’analogie a peu à peu élargi le domaine de oïl, qui, originairement, a dû être restreint aux cas où il s’agissait de la 3e personne (oïl — oui il). En espagnol, on se sert d’une manière toute semblable des pronoms personnels dans les réponses: éSabes como se llama? — Yo no. En vieil allemand, on répond de même par jâ ich, jâ ez, et en vieux néerlandais par ja ik, jaet.
15. La langue d’oïl se subdivise, à son tour, en plusieurs dialectes ou groupes de dialectes: à l’Est, le bourguignon, le franc-comtois, le lorrain et le champenois; au Nord-Est, le picard et le wallon; au Nord-Ouest, le normand; à l’Ouest, le poitevin, Yangevin et le saintongeais ; au centre, dans l’ Ile de France et aux alentours, le français proprement dit ou francien. Roger Bacon, le »doctor mirabilis«, qui avait étudié à l’Université de Paris (1250), avait déjà constaté l’existence de ces dialectes; il dit dans son Opus Majus: «Nam et idiomata ejusdem linguae variantur apud diversos, sicut patet de lingua Gallicana quæ apud Gallicos et Normannos et Picardos et Burgundos et cœteros multiplici variatur idiomate. Et quod proprie dicitur in idiomate Picardorum, horrescit apud Burgundos, imo apud Gallicos viciniores.« De même, les auteurs français du moyen âge mentionnent souvent les différents dialectes: »Ele sut bien parler de XII II latins; Ele savoit parler et grigois et hermin, Flamenc et borgengon et tout le sarrasin, Poitevin et gascon, se ii vient a plaisir« (Aiol, v. 5420 — 23).
Remarque. En général, les dialectes ne sont pas des unités géographiques avec des limites précises; ils n’existent pas dans la nature à l’état défini, nous les constituons pour la commodité de nos études. Cette observation a été formulée à plusieurs reprises, en France surtout par P. Meyer et G. Paris; voici ce que dit ce dernier: »I1 n’y a réellement pas de dialectes; il n’y a que des traits linguistiques qui entrent respectivement dans des combinaisons diverses, de telle sorte que le parler d’un endroit contiendra un certain nombre de traits qui lui seront communs, par exemple, avec le parler de chacun des quatre endroits les plus voisins, et un certain nombre de traits
qui différeront du parler de chacun d’eux. Chaque trait linguistique occupe d’ailleurs une certaine étendue de terrain dont on peut reconnaître les limites, mais ces limites ne coïncident que très rarement avec celles d’un autre trait ou de plusieurs autres traits, elles ne coïncident pas surtout, comme on se l’imagine souvent encore, avec des limites politiques anciennes ou modernes (il en est parfois autrement, au moins dans une certaine mesure, pour les limites naturelles, telles que montagnes, grands fleuves, espaces inhabités).» G. Paris paraît avoir poussé sa théorie un peu trop loin. Dans quelques études lumineuses, H. Morf a montré que plusieurs groupes de dialectes coïncident avec les anciennes divisions de l’administration ecclésiastique. Ainsi le franco-provençal occupe le terrain des vieux évêchés de Lyon et de Vienne, et ces évêchés ont pris la place des »civitates« latines. Pour le picard, il en est de même; les limites de ce dialecte sont celles des anciens diocèses d’Amiens, de Beauvais, de Noyon et de Cambrai, qui, de leur côté, ont celles des »civitates« latines occupées par les Ambiani, les Bellovaci, les Viromandui et les Nervii.
16. Les différents dialectes de l’ancienne langue étaient tous des langues littéraires; chaque auteur se servait du parler de son pays: il n’y avait pas de xotvVj. Cependant le francien commence de bonne heure à prendre le pas sur ses congénères, et cela grâce surtout aux circonstances politiques: la royauté a son siège à Paris, et la cour royale fait monter en dignité le dialecte qu’elle parle, que parle la capitale, et dont se sert l’administration. La prédominance du «français de France« sur les autres dialectes devient de plus en plus sensible à partir du XIIe siècle; ç’est à çette époque que s’établit définitivement la suprématie de la royauté sur les seigneurs féodaux, en même temps que Paris, grâce à son Université, devient le centre intellectuel du pays. Ce n’est pourtant que vers la fin du moyen âge, au XVe siècle, que le francien triomphera complètement dans la littérature (§ 48) et que les autres dialectes seront réduits à l’état de patois (§ 25). La supériorité du dialecte central est directement attestée, dès la fin du XIIe siècle, par plusieurs écrivains contemporains. Ainsi le clerc Guernes (Garnier) de Pont-Sainte- Maxence (village de l’Oise) se vante d’avoir écrit son poème sur Thomas Becket (1173) en «bon roman«; il ajoute fièrement:
Mis languages est boens, car en France fui nez.
(éd. Walberg, v. 6165 )
Dans sa traduction de Boèce, Jean de Meung s’excuse de ne savoir que son patois natal de Meung-sur-Loire, et non pas le langage plus élégant de Paris:
Si in’escuse de mon langage Rude, malostru et sauvage;
Car nés ne sui pas de Paris,
Ne si cointes com fut Paris;
Mais me raporte et me compere Au parler que m’aprist ma mere A Mëun quand je l’alaitoye,
Dont mes parlers ne s’en desvoye,
Ne n’ay nul parler plus habile Que celui qui keurt à no ville.
On commence même à se moquer de l’accent provincial. Le trouvère artésien Conon de Béthune, récitant (vers 1182) une de ses chansons devant la reine régente Alix de Champagne et son fils (qui fut depuis Philippe-Auguste), eut à s’en ressentir, et il s’en plaint amèrement:
. Mon langage ont blasmé li François
Et mes chançons, oiant les Champenois,
Et la contesse encor, dont plus me poise.
La roïne n’a pas fait que cortoise Qui me reprist, ele et ses fiz li rois;
Encor ne soit ma parole françoise,
Si la puet on bien entendre en françois.
Ne cil ne sont bien apris ne cortois Qui m’ont repris se j’ai dit moz d’Artois,
Car je ne fui pas noriz à Pontoise.
Le français de Paris finit par être regardé comme le parler le meilleur. Quand Adenet le Roi veut dire que la reine Berte parlait bien le français, il dit qu’on l’eût crue née »au bourc à Saint Denis« ( Berte ans grans pies, v. 154). Peu à peu les trouvères abandonnent leur dialecte natal et adoptent le dialecte central. Le trouvère lyonnais Aimon de Varennes nous le dit expressément dans son roman de Florimont (composé en 1188):
i As François jo voil tant servir,
Que ma langue lor est sauvage;
Que jo ai dit en lor langage Al mieus que ju ai seü dire.
Se ma langue la lor empire,
Por ce ne m'en client anui:
Mies aim ma langue que l'autrui.
Romans ne estoire ne plait As François, se il ne l’ont fait.
Rappelons aussi que l’auteur d'Aymeri de .Xarbonne, Bertrand de Bar-sur-Aube. qui fleurit entre 1210 et 1220, ne fait point usage des formes grammaticales particulières à son pays (la Champagne); il écrit en »francien«.
Remarque. Voici quelques remarques sommaires de M. F. Brunot sur l’extension du francien, dont l’histoire détaillée est du reste encore à faire. «Dans le midi, c'est au cours du XIVe siècle que, d'après M. Giry, le français se substitua dans les actes aux anciens dialectes, qui luttaient avec le latin depuis la fin du XIe siècle. Dans le nord, les villes de Flandre, de Belgique, d’Artois, de Lorraine, commencent à se servir de la langue vulgaire, pour des contrats privés, dès le début du XIIIe siècle. A peu près à la même époque, il apparaît sur les confins de la langue d’oc, en Aunis, en Poitou ; un peu plus tard, en Touraine, en Anjou et en Berry, mais partout avec des traces dialectales. Il faut arriver au XIVe siècle, où le français est vulgarisé par la chancellerie et l’administration royales, qui s’en servent désormais ordinairement, pour que la langue vulgaire des chartes s'unifie dans un parler commun, qui est celui de Paris, devenu langue officielle. La littérature dialectale disparut à peu près dès le XIVe siècle en même temps que les documents dialectaux. « Froissart (mort en 1410) écrit encore en picard. Il existait d'autre part, à cette même époque, une langue poétique particulière qui, selon M. E. Hoepffner, mélangeait hardiment, suivant les besoins de la rime et de la versification, les formes dialectales les plus diverses (Romunia, XL VI, 428).
17. On a souvent soutenu que la langue littéraire française était le résultat d’une fusion de plusieurs dialectes; cette thèse est radicalement fausse. Pour l’appuyer, on a allégué, entre autres choses, l’existence de formes telles que créance, charrier, plier, camp, peser à côté de croyance, charroyer, ployer, champ, poids, etc.; mais le rapport entre ces formes est tout autre qu’on ne l’a cru. Créance et croyance n’appartiennent pas à des dialectes différents de l’ancienne langue, pas plus que j>lier et ployer, charrier et charroyer; tous ces mots sont franciens, mais les seules formes étymologiques sont créance, charroyer, ployer, tandis que croyance, charrier, plier sont des formations postérieures dues à des effets d’analogie (§ 196). Peser et poids s’expliquent selon le § 300. Camp est un mot d’emprunt italien (§ 43) et ne provient nullement du dialecte picard. Il est indubitable que la langue littéraire française est tout simple-
ment le développement du latin vulgaire parlé à Paris et dans les alentours; cependant, dès les plus anciens temps, on constate que des vocables isolés passent d'un dialecte à un autre. Dans le Roland, on rencontre, à côté des formes régulières helme et halberc (§ 7,»), elme et osberc qui, visiblement, sont des mots d’emprunt et proviennent du provençal: on sait que le h germanique, resté dans la langue d'oïl (§ 481), a disparu dans le midi de la Gaule; donc elme est la forme méridionale de helme ; quant à osberc, qui est pour *ausberc, on y trouve, outre l’amuïssement de h, la vocalisation de /. On peut donc croire que les heaumes et les hauberts se fabriquaient de préférence dans les villes méridionales et qu'on leur gardait le nom étranger en les important dans le Nord du pays. Il faut expliquer de la même manière camail, dont le nom reproduit le prov. capmalh. Sarrazin est également un mot d'emprunt; la vraie forme française serait sarraisin (§ 199). On peut citer encore d’autres exemples: Amour et jaloux sont probablement empruntés à la langue des troubadours (cf. § 182). Ballade et calandre ont été pris au provençal. Bouquetin, anciennement bouc-estein (XIVe siècle), a probablement été provençal avant de devenir français. Cap (cap ut) pour chef doit aussi venir du Midi; la locution «par mon capu se trouve au XIIIe siècle dans Ph. Mousket, qui la met dans la bouche d’Eléonore d’Aquitaine. Camus, carogne, écaille (goth. skalja; cf. holl. schel) sont des formes normanno-picardes; les formes françaises seraient chemus, charogne , échaille. Ces mots, qui intéressent surtout l’histoire de la civilisation, montrent que le francien a fait des emprunts aux autres dialectes gallo-romans — comme il en a fait au latin et aux langues orientales (§20) — ; mais ils ne fournissent aucune preuve de la prétendue fusion des dialectes, théorie insoutenable à laquelle Littré a encore prêté son autorité.
18. La période de l’ancien français s’étend du IXe au XIVe ^ siècle. Les Serments de Strasbourg, conservés dans un manus- ^~cîTt--de-4a-fln du Xe siècle, peut-être même du XIe, sont le plus ancien document connu de la langue d'oïl. Ce fut le 14 février 842 que Charles le Chauve et Louis le Germanique se rencontrèrent à Strasbourg pour resserrer leur union contre Lothaire; ils se jurèrent alliance devant leurs troupes, Louis
en lingua romana, Charles en lingua teudisca. Ainsi les rois, pour se faire comprendre de Farinée alliée, durent changer de langue; les soldats, au contraire, se servirent de la leur propre. Voici les deux textes français:
1° Serment de Louis le Germanique:
Pro deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament d'ist di in avant, in quant deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi (dtresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.
Traduction. Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles de mon aide et en toute phose, comme on doit justement soutenir son frère, à condition qu’il m’en fasse autant, et je ne prendrai jamais avec Lothaire aucun arrangement, qui, par ma volonté, soit au détriment de mon dit frère Charles.
2° Serment de l’armée de Charles le Chauve:
Si Lodliuuigs sagrament que son fradre Karlo jurât, conservât, et Karlus meos sendra de suo part (non) lo [suon] franit [?], si io returnar non Vint pois ne io ne neuls, cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Lodhuwig nun lui ier (ou li iv er).
Traduction. Si Louis tient le serment qu’il a juré à son frère Charles, et que Charles, mon seigneur, de son côté viole le sien, au cas où je ne l’en pourrai détourner, je ne lui prêterai aucun appui, ni moi ni nul que j’en pourrai détourner.
A la fin du IXe siècle appartiennent la Séquence de sainte Eulalie, en 29 vers, écrite peut-être en dialecte wallon, et un fragment d’une homélie en l’honneur du prophète Jonas ; ce fragment qui paraît être un brouillon, peut-être un aùxoy pacpov, est écrit en latin et en français, en écriture ordinaire et en notes tironiennes; il appartient à la région du Nord-Est. Le Xe siècle nous a transmis la Vie de Saint Léger, poème de quarante strophes de six vers octosyllabiques, écrit probablement en wallon. Rappelons aussi la Passion, poème de 129 quairains en octosyllabes, écrits dans une langue mi-française, mi-provençale. Du XIe siècle date la Vie de saint Alexis ; le Pèlerinage de Charlemagne et la Chanson de Roland sont probablement de la fin du siècle. A partir du commencement du
XIIe siècle, les textes se multiplient, et une littérature des plus riches se développe avec une vitesse prodigieuse. La langue vulgaire, le romanz de la France, originairement restreinte à l’usage du peuple et aux productions de la muse populaire, élargit son domaine de jour en jour et commence, même hors de la littérature, à concourir avec le latin. Déjà au XIIe siècle, les actes publics de Metz sont écrits en langue vulgaire, et, à partir de Philippe le Bel (1285 — 1814), les moines de Saint-Denis, historiographes officiels du royaume, cessent de rédiger leurs annales en latin. Grâce au désir croissant des laïques de s’initier à la science des clercs, on commence aussi à traiter en français des questions philosophiques et théologiques et à traduire les classiques latins. — Essayons maintenant d’esquisser un tableau des traits principaux qui caractérisent la vieille langue française.
19. Vocabulaihe. Le vocabulaire est très riche. Aux éléments primitifs se sont ajoutés un grand nombre de mots savants, pris directement au latin littéraire. Ces mots d’emprunt montrent comment le vocabulaire du gallo-roman et du vieux français s’est incessamment enrichi depuis l’époque mérovingienne. Ils se distinguent des mots héréditaires ou populaires et par la forme et par le sens. Tous les changements qui se sont produits dans la langue avant leur adoption, leur sont naturellement inconnus, ils n’ont pu prendre part qu’à l’évolution subie par la langue après qu’ils y ont été admis. En outre ils appartiennent presque tous à la langue religieuse ou à la langue juridique et sont, pour la plupart, des expressions savantes et techniques. Exemples: Apostle, autorité, avulterie (adulterium), chapitle, créature, criminel, devocion, diable, élément, eredité, eritage, esperit, innocent, justice, opinion, ospital, pape, paradis, prélat, prophète, rédemption , sacrifice, sépulcre, trinité, unité, vérité, virginité, etc. Il faut remarquer que parmi ces mots d’emprunt on trouve surtout des substantifs, très peu d’adjectifs et de verbes; il est aussi curieux de constater (pie les poèmes guerriers, tels que la Chanson de Roland, contiennent moins de mots savants et plus de mots d’origine germanique que l’Alexis et les autres poèmes pieux.
Remarque. Notons qu’à côté de la forme plus ou moins savante que présentent tous les mots empruntés au latin, on trouve parfois aussi une
forme populaire qui assigne au mot en question une place dans le fonds héréditaire du vocabulaire. Comme exemples de ces doublets, nous citerons vérité et verte (comp. bonitatem > bonté), enfer meté et enferté ; comp. aussi paradis et pareïs (maintenant parvis; voir § 279, 2). Le nombre de ces doublets ira toujours en augmentant (voir § 39].
20. A côté des mots savants, rappelons les emprunts faits aux différents dialectes, dont nous avons déjà parlé (§ 17), et les mots fournis par les langues étrangères. Ce sont surtout les langues orientales qui ont enrichi le vocabulaire; l’ancien français a peu emprunté aux autres langues étrangères.
1 0 Mots orientaux. — La plupart de ces mots sont empruntés aux Arabes: ils remontent au temps de leur invasion en Europe ou sont dus aux Croisades. Ils appartiennent à des vocabulaires assez variés. — Noms de personnes: Amorabe, More. Caravane (pers. karwân). Meschin (ar. maskîn), garçon; même mot que mesquin, repris au XVIe siècle à l’it. mesch in o. — Titres. Alfage, titre d’honneur (ar. al-châdjdj, celui qui a fait le pèlerinage de la Mecque). Algalife, calife (ar. al-khâlifa). Almaçour (ar. al-mansour). Amiral, émir, chef (ar. amîr). Calife (ar. khâlifa). — Guerre: Alcube , tente (ar. al-qoubba; même mot que alcôve, § 65, 5). Muserat (Roland, v. 2075, 2156), arme de jet (ar. mizrâq). Barbacane (ar. barbahkane h). — Habillement : Alqueton , auqueton (maintenant hoqueton, même mot que colon, précédé de l’article arabe). Coton (ar. qothon). Damas (nom propre d’une ville d'Asie Mineure; cf. IV, § 253). Houce, housse (ar. ghouchja). Jupe (ar. djoubba). — Musique: Lëut, luth (ar. cûd, précédé de l’article al). Nacaire (ar. naqâra). Rebebe, rubebe (ar. rabàb), aujourd’hui rebec . Tabor, maintenant tambour (ar. t a b 1, t u b û 1) — Jeux : Eschec, échec (pers. c b à h). Hasard (IV, § 585). — Sciences: Alquemie, alchimie (ar. a 1kîmijâ, la chimie). Cifre, zéro (ar. sifr); sur le changement en chiffre, voir § 44, s. Eslissir, élixir (ar. el-iksîr). Julep (ar. djoulâb). Nadir (ar. nadhîr). — Produits et Objets r Ambre (ar. ’ an bar). Arcanne, craie rouge (ar. al-hinna; vit aussi dans henné). Bougie (IV, § 531). Nacre (pers. nakar). Orange (ar. nârandj; comp. § 530). Tasse (ar. thaça). — Animaux: Gazelle (ar. ghazâl). Sacre, oiseau de proie (ar. ç a q r).
2° Mots grecs. — Baratron, enfer (J3àpaô-pov). Besant (monnaie de Byzance). Chalant (yeXàvotov). Escaramont, escarimant , étoffe de soie (axapcciJLayxov). Mangonel (|iâYYavov). Tarcais (xa pxàaiov), devenu carcais (§ 507, 1) et enfin carquois.
3° Mots italiens. — Arsenal (arsenale, d’origine arabe). Bonace (bonaccia). Brigue (b ri g a). Catacombe (catacomba). Citrouille (citrullo). Calée on galie (gale a, galia). Magasin (magazzino, d’origine arabe). Materas, matelas (materasso, d'origine arabe). Porcelaine (porcellana). Voguer (vogare).
4° Mots slaves. — Sable, martre zibeline (pol. sobol). Soschanie, souquenie, souquenille (pol. suknia).
5° Mots allemands. — Brémart, bière de Brême. Hallebarde (lie lm bar te). Trompe (trumpa). Rappelons aussi tiescher, parler allemand.
6° Mots néerlandais. — Bélier (dér. de bell, cloche; comp. holl. belhamel, angl. bellwether). Crâne (kr a n e, kraan). Douke, drap (doke, plur. de doec; ail. Tuch). Dune (dune, duin). Echasse (cf. holl. schaats). Escute, petit bateau (schute). Estaie, étai (staeye). Esturman (stuurman). Fret (frac ht). Goudendart, pique des Flamands. Happer (happen). Lifecop, pot-de-vin (lijfkoop). Marsouin (meerzwijn). Paltoke, paletot (paltrok). Raque (rak). Relanghe, renenghe, chambre des comptes en Flandre (redening). Stoeille, petite chaise (s t o e 1). Traine, huile de poisson (traen). Vacarme (wacharme). Vilebrequin (wimpelkin). Ajoutons le préfixe ca- (III, § 526).
7 0 Mots anglais. — Drinc, boisson (d r i n k); drinkerie. Estellin, monnaie anglaise (e sterling). Grip, griffon. Haquenée (hackney, cheval de Hackney). Heller, trinquer (h ai le, h ail). Lovendrant (Béroul, Tristan, v. 2159), philtre d’amour. Outlaghe, utlage, ullage, homme mis hors la loi (ou liage); utlagarie, bannissement; utlagier, bannir. 11 est d’ailleurs parfois difficile de décider si un mot est bas-allemand ou anglais.
8° Mot breton. — Mouette.
Remarque. Faisons remarquer ici, une fois pour toutes, que l’étude des mots d’emprunt ne présente pas seulement un intérêt linguistique: derrière chaque mot d’emprunt se cache un problème historique concernant le développement de la culture française. Les mots empruntés nous révèlent des lacunes, et les manières dont on les a comblées attestent l’influence exercée sur la France par les peuples auxquels on a demandé les nouveaux vocables.
L’histoire de mots tels que chiffre, damas, souquenille, magasin, hallebarde nous présente autant de petits chapitres de l’histoire de la civilisation française.
21. Phonétique. La phonétique du francien, très différente de celle du gallo-roman (§ 10, 2), est extrêmement riche et variée, et possède beaucoup de phonèmes également inconnus au latin et à la langue moderne. Sous l’influence de l'ictus, toutes les voyelles post-toniques, sauf a, sont tombées (§248 — 249): service > servir, heri > ier, minus > moins , etc.; a atone libre est devenu [3]: bon a > bone; or nam en tu in > ornement (§§ 253 et 257); a accentué libre est devenu e : mare > mer (§§ 170 — 173); e fermé libre et tonique s’est diphtongué en ei, plus tard oi: verum > veir > voir (§ 157); o fermé libre et tonique s’est changé en ou, plus tard eu: h or a > oure > eure (§ 183); u [u] est devenu [y]: luna > lune (§ 187). Des diphtongues du gallo-roman, au s’est contracté en ô: causa > chose (§ 189); ie est devenu [je]: mie le > miel [mjel] (cf. § 165); 110 est devenu ue, qui se contracte en [ce]: buove > buef > [bœf] (§ 178). Notons enfin le développement de quelques voyelles nasales: campum > champ [tjamp], tempus > tens [lèns] (§ 219, § 215), etc. Pour les consonnes, il faut surtout signaler l’altération des explosives en affriquées: carrum> [tfar] > [Jar] (§ 402); larga > [lardga] > [largo] (§ 424); la vocalisation de / devant une consonne: albe > aube (§ 343); l’amuïssement de [y]: seyur: > sëur (§413); de [5] et de [Jj]: vide > vie, pedre > pere (§ 383, § 391), escut > escu (§ 387); de s devant une consonne, paste > pâte (§ 462); la disparition de certaines consonnes mouillées (§305), etc. Rappelons enfin que toutes les consonnes finales se prononçaient; on disait [tjat] (chat), [sot] (sot), [bas] (bas), [gros] (gros), [fort] (fort), [tjawt] (chaut), [grânt] (grant), etc.
22. Morphologie, etc. L’ancien français est une langue à déclinaison, avec un cas sujet et un cas régime: mes amis plore sa seror (mon ami pleure sa sœur); ma suer plore son ami (ma sœur pleure son ami); le cas régime pouvait aussi en certains cas faire fonction de génitif ou de datif (V, § 96): li fiz le rei (le fils du roi); Dieu porofrit le guant (il offrit le gant à Dieu). Grâce à la déclinaison, l’ordre des mots est très libre et varié: on dira li chiens mort le cerf, le cerf
mort li chiens, mort li chiens le cerf ou li chiens le cerf mort, la flexion indiquant partout le rapport des noms; comp. encore: or veit il bien d’Espaigne lo regnet (Roland, v. 1029), et la phrase moderne: maintenant il voit bien le royaume d’Espagne. La déclinaison des mots s’effectuait de différentes manières, tantôt sans déplacement d’accent: murs, mur — mur, murs: cuens, comte — comte, comtes, tantôt avec déplacement d’accent: sire, seignor — seignor, seignors (II2, § 248 ss.)» etc. Quant aux adjectifs, tous ceux qui, en latin, étaient à forme unique pour le masculin et le féminin, l’étaient ordinairement aussi en français, et n’avaient pas d’e au féminin: une fort bataille (II2, § 383), etc.; la gradation s’exprimait par le positif et l’adverbe plus, mais on avait aussi conservé des traces du comparatif latin; ainsi, à côté de plus fort, on trouve forçor (fortiorem). Pour les nombres ordinaux, on crée de nouvelles formes en -ieme: quint est remplacé par cinquième, etc. (II2, § 493). Dans les pronoms, on remarque l’existence de o (hoc), de ist (iste) et de plusieurs autres, disparus avant la Renaissance. Dans les verbes, il faut surtout rappeler les parfaits à déplacement d’accent: pris, presis, prist, presimes, presistes, prisdrent (II2, § 182); les présents tels que paroi — parlons, etc. La variété des formes grammaticales des verbes était ainsi considérable: on conjuguait aim, aimes, aimet, amons, amez, aiment: lief, lieues, lievet, levons, levez, lie vent, etc.; on voit par ces exemples le grand rôle que jouait l’apophonie (§§ 297 — 302), dont le jeu harmonique sera troublé par l’analogie. Signalons enfin que la construction périodique était pauvre et peu développée.
Remarque. Pour suppléer à l’insuffisance de ces indications sommaires, nous empruntons à un article de G. Paris ( Journal des Savants, 1897, p. 612) la juste et intéressante appréciation de l’ancienne langue que voici: »Le français, considéré soit comme organisme linguistique, soit comme instrument d’expression, n’a guère fait que perdre depuis le XIIe siècle. Au premier point de vue, il est trop clair que la variété et la richesse du vocalisme, la persistance des consonnes finales, l’heureux balancement des formes verbales, étaient des avantages esthétiques, en comparaison de l'uniformité qui s’est partout' introduite et de la destruction qui a rongé tant de beaux phonèmes, en même temps qu’ils augmentaient beaucoup la clarté et dispensaient en grande partie des pronoms, des prépositions et des conjonctions qui nous encombrent. Au second point de vue, l’existence de deux cas n’avait rien que de favorable à la grâce et à la netteté des tournures: l’em-
Kr. Nyrop: Grammaire. I
ploi facultatif de l'article permettait de précieuses distinctions de sens; la liberté et la souplesse de la construction se prêtaient à merveille à se laisser modeler par une main habile. Le français moderne n'offre aux écrivains des ressources plus nombreuses que grâce à l’introduction considérable de mots savants et à la faculté, due aussi à l’imitation latine, de construire plus aisément de longues périodes. Mais ces deux acquisitions auraient pu se faire sans troubler la structure du vieux langage; celle-ci s’est écroulée d’elle-même par l'effacement toujours grandissant des distinctions phonétiques, par la désuétude où est insensiblement tombée la déclinaison, par la tyrannie que l’analogie a exercée sur la conjugaison, par l’ossification de la syntaxe, si l’on peut ainsi dire, résultant de l’atrophie des éléments qui lui permettaient le jeu souple et facile d’autrefois.«
23. On connaît le sort merveilleux de l’ancienne littérature française. Admirée et enviée par toute l’Europe, elle fut vite traduite en beaucoup de langues, et les tiers héros des chansons de geste et les gracieuses héroïnes des romans d’aventures furent connus des îles lointaines de l’Océan Atlantique Boréal jusqu’aux pays méditerranéens. Voici quelques témoignages qui attestent l’universalité de la langue française au moyen âge.
1° En Angleterre, (les Normands l’avaient conquise en 1066), le français gagna vite du terrain, surtout dans les classes élevées. On lit dans la chronique de Robert de Gloucester, écrite vers la fin du treizième siècle (éd. Aldis Wright, II, p. 543):
pus com Engoland into Normandies bond.
& pe Normans ne coujje speke bote hor owe speche & speke French as hii dude atom, & hor children dude also teche. So pat heiemen of pis lond, pat of hor blod corne,
Holdej} aile fulke speche, pat hii of hom nome.
Vor bote a man conne Frenss, me telp af him lute;
Ac lowe men holdef) to Engliss & to hor owe speche yute.
Ich wene {jer ne bejj in al jse world contreyes none, pat ne holdej) to hor owe speche, bote Engelond one.
(Ainsi l’Angleterre vint au pouvoir des Normands. — Et les Normands ne savaient alors parler que leur propre langue. — Et ils parlaient français comme chez eux, et apprirent la même langue à leurs enfants. — De sorte que les grands seigneurs de ce pays, qui descendent d’eux, — Maintiennent tous la langue qu’ils héritèrent d’eux. — Car si un homme ne sait pas le français, on le méprise. — Mais les hommes de basse condition s’en tiennent encore à l’anglais et à leur propre langue. — Je crois qu’il n’y a pas au monde de pays — Qui ne tienne pour sa propre langue, excepté l’Angleterre.)
Le français devient vite la langue littéraire par excellence du pays, en même temps que l’usage de l’anglais en tant que langue écrite va constamment en déclinant. Le prestige du français est si grand que même les auteurs anglais de naissance s’en servent en abandonnant leur langue; les plus anciens de ces essais remontent à la fin du XIIe siècle (comp. Les Contes de Bozon, p. p. P. Meyer. Paris, 1889. P. LII ss). C’est aussi en français que Mandeville conte ses voyages et que Gower compose ses ballades et plusieurs autres poésies ( Romania , XXIX, 160). Le français était en outre devenu la langue officielle, et, au commencement du XIVe siècle, il était près de devenir le langage commun de toute l’Angleterre; mais par un revirement subit, l’anglais l’emporte dans la littérature comme dans la vie officielle. En 1362, Edouard III ordonne que les plaids se feront en anglais, et le français, devenu à peu près une langue savante, trouve un dernier asile dans les documents officiels.
Remauque. Le français d’Angleterre, l’ anglo-normand, dégénéra dans le courant du XIIIe siècle et finit par différer sensiblement du français du continent. Dans son Manuel des pechiéz, William de Wadington s’excuse par avance de sa langue :
De le franceis ni del rimer Ne me dait nuis hom blâmer Kar en Engletere fus né E nurri lenz et elevé.
Rappelons aussi les vers bien connus du prologue des «Canterbury Tales«, où Chaucer dit de la prioress:
And Frensch sche spak fui faire and fetysly After the scole of Stratford atte Bowe,
For Frensch of Parys was to hire unknowe.
2° En Italie, où les chansons de geste pénétrèrent de très bonne heure, Brunetto Latini, le maître de Dante, se sert du français pour rédiger sa grande encyclopédie »Li Trésors « (vers 1265), et il explique lui-même, de la manière suivante, cette préférence donnée à une langue étrangère: »Et se aucuns demandoit por quoi cisl livres est escriz en romans selonc le langage des François, puisque nos somes Ytaliens, je diroie (jue ce est por. ij. raisons: l’une, car nos somes en France, et
l’autre por ce que la parlëure est plus delitable et plus commune à toutes gens«. Un autre Italien de ce temps-là, Martino da Canale, s’est exprimé à peu près de la même manière dans l’introduction de la Chronique vénitienne: »Por ce que lengue franceise cort parmi le monde, et est la plus delitable a lire, et a oïr, que nule autre, me sui je entremis de translater l’anciene estoire des Veneciens de latin en franceis«. Rappelons encore que les voyages de Marco-Polo et les compilations des romans de la Table Ronde par Rusticien de Pise sont également en français, et que la chronique de Giovanni Villani fourmille de mots d’emprunt français.
3° Pour l’Allemagne, nous avons les vers où Adenet le Roi nous raconte que les enfants d’outre-Rhin avaient des précepteurs français:
Avoit une coustume ens el tiois pais Que tout li grant seignor, li conte et li marchis Avoient entour aus gent françoise tous dis Pour aprendre françois lor filles et lor fils.
Li rois et la roïne et Berte o le cler vis Sorent près d'aussi bien le françois de Paris Coin se il fussent né au bourc a Saint Denis.
(Berte aus grans pies, v. 148 — 154.)
4° Pourtant, le témoignage le plus curieux de l’universalité de la langue française se trouve dans le »Konungs-Skuggsjâ«. (spéculum regale). L’auteur de cette encyclopédie pédagogique, écrite en Norvège vers la fin du XIIIe siècle, fait dire au père qui instruit son fils: »Ok ef f>u vilt verôa fullkominn i frûôleik, f)â nemdu allar mâllyzkur, en allra heltzt latînu ok vôlsku, Jmat f>ær tungur ganga vi3ast«. (Et si tu veux être parfait en science, apprends toutes les langues, mais avant tout le latin et le français, parce qu’ils ont la plus grande extension.)
5° Le français se rencontre aussi hors des limites de l’Europe; il est parlé et cultivé dès le commencement du XIIe siècle dans le royaume français de Jérusalem et à Chypre. C’est à Acre que «maistre Johan d’Antioche« traduit, en 1282, la Rhétorique de Cicéron ( Romania , XXIX, 155). De même Philippe de Novare, Italien de naissance et domicilié en
Orient, compose ses ouvrages (Assises de Jérusalem, Gestes des Chiprois , Les quatre âges de l’homme) en français.
6° On peut compléter ces témoignages en rappelant que Paris était au moyen âge la capitale littéraire et scientifique de l’Europe; Césaire de Heisterbach l’appelle »fons totius scientiæ« (Dialogus, etc. éd. Strange, I, 304). Son Université tenait sans conteste le premier rang. Le dicton Est Paris absque pari ne s’appliquait pas, sous sa forme française Paris sans per (pair), au ravisseur d’Hélène, mais à la ville (IV, § 34, Rem.), qui était aussi le centre de la »courtoisie«. La suprématie de la France dans le domaine des modes et des manières élégantes est d’ancienne date. Dans Girart de Roussillon (v. 3819), un chevalier est conréé »à la guise de France«, et un roi anglais prend pour chapelain un clerc français «quia francicam elegantiam norat« (Guibert de Nogent). Fait non moins significatif: un des premiers mots que les Allemands empruntent au français est fin [fin], qui finit par devenir fein.
24. Grâce au prestige de la civilisation et de la langue françaises, un nombre considérable de mots ont passé du français dans les autres langues. On en trouve un peu partout, dans les chansons des troubadours et des »Minnesâhger« allemands aussi bien que dans les sagas islandaises et les chroniques cypriotes. L’étude de ces mots est souvent fort instructive pour la phonétique historique du français (cf. § 126); elle nous montre aussi d’une manière palpable l’influence que la France a exercée sur la civilisation des autres nations.
1 0 Une grande partie des vocables anglais les plus usités sont d’origine normande. Exemples: arrest, aunt, baron, beast, budget (b ou gel te), change, cloister, comfort, compost, constable (connestable), cost, countess, court, (di)sport, dinner, duke, esquire, fashion, forest, host, judge, jury, mansion, master, money, nephew, niece, oyster, prison, sotdier, strange, study, taste, uncle, veal, uenison, etc. Très souvent on a gardé l’ancien vocable germanique à côté du mot d’emprunt français: Ox — beef; Calf — veal: sheep — mutton; pig — pork; wish — desire; luck — fortune; bloom — flower; deed — act ; begin — commence; sound — safe; beg — pray; speech — language; heal — cure; folk — people ; storm — tempest, etc.
2° Pour l’Allemagne, le français domine tellement la langue du pays qu’elle lui emprunte même un suffixe nominal (-fe) et un suffixe verbal (-ieren) et que les poésies des «Minnesânger« (XIIe — XIIIe siècle) sont remplies de mots tels que amis, âmûr, ameiren, âventiure, batschelier, buehelâre (\fr. boucler), covertiure, cumpân, cumpanjûn, curtôsie, damoisele, fianze, foreht, garzûn, gramerzis, tnaisnie, prinze, schahtelân, schapel, schapperûn, schastel, schevalier, suckenie, tjostieren, etc., etc.
3° Dans les Pays-Bas, l’influence française était considérable, et les rapports dynastiques, commerciaux et littéraires entre les deux pays avaient pour résultat l’introduction d’un grand nombre de mots français en néerlandais; la forme de ces mots d’emprunt, dont la plupart vivent encore en hollandais, accuse souvent une origine picarde. Exemples: koverkief (pic. couvrekief), almulse (almuse) ou muts, wambuis (pic. wambois), serge, katoen, juweel (joel), harnas, vizier, banier, kasteel, kampioen, joeste, bohorderen, toernooi, baron, kanselier, provoost, aksijns (accise), paleis, saus, pastel, kapoen, konijn (conil), fetaelge (vi taille), suiker, kaneel, schavot (éc h a fa ut), kalangeren (pic. calengier), leveren (livrer), prijs, rente, dozijn; faeljant (vaillant), blond, fijn, rond, etc.
4° Les sagas norroises présentent un assez grand nombre de mots d’origine française: ils apparaissent d’abord dans les sagas romanesques traduites, et passent de là dans les sagas nationales, les »Islendingas9gur«. Noms d’étoffes, de vêtements et d’armes : fluet (velue 1), skarlat, iakka (j a q u e), mgttul (mantel), styfill (estivel), kovertür, harneskia (cf. vfr. h a rneschier), buklari. Noms d’aliments: mustarftr, sirop, spis (espice), klaret, piment. Termes de chevalerie: kurteisi, barrünn, markeiss, burt (behort), dust (j ouste; § 307, Rem.), turniment, dubba (adouber), tersel (tercel), danz, gramerz (grant merci), pardûn. Injures: ribbaldi, latrunn, pûta. Adjectifs: finn, kôerr (picard kier, cher), kvittr, etc. Un grand nombre de ces mots se retrouvent dans les autres langues Scandinaves.
5° Des vocables français se rencontrent également dans les chroniques grecques du moyen âge: TtooxXéptv (bouclier), yapvtçouv (garnison), xàvoç (pic. k i e v e t a i n e), xoyxouéara (conques te), uaXacppé (palefrei), xpéjüa (treve), dqupâXr^
(amiral), ôpàxÇi (ho mage), cpie (fief). L’influence française s’est surtout fait sentir dans l’île de Chypre où le gouvernement, de 1191 à 1489, fut français; un nombre considérable de mots français s’emploient encore dans le parler populaire cypriote: [inpoxÇa (broche), xçaépa (vfr. chaiere), novzivioc (bottines). Le mot ixnxpoùç (b a r o n) a passé en arménien, où il vit encore au sens général de »monsieur«.