‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 41 sur 294 · U ACCENTUÉ (LAT. Ü · texte numérisé non relu

U ACCENTUÉ (LAT. Ü

186. U tonique ou protonique, entravé ou libre, devient [y], tout en restant graphiquement intact:

nul

j üdicare

juger

cülum

cul

fureur

fût

jurer

pürgat

purge

dürare

durer

puce

1 ü m i n are

(al)lumer

brume

f û m a re

fumer

Cas isolés. Dans quelques mots, ü tonique s’est abrégé en û (o): 1 ü r i d u m > lourd; müsculum > moule ( muscle est savant). Bütyrum donne régulièrement vfr. burre (conservé en wallon); la forme moderne beurre paraît empruntée à quelque dialecte. Pour l’ü protonique, il faut relever les cas spéciaux suivants: frümentum > froment; jünicem > *jenicia > génisse. J ü niperum a été remplacé dans le latin vulgaire par *jeniperum, d’où vfr. geneivre, genoivre, altéré en genièvre.

187. Le passage de la vélaire arrondie [u] (»high-backround«) à la palatale arrondie correspondante [y] (whigh-frontround«) n’a eu lieu que dans une partie du domaine roman: en France (excepté la région wallonne et celle du haut et du moyen Rhône), dans certains dialectes delà Suisse (l’engadinais) et de la Haute-Italie, et, sporadiquement, en Portugal. On a

supposé que ce changement était dû à une influence celtique (§ 5); il aurait donc dû s'effectuer à une époque où le celtique était encore vivant. Pourtant, rien ne prouve que la prononciation de lu latin eût changé en gallo-roman dès le IIIe siècle, et, si nous nous reportons aux mots d’emprunt latins qui ont passé par le gallo-roman en vieux haut-allemand, nous constatons qu’ils présentent un [u] inaltéré: -pruna > *pfrûma, mu lu s > mûl. Enfin, la conservation intacte de l’explosive de culum > cul montre clairement que, dans ce mot, le son [y] n’existait pas à l’époque de l’assibilation de c (§ 404): comme la position de la langue est la même pour [y] (»highfront-round«) et pour [i] (»high-front«), le groupe [ky] aurait dû suivre le développement de [k i]. Ajoutons que le passage [u] > [y] dans les dialectes italiens ne paraît avoir eu lieu qu’après l’an 1000. L’existence d’un [y] pur, peu vraisemblable en gallo-roman, paraît encore douteuse dans la plus ancienne période du français; les mots passés en anglais présentent un développement particulier qui admet difficilement [y] comme point de départ. On possédait en vieil anglais les deux sons [y] et [u]; or, le son français n’a été assimilé à aucun d’eux; [y:] est devenu [ai], orthographié i: fîjr > fire [faia]; hyd > hide [haid], et [u:] est devenu [au], orthographié ou ou ow: brun > brown [braun], grûnd > ground [graund], tandis que l’u long d’origine française a abouti à [ju], orthographié u: use [ju:z], pure [pjua], nature [ne'tja], etc. Le son français n’a donc pu être ni [y], ni [u]; son évolution en anglais fait supposer comme point de départ probable la voyelle mixte [ü] (»highmixed-round«), qui est très répandue, par exemple en norvégien et en suédois. Il faut ajouter qu’au point de vue physiologique, ce son est une étape intermédiaire nécessaire, et même la seule admissible: pour devenir la palatale arrondie [y], la vélaire arrondie [u] doit peu à peu changer de lieu d’articulation; le déplacement a lieu d’arrière en avant, et, à un moment donné, la voyelle a dû être »mixte«. Il est impossible de dire quand cette voyelle a remplacé l’u pur [u], ni quand elle est devenue [y]. Au lieu d’une influence celtique — douteuse — , il vaut mieux parler d’un développement spontané. C’est cette dernière thèse que soutient M. J. I). M. Ford (Mélanges Thomas, p. 157); il voit dans le passage de [u] à [y] un phénomène purement roman, dû à la même tendance

qui, par diphtongaison, a converti l’o ouvert et l’o fermé toniques libres en [œ] et [0], c’est-à-dire en voyelles d’avant arrondies.

Remarque. On trouve parfois au moyen âge u (< ü) rimant avec o (< ô, ü), surtout dans des textes anglo-normands; le Jeu d'Adam, par exemple, offre les rimes criator : dur (v. 230 — 31), mëur : mireor (v. 896 97), et, à

l’intérieur des vers, les graphies dore (düra), engendreoie. Ce phénomène, qui s’observe aussi dans le Brandan et ailleurs, semble encore militer en faveur de la non-existence d’un [y] pur.

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