‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 6 sur 294 · LA PÉRIODE MOYENNE · texte numérisé non relu

LA PÉRIODE MOYENNE

25. Le moyen français embrasse la fin du XIVe siècle, le XVe et le XVIe siècle. Au commencement de cette période, les anciens dialectes achèvent de disparaître comme langues écrites et se réduisent à l’état de simples patois. On finit par n’avoir qu’une seule langue littéraire officielle, le français proprement dit. La centralisation politique et intellectuelle, qui va toujours en augmentant, étend le dialecte de l'Ile de France non seulement à l’ancien domaine de la langue d’oïl, mais à toute la France. Froissart séjourne, en 1388, chez monseigneur Gaston Phébus de Foix, qui comprend et parle parfaitement bien le français. L’illustre chroniqueur, qui passe ses soirées à lui lire »Méliador«, remarque que le comte wparloit à moi, non pas en son gascon, mais en beau et bon françois«. Un jalon important pour l’histoire de la pénétration du français en Provence, est fourni par le roman de »Paris et Vienne«, originairement écrit en provençal; il a reçu la forme sous laquelle il nous est parvenu d’un Marseillais, Pierre de la Cépède (1432). Un autre méridional contemporain, Antoine de la Sale (né en 1388), manie le français avec une rare aisance. Rappelons aussi qu’en 1509 on fait représenter en Dauphiné, dans la ville de Romans, le grand mystère des Trois Doms, écrit en français. Au XVIe siècle, Marot, avec qui le Midi fait son entrée définitive dans la littérature française, nous raconte lui-même, dans l’Enfer (v. 395 ss.), comment il oublia son dialecte natal pour celui de Paris:

A brief parler, c’est Cahors en Quercy

Que je laissay pour venir querre icy

Mille malheurs, ausquels ma destinée M'avoit submis. Car une matinée,

N’ayant dix ans, en France fuy meiné,

Là où depuis me suis tant pourmeiné Que j’oubliay ma langue maternelle,

Et grossement aprins la paternelle Langue françoyse, ès grands courts estimée,

Laquelle enfin quelque peu s’est limée,

Suyvant le roy Françoys premier du nom,

Dont le sçavoir excède le renom.

Notons enfin qu’au commencement du XVIe siècle, une révolution s’accomplit dans la constitution des Jeux Floraux à Toulouse, fondés en 1323 pour soutenir la poésie provençale mourante: la langue française, admise d’abord concurremment avec la langue provençale, finit bientôt par y régner seule, et l’ancien consistoire du Gay Saber prend le titre de Collège de rhétorique et de poésie françoise (plus tard Collège de la poésie latine, grecque et françoise).

Remarque. Les dialectes, réduits à n’être que des patois, lie servent plus dans la littérature qu’à produire une certaine couleur locale; le parler patois devient une sorte d'artifice littéraire dont tirent profit surtout les auteurs dramatiques et les conteurs. Pathelin, dans la célèbre farce qui porte son nom, «jergonne en lymosinois« (v. 845), en lorrain, en picard et en normand. Villon, en mentionnant deux dames poitevines de sa connaissance, s’amuse, en parlant d’elles, à employer leur dialecte; après avoir indiqué en termes très vagues où elles demeurent, il ajoute en poitevin :

Mais i [je] ne di proprement ou

Yquelles passent tous les jours;

M’arme! i ne seu [suis] mie si fou:

Car i vueil celer mes amours.

(Grand Testament, str. XCIV.)

Bonaventure Despériers fait parler poitevin et rouergat à plusieurs des personnages de ses Nouvelles Récréations (voir nos 15, 69, 70, 71, 72). Henri Estienne, en racontant en français la vieille anecdote du curé de Pierrebuffière, ajoute qu’elle a bien «meilleure grâce« en patois, et il la donne aussi en limousin (Apologie pour Hérodote, II, 250). François Perrin, qui déguise en paysan le jeune amant des Escaliers (1589), lui prête le patois qu’on parle dans le Morvan et dans le Maçonnais. Dans La Tasse, comédie en vers de Claude Bonnet et qui date d’environ 1595, le provençal et l’italien viennent s’entremêler avec le picard et le français.

26. Les changements que subit la langue durant la période moyenne sont vastes et profonds, et ils s’effectuent avec une

assez grande rapidité. Au milieu du XVe siècle, Villon essaie d’écrire une ballade en «vieil françois« (Gr. Test., v. 385 — 412), et n’arrive qu’à donner un fatras de vieilles formes, dont il n’a pas compris l’emploi correct: la langüe des XIIe et XIIIe siècles lui est déjà absolument étrangère. Et quand Marot, en 1533, se met à rééditer les poésies de ce même Villon, mort quelque soixante-dix ans auparavant, il insiste à plusieurs reprises sur «l’antiquité de son parler«, et ajoute beaucoup d’annotations pour expliquer au public du XVIe siècle ce qui lui semble «le plus dur à enlendre«. Ce très rapide développement de la langue est souvent attesté par les auteurs contemporains. Geofroy Tory constate dans son Champ fleuri / (1529) que: «Le langage d’aujourdhuy est changé en mille façons du langage qui estoit il y a cinquante ans ou environ«. Montaigne se prononce de la même manière: «Selon la variation continuelle qui a suivi le nostre [langage] jusques à ceste heure, qui peut esperer que sa forme présente soit en usage d’icy à cinquante ans? Il escoule tous les jours de nos mains et depuis que je vis, s’est altéré de moitié« ( Essais , III, 9). Renchérissant sur les autres, Vauquelin de la Fresnaye s’écrie dans une de ses Satires:

Car depuis quarante ans desjà quatre ou cinq fois

La façon a changé de parler en françois.

Essayons maintenant de caractériser brièvement le moyen français.

27. Phonétique. Il faut surtout relever les faits suivants. L’e féminin s’amuït devant ou après une voyelle: vëu > vu, vëoir > voir (§ 264), vraiement > vraiment (§ 271), etc.; devant ou après / et /•; alebastre > albastre, etc. (§ 291); parfois aussi à la fin des mots: eaue > eau (§ 253, Rem. 3.). La triphlongue eau se réduit à la diphtongue eo, qui à son tour devient o: beau > [bo] (§ 239). La diphtongue oi [oj] devient [we], [e] ou [wa, wa]: trois > [trwe] ou [trwa], etc. (§ 158, 160). Notez encore le développement de plusieurs nouvelles voyelles nasales: [ë] de in (§ 213), [5] de on (§ 225), etc.; l’affaiblissement de h (§ 485) et l’amuïssement de nombreuses consonnes finales (§ 315).

28. Il y eut, au XVIe siècle, de vives discussions sur la bonne manière de prononcer le français; ce qu’on a appelé

plus tard »le bon usage« (§ 5.3), n’était pas encore établi, et chaque grammairien tranchait à son gré les questions de prononciation selon le parler qui lui était naturel. La langue de la capitale servait, à coup sûr, de xocvVj; aux témoignages déjà cités (§ 16), on peut ajouter les deux suivants, pris chez Henri Estienne. Il dit dans la Précellence: »Nous donnons le premier lieu au langage de Paris«, et, dans l’introduction des Hypomneses: »Sicut Athenæ Græcia Græciæ apellatæ fuerunt, ita Lutetiam, ad sermonem etiam quod attinet, Franciam Franciæ vocare possis«. Mais, — et il ne pouvait en être autrement, — la langue commune n’était pas prononcée de la même manière par tout le monde. Où était, à Paris, la meilleure prononciation? Fallait-il parler comme à la Cour, comme au Parlement, ou comme à l’Université? Ft si l’on sortait de Paris, l’incertitude devenait encore plus grande, le français subissant l’influence des différents patois locaux, y »Mon langage François, dit Montaigne, est altéré et en la prononciation et ailleurs par la barbarie de mon creu« ( Essais , II, chap. 17). Pasquier a fait la même observation dans une curieuse lettre adressée à Ramus: «Ceux qui mettent la main à la plume prennent leur origine de divers païs de la France, et est malaisé qu’en nostre prononciation il ne demeure toujours en nous je ne sçay quoy du ramage de nostre païs. Je le voy par effect en vous, auquel, quelque longue demeure qu’ayez faite dans la ville de Paris, je recognois de jour à autre plusieurs traits de vostre picard, tout ainsi que Pollion reeognoissoit en Tite-Live je ne sçay quoy de son padouan.« Il y en avait même qui ne regardaient pas la prononciation de Paris comme la meilleure. En parlant de la ville d’Orléans, Paul Hentzner nous dit, dans ses notes de voyage, que l’accent français y est si pur qu’on dit l’orléanisme comme chez les Grecs l’atticisme, et Thomas Platter confirme la vérité de cette observation. Ce n’est qu’au XVIIe siècle, grâce aux efforts des puristes (§ 51 ss.), que tout le monde tombe d’accord, ou à peu près, sur la bonne manière de prononcer, — en théorie, du moins, car en pratique on n’arrive jamais à saisir cette fée Morgane, qui, nécessairement, se dissout en nuées quand on s’en approche de trop près.

29. Morphologie, etc. C'est la disparition de la déclinaison (II2, § 275 ss.) qui caractérise surtout le moyen français par rapport à la période précédente: l’ancien cas sujet succombe devant le cas régime, et, de ce fait, s devient le signe du pluriel: les formes murs, mur — mur, murs se réduisent à mur — murs. Les auteurs du XVe siècJe se servent encore des formes du nominatif, mais ils en ont perdu la notion exacte. Clément Marot, en rééditant les poésies de Villon (§ 26), signale justement à l’attention du lecteur les formes telles que »/y Roys, pour le Roy, homs pour homme, eompaing pour compaignon; aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez dont estoit plain le langaige mal lymé d’icelluy temps«. Rabelais, voulant imiter l’ancienne langue, n’hésite pas à écrire: «Pensez vivre joyeux, de par li bon Dieu et li bons homs (livre III, chap. 2)!« La disparition de la déclinaison amène nécessairement un trouble profond dans la syntaxe. C’est surtout l’ordre des mots qui en est affecté, et l’inversion, que la déclinaison seule rendait possible, disparaît presque complètement. Dans les adjectifs, il faut surtout signaler le triomphe des formes analogiques forte, grande, telle, etc., au détriment des anciens féminins grand, fort, tel (II2, g 385). Dans les verbes, la grande variété de formes propre à l’ancien français est notablement réduite: les terminaisons des différentes personnes sont uniformisées, et le balancement harmonique des voyelles est supprimé dans beaucoup de cas; aussi l’emploi d’un pronom personnel pour indiquer la personne devient-il de plus en plus nécessaire; au lieu de lef, levés, leve, lavons, lavez, lèvent, on dira je lave , tu laves, il lave, nous lavons, vous lavez, ils lavent.

30. Vocabulaire. Le vocabulaire subit de profondes transformations et finit par devenir assez différent de celui de l’ancien français. D’un côté disparaît peu à peu, avec le moyen âge, une très grande partie du vieux fonds populaire: ainsi tous les mots appelés historiques, c.-à-d. désignant des objets, des institutions et des idées propres aux temps féodaux; la nouvelle civilisation les rend superflus, et ils succombent avec l’état social qu’ils représentaient. D’un autre côté, les mots d’emprunt deviennent de plus en plus nombreux. On emprunte aux différents dialectes septentrionaux et

méridionaux (§§ 31 et 32), ainsi qu’à l’argot proprement dit (§ 33) et aux langues étrangères; surtout les relations avec l’Italie (§§ 41 — 44), l’Espagne (§ 45) et l’Allemagne (§ 46) amènent toute une invasion de termes nouveaux. C’est pourtant aux langues classiques qu’on fait les emprunts les plus considérables, et tous ces mots latins et grecs, aux allures savantes et solennelles, ne tardent pas à changer le caractère du lexique (§ 34 ss.).

31. Emprunts aux dialectes. La littérature du moyen âge n’avait produit aucune œuvre qui s’imposât comme modèle à tous les écrivains: aucun auteur français ancien n’a eu l’autorité d’un Dante ou d’un Luther; aussi les écrivains de province, tout en employant la langue littéraire commune, y introduisent-ils des locutions et des expressions dialectales. Citons comme exemple que Marot, en parlant de son »valet de Gascongne« l’appelle un vénérable hillot (garçon); ce mot est un dérivé de filins, et il appartient au dialecte gascon, qui change régulièrement f en h; la forme française serait fillot. C’est ainsi que procèdent beaucoup d’auteurs. Rabelais emploie des termes tourangeaux, Ronsard des termes vendômois, Tabourot des mots dijonnais. Les poésies de Jean Doublet abondent en mots normands, et les contes de Bouchet en mots poitevins. Comme Marot, Monlue, Montaigne, Du Bartas recourent au gascon, qui se rencontre aussi dans les lettres de Henri IV, et Bernard Palissy puise largement dans le vocabulaire de l’Aunis et de la Saintonge. Nous voyons même qu’au XVIe siècle beaucoup d’auteurs recommandent expressément d’enrichir la langue littéraire de mots empruntés aux dialectes. Ronsard demande dans son »Art poétique« (1565) qu’on accepte »les mots Gascons, Poitevins, Normans, Lyonnois et d’autres païs, pourveu qu’ils soient bons et que proprement ils signifient ce que tu. veux dire« ; il faut pourtant remarquer qu’il n’applique pas sa propre théorie. On veut imiter ce (pii s’est passé en Grèce; Henri Estienne le dit expressément: »Car ainsi que les poeles grecs s’aidoyent au besoin de mots peculiers à certains pays de la Grece, ainsi nos poetes françois peuvent faire leur proufit de plusieurs vocables qui toutesfois ne sont en usage qu’en certains endroits de la France« ( Précellence , p. 174). Beaucoup

d’autres auteurs du temps ont donné le même conseil; et voici, par exemple, la réflexion naïve de J. Peletier du Mans: «Le Poète pourra aporter, de mon conseilh, moz picars, normans, et autres qui sont souz la Couronne: tout ét Françoes puisqu’iz sont du païs du Roe.« Plus tard encore, Vauquelin de la Fresnave dit dans son Art poétique (1605):

L’idiome norman, l'angevin, le manceau,

Le françois, le picard, le joli tourangeau Aprens, comme les mots de tous arts mécaniques,

Pour en orner apres tes phrases poétiques.

Les dialectes de la langue d’oc ne lui paraissent pourtant pas dignes de la même faveur:

. Il faut, comme en la prose,

Poete, n'oublier aux vers aucune chose De la grande douceur et de la pureté Que nostre langue veut sans nulle obscurité,

Et ne recevoir plus la ieunesse hardie A faire ainsi des mots nouueaux à l’estourdie,

Amenant de Gascongne ou de Languedouy,

D’Albigeois, de Prouence, vn langage inouy.

(II, v. 903—910.)

Remarque. A l'encontre des témoignages cités, il y a aussi des puristes qui, devançant leur temps (cf. § 68), condamnent les emprunts aux dialectes. Dans une lettre très curieuse (n° xvin), Estienne Pasquier reproche sévèrement à Montaigne ses expressions gasconnes, et le célèbre érudit J. Scaliger, qui était né à Agen, confesse qu’il avait prié le sieur Estienne de corriger ses »gasconismes« (Lettres inédites, p. 165).

32. Malgré toutes les théories des poètes sur les dialectes, l’unité du français n’est guère troublée, pas plus que sa pureté. C’est toujours l’usage de Paris qui domine, et il ne subit cju’à un bien faible degré l’ascendant des parlers provinciaux. Pour la prononciation, l’influence est à peu près nulle; pour le vocabulaire, on constate l’adoption de plusieurs vocables originairement étrangers au dialecte de l’Ile de France, et dont voici quelques exemples:

1° Habitation. — Auberge (prov. auberga). Bâcler (prov. baclar). Banquette (prov. banqueta). Barrique (prov. bar-

rie a). Bastide (prov. bastida). Brancard (prov. bran cal;

III, § 302,a). Broquette (forme normanno-picarde de brochette:

IV, § 24). Cabane (prov. caban a). Cadenas (prov. cadenat). Caisse (prov. caissa). Canevas , grosse toile écrne (forme normanno-picarde dérivée de caneve, chanvre). Caserne (prov. cazerna). Dôme, coupole (prov. doma < owpa). Escalier. Estrade (IV, § 469). Ganse. Martingale (prov. martegalo).

2° Usages et coutumes. Aubade (prov. au b ad a). Bague (prov. b a g a). Cadeau (prov. c a p d e 1). Cadet (gasc. capdet). Dot: »ce mot de dot lequel ils disent en certains endroits du royaume et principalement en Lyonnais, pour douaires (Despériers, Nouv. Récréations, n° 43). Tocsin (prov. t o c a s e n h).

3° Personnes. — Badaud (prov. badau). Bagasse (prov. bagassa; IV, § 181). Baladin (prov. baladin; IV, § 177). Cagot (béarnais cagot). Capelan (prov. cap élan). Fat (»est un mot de Languegoth«, Rabelais). Gouge, fille (prov. goujo). Goujat (prov. goujat), proprement: garçon.

4° Agriculture. — Aiguillade (prov. agulhada). Araire (prov. araire < aratrum).

5° Animaux. — Abeille (prov. abelha < a pic nia) remplace la vieille forme ef (apem). Avette (mot vendômois). Bourriquet et bourrique (prov. bourriquet et bourrico, fém. de bourric, du lat. burricus). Cigale (prov. ci gai a

< cicada). Daurade ou dorade (prov. daurada). Escargot (prov. escargol; III, § 291). Flamant (prov. flamenc).

6° Plantes. — Arbouse (prov. arbousso, fém. de arbous < arbuteus, lat. arbutus). Asperge. Brugnon (prov. brugnoun). Ciboule (prov. cep u la < caepulla). Marron (mot venu de Lyon). Mélèze (mot du patois des Alpes). Micocoulier (prov. m i c o c o u 1 i é). Rave (prov. r a v a < r a p a, pour r a p u m).

7° Marine. — Câble (prov. cable). Gabare. G (due, gabier (prov.). Mascaret (gasc.). Mistral (prov.). Radeau (prov. r a d e 1 h

< rate 11 um).

8° Aliments. — Cotignac, autrefois coudoignac (prov. coudo ugn a t, dér. de cotoneum). Omelette (ou amelette ).

9° Chauffage. — Houille (mot liégeois).

Remarque. Parfois le mot emprunté au dialecte est le doublet d’un mot déjà existant dans la langue. Exemples: Auberge — herberge (§ 7,i). Capelan — chapelain (dér. de chapelle). Caisse — châsse (lat. caps a). Cagoule — coule (lat. cuculla). Escalier — échalier (lat. scalarium). Notons aussi cadeau — cadet — chapiteau, qui remontent tous à cap i tel lu m, dim. de c a p u t.

33. A côté des dialectes ou patois, il faut faire une place à l’argot proprement dit (cf. § <31), qui se rencontre, peut-être pour la première fois, dans le J.eu de saint Nicolas de Jehan Bodel (XIIIe siècle); dans les scènes de taverne de ce drame original, les trois ribauds Clikès, Pincedès et Rasoirs usent d’un idiome particulier aux voleurs, et maintenant incompréhensible. Rappelons aussi quelques vers de Richars li biaus, où il est dit que: «Richars un escuiier auoit Qui le gargon [jargon] trestout sauoit« (v. 3333 — 34). Au XVe siècle, Villon compose toute une série de ballades dans cette langue obscure et embrouillée, qu’il appelle jargon ou jobelin, et qu’on est encore loin de comprendre. Dans plusieurs scènes du vaste Mistere du Vieil Testament (voir notamment la XLIVe partie), les bourreaux et les artisans se servent à tout moment de mots d’argot, tels que brocant. brouer, confoneer, creux, endosse, escarrir, foncer, georget, gourdement, mate, miverie, peautre, pience, rost. On peut encore étudier l’argot dans le procès des »CoquilIars« (membres de la compagnie de la Coquille, association criminelle); le procès eut lieu en 1455. 11 existe aussi des documents sur l’argot dont se servaient les malfaiteurs dans la Suisse romande au XVIe siècle (Romania, XXXIII, 309). Les emprunts les plus notables que la langue littéraire ail faits à l’argot, sont gueux, matois, narquois, polisson et trucher.

34. Emprunts- aux langues classiques. Un des traits les plus caractéristiques du moyen français est l’emploi toujours croissant de mots savants (cf. § 19). Les nouveaux genres littéraires, ainsi que les nouvelles études savantes, si nombreuses alors, demandent à tout moment des termes inconnus à la vieille langue; on les prend tout faits au latin et au grec, ou bien on les forge avec les éléments que fournissent ces deux langues. C’est surtout cette invasion de mots savants qui fait perdre au vocabulaire français son caractère original

et populaire. La Renaissance classique remonte au temps de Charles V; elle se manifeste d’abord dans des traductions: Pierre Bersuire traduit Tite-Live (vers 1350), Nicole Oresme traduit Aristote (vers 1380), et ces deux humanistes trouvent aux siècles suivants de nombreux imitateurs. Tous les traducteurs puisent à pleines mains dans le vocabulaire classique. Oresme a dressé lui-même des listes des »mots estranges« (cf. IV, § 108) ou des «mots forts« dont il s’est servi; en voici quelques exemples: anarchie, aristocratie, démocratie, économie, mélodie, monarchie, période, poeme, politique. Les mots savants, ainsi que les constructions latines, abondent aussi dans l’école bourguignonne et flamande des «Grands Rhétoriqueurs«, pour qui l’idéal est de «parler latin en français». Le père de cette école est Georges Chastellain (1419 — 1470), nommé le «suprême rhétoricien« ; il eut de nombreux élèves et imitateurs, parmi lesquels il faut citer Jean Molinet de Valenciennes et Jean Lemaire de Belges (f 1524); ce dernier était flamand, mais il n’écrivait qu’en français. Rappelons aussi Guillaume Crétin, Jehan Marot et André de la Vigne, lequel a rimé des vers qui n’ont de français que l’orthographe et où presque tous les mots sont latins. Voici un échantillon de prose française due à la plume de Frère Jehan Gachi (1524): «Emmy mes lucides intervalles me suis esvertué a escripre en langue vernacule et loquution gallique ce qu’av pu deprehender de l’interloquution desdits personnages, quoique description latine me aye tousjours plus agréé. « La Renaissance classique triomphe au XVIe siècle: François Ier fonde le Collège Royal de France, la «trilingue et noble académie«, organisée par le grand érudit Budé; on traduit, on commente les grands auteurs de l’antiquité; Henri Estienne entreprend ses immenses travaux sur les langues anciennes. L’éducation qu’on donne aux enfants est toute classique: Montaigne apprend le latin avant le français ( Essais , I, chap. 25), Robert Estienne est obligé de s’entretenir dans la langue de Plaute avec ses parents et les domestiques, et A. d’Aubigné «lisoit aux quatres langues« à l’âge de six ans. Thomas Sebillet dit dans son Art poétique (1548): «Je desire pour la perfection de toy, Poète futur, en toy parfaicte congnoissance des langues Grecque et Latine: car elles sont les deux forges, d’où nous tirons les pièces meilleures de notre harnois«. On

Kr. Nyrop: Grammaire. I 4

comprend facilement que, dans de telles conditions, latinismes et hellénismes abondent. Montaigne remarque: »Si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il [nostre langage] languit soubs vous et fleschit, et qu’à son default le latin se présente au secours et le grec à d’autres« ( Essais , III, chap. 5). »La plupart d’entre nous, dit Estienne Pasquier dans une de ses lettres, nourris dès notre jeunesse au grec et au latin, ayant quelque assurance de notre suffisance, si nous ne trouvons mot à point, faisons d'une parole bonne latine une très-mauvaise en françois, ne nous avisant pas que ceste pauvreté ne provient de la disette de nostre langage, ains de nous mesmes et de nostre paresse« ( Lettres , II, 12).

Remarque. Dans la lettre de Gargantua à Pantagruel, qu’on a appelée »le chant triomphal de la Renaisance«, Rabelais dit que «c’est honte qu’une personne se die sçavant«, si elle ne connaît pas le grec. Cette langue donne en effet la vraie clef du génie antique; aussi était-elle regardée comme bien plus fine, plus parfaite et plus noble que le latin; les peuples de l’Europe civilisée prétendaient descendre des Grecs; il y en avait aussi qui réclamaient la même origine pour leur langue maternelle. En France, Joachim Périon (De linguœ gallicœ origine, ejusque cum grœca cognitione, 1555) et Henri Estienne (Conformité du langage françois avec le grec, 1565) se font les champions ardents de cette théorie; voici quelques-unes de leurs étymologies aventureuses: afin < îva; austruche < 6 axpouô-ôç; car < ydp; disner < Ssiuvetv; envoyer < TtéfiTteiv; fol < tpaOXoç; hùqueton (§ 20, î) < à xixwv; moy < pot; quand < x&v ; sire (pour cyrel) < xüpioç, etc. Sapienti sat! De nos jours, l’abbé Espagnolle et J.-E. Choussy (Remania, XXXVIII, 150) n’ont pas eu peur de reprendre et de continuer ces élucubrations.

35. L’admiration pour la civilisation classique provoqua en France la formation dej toute une école littéraire, qu’on a nommée la Pléiade, et dont le chef, ou plutôt le ehorège, est Ronsard, le vrai fondateur de la nouvelle poésie française. L’opuscule enthousiaste La Deffence et Illustration de -la Langue françoyse, que lance, en 1549, Joachim du Bellay, fut regardé comme le programme de cette école. Du Bellay, qui adopte des idées déjà exprimées par Peletier du Mans, s’est inspiré surtout d’un livre de Speroni; tout en réfutant tacitement Y Art poétique de Thomas Sebillet (1548), il défend chaudement la langue française, et soutient qu’elle ne doit pas être nommée barbare (chap. 2), qu’elle n’est pas si pauvre que beaucoup l’estiment (chap. 4), Jet qu’elle n’est pas incapable de philosophie (chap. 10); il finit par une exhortation aux

Français d’écrire en leur langue, tout en reconnaissant pourtant que »la langue Françoise n’est si riche que la Grecque ou Latine« (chap. 3). C’est pourquoi il propose «d’amplifier la langue Françoyse par l’imitation des anciens auteurs Grecs et Romains« et de piller, sans conscience, «les sacrez thresors de ce temple Delphique«. Il faut, dit-il, aborder dans la littérature des genres nouveaux, il faut imiter les formes poétiques des anciens, créer des rythmes nouveaux, introduire dans la poésie française la mythologie ancienne et enrichir la langue en créant beaucoup de termes nouveaux: »Ne crains doncques, poète futur, d’innover quelques termes en un long poëme principalement, avecques modestie toutesfois, analogie et jugement de l’oreille, et ne te soucie qui le treuve bon ou mauvais: espérant que la postérité l’approuvera. « Ce livre hardi, né d’un grand enthousiasme pour le classicisme et d’un profond patriotisme, eut un grand retentissement, et toute la Pléiade s’empressa d’adopter le programme de Du Bellay.

36. Les aspirations de la Pléiade ont été souvent méconnues; Ronsard (1524 — 1585) surtout a été le souffre-douleur des railleries des critiques. Mais on lui a fait grand tort, comme l’a montré excellemment A. Darmesteter: «Ronsard tenta, dit-il, de créer une langue propre à la poésie, plus riche, plus expressive, plus relevée que la prose. Pour atteindre ce but, il n’emprunta pas, comme on l’accuse à tort, des mots au grec et au latin. Qu’on lise ses œuvres, même celles des premières années, les hymnes et les odes pindariques, on sera étonné de voir combien peu sa muse «parle grec et latin«; on ne trouve pas plus de mots empruntés aux langues anciennes que dans les écrivains les plus français de son temps, Amyot, Pasquier, Estienne, etc., mais il recourt à des procédés de construction inspirés par l’étude de la poésie antique. Ainsi Boileau a tort quand il fait parler grec et latin à la muse de Ronsard; il faudrait dire qu’elle parle français, mais pense en grec et en latin. « En effet Ronsard est grec par les procédés, les mythes, les images et les belles sentences, mais il est français de cœur, de génie, d’idéal, comme l’a dit J. -J. Jusserand; il aime et vénère sa langue maternelle, et il parle

avec un orgueil légitime des grands services qu’il lui a rendus:

le vy que des François le langage trop bas A terre se trainoit sans ordre ny compas:

Adonques pour hausser ma langue maternelle,

Indonté du labeur, ie trauaillay pour elle, le fis des mots nouueaux, ie r’appelay les vieux,

Si bien que son renom ie poussay iusqu’aux Cieux. le fvs, d’autre façon que n’auoient les antiques,

Vocables composez et phrases poétiques,

Et mis la Poésie en tel ordre qu’apres Le François fut égal aux Romains et aux Grecs.

Dans la seconde préface de la Franciade, il dit: »C’est un crime de leze-majesté d’abandonner le langage de son pays, vivant et fleurissant, pour vouloir deterrer je ne sçay quelle cendre des anciens. « Le testament philologique de Ronsard nous a été conservé par A. d’Aubigné, qui raconte, dans l’Avertissement en tête des Tragiques, que Ronsard lui disait quelquefois, à lui et à d’autres disciples: «Mes enfants, deflfendez vostre mère de ceux qui veulent faire servante une Damoyselle de bonne maison. Il y a des vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre françois, comme dougé, tenue, empour, dorne, bouger, bouger, et autres de telle sorte. Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et deffendiez hardiment contre les maraux qui ne tiennent pas élégant ce qui n’est point escorché du latin et de l’italien et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner que louer, mespriser, blasmer: tout cela est pour l’escholier de Limousin. Voila les propres termes de Ronsard. « Ainsi, au point de vue de la langue, la rupture avec le moyen âge n’est pas encore consommée; on continue aussi à lire les romans de chevalerie, et même les membres de la Pléiade daignent se servir des vieux mots qu’ils y ont trouvés (cf. IV, § 198). Tels sont, par exemple: aherdre (s’attacher), adeulé (triste), brehaing (stérile), coint (élégant), emmi (parmi), isnel (rapide), mehaigne (perclus), mire (médecin), pers (bleu), etc. Nous lisons dans l’Epître de J. du Rellay au seigneur de Morel, qui précède Deux livres de l’Énéide (1555): »J’ay usé de gallées pour galle res, endementiere pour [en [ce pondant, isnel pour léger, carrolant pour dansant et autres, dont l’antiquité (suivant l'exemple

de mon aucteur Vergile) me semble donner quelque majesté au vers, principalement en un long poème, pourveu toutesfois que l’usage n’en soit immodéré. « La tentative de faire rentrer dans l’usage des mots archaïques n’a guère réussi; on ne parvint ni à les dérouiller ni à les »provigner«, comme le voulait Ronsard.

Remarque. Dans un de ses Dialogues (I, p. 189), le grand helléniste Henri Estienne s’est dépeint lui-même »ayant une grande table chargée de vieux livres Frances, Rommans et autres, dont la plus grand part estet escrite à la main«, et il ajoute que »par la lecture de ces vieux Rommans on decouvret de grans secrets quant à la cognoissance de l’ancien langage Frances: et que ceste cognoissance servet beaucoup à juger de la dépravation qui est aujourd’huy«. A côté de H. Estienne, il faut nommer Claude Fauchet, dont le Recueil de l'origine de la langue et poesie française parut en 1581, et Estienne Pasquier (1560 — 1621), auteur du gros livre des Recherches de la France. Ces deux érudits, doués d'un sens critique supérieur à celui d’Estienne, ont pourtant profité très largement de ses travaux. Il est intéressant de constater que Fauchet remonte jusqu’aux Serments de Strasbourg; du reste, il fait au »gaulois« une part excessive dans la formation de la «langue romande«, comme Estienne l’avait fait pour le grec.

37. L’idolâtrie des langues classiques, qui amène alors un déluge toujours croissant de néologismes, et les innovations philologiques des poètes de la Pléiade excitent une opposition assez vive. Déjà Geofroy Tory s’indigne, dans son Champ fleury (1529), contre ceux qu’il intitule dédaigneusement «escumeurs de latin«, «forgeurs de mots nouveaulx« et »jargonneurs«. Voici une de ses boutades: «Quant Escumeurs de Latin disent: Despumons la verbocination latiale et transfretons la Sequane au dilucule et crépuscule; puis déambulons par les Quadrivies et Platees de Lutece; et comme verisimiles amorabundes, captivons la benivolence de l’omnigene et omniforme sexe féminin, me semble qu’ils ne se moquent seullement de leurs semblables, mais de leur personne. « L’attaque de Tory est continuée par Rabelais, qui dénonce les «revendeurs de vieux mots latins tous moisis et incertains«, en soutenant que «notre langue vulgaire n’est tant vile, tant inepte, tant indigente et a mespriser qu’ils l’estiment« (Liv. V, Prol.); il faut surtout rappeler l’immortel chapitre «Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisoit le langaige françois« (II, chap. B), où il a fustigé avec une verve inimitable tous les pédants corrupteurs du français et surtout l’école des Grands Rhétoriqueurs

(§ 34). A côté de cette scène de vraie comédie, les autres satires du mal du temps, telles que la farce de Maistre Mimin (A T F, II, 338), dirigée tout spécialement contre l’éducation latine, ou la nouvelle de »l’avocat qui parloit latin à sa chambrière» (Bon. Despériers, Noua, récréations, n° 14), sont de moindre importance. Il est curieux de constater que Rabelais lui-même, qui était si profondément pénétré de la culture classique, est un grand »forgeur de mots nouveaulx« et abuse souvent de néologismes latins; il écrit par exemple: »Nous estions bien bonne compagnie de gens studieux, amateurs de peregrinité ... Et curieusement contemplions la sumptuosité des temples et palais magnifiques. Et entrions en contention qui plus aptement les extolleroit par louanges condignes« (IV, chap. 11). Ici, presque tout est latin. Reproduisons, à ce sujet, quelques réflexions judicieuses de P. Stapfer ( Rabelais . Paris, 1889. P. 442 ss.): »Le XVIe siècle nous apparaît comme une époque héroïque d’anarchie et d’indépendance où les grands fabricateurs de mots et pétrisseurs de formes nouvelles ont pu tenter librement toutes les audaces. Nul, parmi ces oseurs, ne fut plus hardi ni plus heureux que

Rabelais . De l’Aulnaye compte dans son glossaire de

Rabelais 952 mots latins et 517 mots grecs. Cette active fabrication de termes nouveaux n’a pas été en somme un travail entièrement perdu, puisqu’un bon nombre de ces néologismes savants ont passé dans la langue. Quand l’écolier limousin employait les mots patriotique, crépuscule, indigène, qui ne nous font point rire aujourd’hui, les contemporains ne les trouvaient pas moins extraordinaires que marsupies, egene, flagitiose ou dilucule. Si l’on réfléchit que, pour enrichir de vingt mots notre idiome, Rabelais devait peut-être en risquer deux cents, on saura gré à ce grand semeur de la prodigalité folle avec laquelle il a lancé, à travers le champ profondément labouré du langage français en révolution, des poignées de barbarismes. «

Remarque. On doit à Rabelais une «Briefve déclaration d’aucunes dictions plus obscures contenues on quatriesme livre des faicts et dicts héroïques de Pantagruel«. Cette liste est très instructive ; elle nous montre que Rabelais se croit obligé d’expliquer des mots tels que catastrophe, mythologie, sarcasme, période, pyramide, etc. Plusieurs autres auteurs, médecins et philosophes, ont également accompagné leurs livres de glossaires explicatifs.

38. Examinons maintenant de plus près les mots de formation savante qu’a adoptés le moyen français. En voici d’abord quelques exemples: abstrait, absurde, adopter, adoptif, apparat, argutie, athée, bibliothèque, caduc, calamité, cancer, candeur, candide, capable, captif, categorie, concert, convulsion, dépravation, dextérité, docile, docte, élection, enthousiasme, epigastre, explication, facilité, homogène, hygiene, hypothèse, impetrer, intelligence, inutile, invalide, lascif, pacifique, patrie, patriote (IV, § 26), police, pudeur, pudique, sollicitude, stratagème, sympathie, symptôme, utile, etc., etc. Tous ces mots sont encore en usage, mais il y en a beaucoup d’autres qui n’ont pas survécu à la Renaissance: aliéné, angustie, copie (abondance), diuturne, experiment, extoller, moleste, muliebre, pristin, vate, etc.

Remarque. On a souvent attribué à J. du Bellay l'honneur d’avoir introduit le mot patrie en français. II n’en est pas ainsi. Du Bellay doit se contenter de l’honneur d’avoir vulgarisé le mot, car il est sûr que patrie est employé dès 1544 par Maurice Scève et par Estienne Dolet.

39. Dans beaucoup de cas, le mot savant est le doublet d’un mot populaire, c.-à-d. que le primitif du mot savant existe déjà dans la langue sous une forme qui en est la continuation directe. Ainsi natif, introduit vers la fin du moyen âge, reproduit servilement nativus, qui avait déjà donné régulièrement naïf. Pour le sort de ces doublets, deux possibilités se présentent:

1 0 L’ancien mot populaire reste à côté du mot savant avec différenciation du sens (IV, § 235): assouvir — assoupir ; chétif

— captif; droit — direct; frêle (pour fraile, § 200) — fragile; façon — faction: grief — grave; loyauté — légalité; nager — naviguer ; naïf — natif; noël — natal; poison — potion: raison

— ration; sevrer — séparer, etc.

2° L’ancien mot populaire est remplacé par le mot savant: ameor — amateur; avorir — abhorrer: brief — bref (cl’, brièvement); detteur — débiteur; enterver — interroger; lëun — légume; soutil — subtil; surgien — chirurgien ; trëu — tribut; vitaille — victuaille, etc.

Remarque. On se contente souvent d’arranger un peu l’ancien mot pour lui donner un air plus savant: aver > avare, besaïeul > bisaïeul, bescuit > biscuit, chasteé > chasteté, crucefis > crucifix, durté > dureté, encredulité > incrédulité, enstruire > instruire, estrument > instrument, orine > urine, parfont

> profond , settembre > septembre, souffire > suffire, etc. Parfois le changement est purement orthographique; ainsi au lieu de ni, pie, povre, ele, doit, vint, on écrit nid, pied, pauvre, aile, doigt, vingt, pour les rapprocher davantage des primitifs latins nid u m, pedem, pa u per em, a la, d igi t u m, viginti. Il arrive aussi qu'on se trompe d’étymologie, et c’est ainsi que savoir, pois, disner, escouter sont remplacés par sçavoir, poids, dipner, aeouter, parce qu’on les rapporte à scire, pondus, Ss'.tivscv, àxoùsiv (les vrais primitifs sont sapere, pensum, disjejuna ré, a u sc u 1 1 a r e). Voir §§ 96 et 97.

40. L’influence classique se fait aussi sentir hors du domaine de la lexicographie. Signalons par exemple, pour la formation des mots, les nombreux composés employés comme épithètes: Castor s’appelle dompte-poullain, Apollon tire-loin, le vent chasse-nue, rase-ierre ou ébranle-rocher, le moulin brisegrain, le mouton porte-laine, l’été donne-vin, l’or chasse-peine, oste-soin, donne-vie, etc. (III, § 576). Ronsard, Du Bellay, Baïf et Du Bartas ont créé beaucoup de ces épithètes, composées à l’imitation des épithètes homériques et pindariques, mais elles sont toutes mortes avec le XVIe siècle. C’est de même sous l’influence du latin que l’emploi de la proposition infinitive devient de plus en plus général (cf. VI, § 213,2): Ils demandaient les cloches leur estre rendues (Rabelais). Disant misere estre compagne de procès (id.), etc. Il faut encore, dans le domaine de la syntaxe, signaler les nombreuses constructions absolues qui essaient d’imiter les ablatifs absolus du latin, et les fréquentes constructions relatives à la manière latine (cf. F. Brunot, Hist. long, fr., t. II. P. 425 — 428). On a même essayé de régler le genre des mots d’après le latin, en disant un erreur, un horreur, un humeur, etc. (III, § 675). Ces tentatives n’ont pas réussi, pas plus que l’essai de faire revivre les comparatifs latins en -ior et les superlatifs en -i s sim us (voir ID, § 451, Rem.).

41. L’Italie, berceau de la Renaissance, était, dès la dernière moitié du XIVe siècle, le siège d’une brillante civilisation due aux efforts ardents des humanistes, aux admirables productions des artistes et au riche développement du commerce et des industries. La séduisante beauté de ce pays se révèle aux Français lors des expéditions militaires de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier; Ph. de Commines nous fait comprendre à quel point ils sont éblouis des splendeurs entrevues.

Bientôt (les relations suivies s’établissent entre les deux pays, et les arts, comme la politique et le commerce, attirent en France toute une invasion d'Italiens, surtout des artistes, dont beaucoup entrent au service des rois français. Charles VIII fait bâtir son château d’Amboise par des maîtres italiens, et Louis XII donne à Fra Giocondo le titre d’architecte royal; les châteaux de Blois, de Chambord, de Chenoneeaux, de Fontainebleau et beaucoup d’autres monuments témoignent encore de la mâle beauté de la Benaissance italienne et de .son importance pour la France. Ajoutons que François Ier attira à sa cour Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Benvenuto Cellini, le Rosso, le Primatice, etc. L’influence des Médieis contribue aussi, et d’une manière remarquable, à répandre l’italianisme en France. Autour de la reine florentine Catherine de Médieis se groupe toute une cour de gentilshommes, d’astrologues et d’aventuriers de toute espèce, qui ont la manie de tout accommoder à l’italienne. En même temps se répand la connaissance de la littérature italienne. La novella (IV, § 466) est imitée dans les »Cent nouvelles nouvelles« (vers 1460), la terzci rima est employée pour la première fois en France par Lemaire de Belges; on cultive le sonnet et la pastorale, on traduit Dante, Pétrarque, Boccace, l’Arioste, le Cortegiano de Castiglione (1537), Y Arcadie de Sannazar (1544), et on fait représenter la Calandria de Bibbiena (1548), les Lucidi de Firenzuola (1555), la Flora de L. Alamanni, etc., etc. Il va sans dire que la manie italienne n’est pas sans affecter la langue. Les Italiens qui séjournent en grand nombre à la cour de Henri II écorchent le français d’une manière grotesque. Voici comment s’exprimait le comte de la Mirande en se plaignant au roi de la fuite de son fils: «Corps di Dio, Sire, je son ruynat. Mon forfante de bastardin m’a robat trente mille escouz in oro, et tout ce que j’avia de riche et precioulz en quatre coffres; et s’en est andat con les coffres et miei inuletti rendre Anglais. Il n’i a pas mon colliero et mantello de l’Ordre qu’il ne m’a habbia emportât, dispeto di Dio: que feray-je?« Si les Italiens écorchent le français, beaucoup de Français, de leur côté, ne le traitent pas mieux; ils l’affublent à qui mieux mieux de vocables italiens, ils chantent la primevere (prima ver a), ils bravigent (braveggiare) les cieux pour l’amour de leur belle, ils s'adoulourenl

(addolorare) de son asprezze (asprezza), etc. C’était une affaire de mode.

Remarque. Avec la commedia dell’ arte, l’italien est introduit sur la scène. Dans le théâtre de Tabarin (établi sur la place Dauphine au commencement du XVIIe siècle), le docteur amoureux Piphagne parle un vénitien francisé, tel que le parleront ensuite les acteurs de la troupe de Gherardi. En Voici un spécimen: Viens kà, Tabarin, sas-to que me voglio merida? alligressa! vidis-to com sem disposto ( Farces tabariniques , lre farce).

42. L’influence prédominante des Italiens et de leur langue excita l'indignation de beaucoup de Français patriotes. Déjà, en 1512, Pierre Gringore dit dans sa hardie Moralité:

Il n’est rien pire, par ma foy,

Qu’est ung François ytaliqué.

Dans le courant du siècle, les satires des Italiens et des partisans de l’italianisme augmentent en nombre et en âpreté. Bonaventure Despériers, Ronsard, Joachim du Bellay, Jacques Tahureau, Noël du Fail et d’autres encore attaquent les »gastefrançois« dans des nouvelles, des dialogues et des sonnets; Grévin les porte même sur la scène et raille les bravaches italiens dans sa comédie Les Esbahis (1561). Mais la plus violente attaque contre les »italianiseurs« ou »romipètes« vient de Henri Estienne, fervent défenseur de la langue maternelle. Dans ses Deux dialogues du nouveau langage françois italianizé et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps (1578), qui critiquent non seulement la langue corrompue et affectée des italianisants, mais aussi la vie des gens de cour, les mœurs et le règne des mignons, il dénonce tous les vocables étrangers qui sont en train de supplanter les »bons et natifs termes françois«. Ces dialogues curieux, où il y a beaucoup d’esprit et de bon sens, à côté de longueurs, mettent en présence Celtophile (l’ami du français), qui revient de voyage et ne comprend mot du nouveau jargon italianisé, Philausone (l’ami de l’italien), qui représente les courtisans »gaste-françois«, et Philalèthe (l’ami de la vérité, c’est-à-dire Henri Estienne lui-même).

Voici le commencement du premier dialogue: Celt. Bon iour, monsieur Philausone, ie suis fort ioyeux de ceste rencontre, car i’auois délibéré de vous aller prier d’vn plaisir.

P h il. Bon iour à vostre seigneurie, monsieur Celtophile. Puis qu’elle s'allegre tant de m’auoir rencontré, ie iouiray d'vne allégresse réciproque de m’estre imbatu en ce lieu. Mais il plaira à vostre seigneurie piller patience si ie luy di qu’elle a vsé en mon endroit d’vne façon de langage qui n’a point bon garbe.

- Celt. Et la vostre aussi prendra patience si ie luy di que ie n’enten point son iergon, quand elle me parle de Bon garbe.

P h il. Aimeriez-vous mieux que ie vous disse Bon galbe? car le vulgaire des courtisans parle ainsi, etc. — Ces quelques répliques suffisent pour montrer l’esprit général de la satire. Ajoutons que Henri Estienne n’admet pas qu’on emprunte aux Italiens d’autres mots (pie charlatan, baladin, bouffon, intrigant, poltron, poltronnerie, forfanterie, spadassin, assassin et autres pareils termes injurieux. Voici pourquoi: «Quant à ceux qu’ils nomment charlatans, il ne se faut esbahir si nous ne pourrions trouuer vn mot François signifiant telles gens: veu que le mestier duquel ils se meslent, est tel, qu’à grand’peine le pourroit-on descrire à vn François, si non en les contrefaisant (I, 83) .... >» 1 1 a bien falu que l’Italie ait diet assassino long temps deuant que la France dist assacin ou assacinateur, veu que le mestier d’assaciner auoit esté exercé en ce pays la long temps auparauant qu’on sceust en France que c’estoit« (I, 97).

Nous reproduirons encore les réflexions judicieuses d’Estienne sur ce qu’Horace appelait »jus et norma loquendi«: Philal. Comme aussi il faut que la raison domine, et en conférant le langage des vns auec celuy des autres, s’en faut rapporter à elle: tellement que si en quelque chose la raison se trouuoit estre du costé des crocheteurs, voire des bergers, quant au langage, et non pas du costé des courtisans, il faudrait qu’ils passassent condemnation, quelques grands qu’ils fussent. — P h il. Plusieurs courtisans ne vous confesseroyent iamais que cela pust aduenir, que la raison se trouuast du costé des crocheteurs, ou des bergers, plustost que du leur: et aucuns vous diroyent bien pis, qu’ils n’ont que faire auec elle. — Philal. Les courtisans qui parleroyent ainsi, parleroyent mieux qu’ils ne penseroyent, et diroyent la vérité. Car ie sçay bien que plusieurs d’eux n’ont que faire ni (pie souder auec ceste madame qui s’appelle La raison (II, 247—48). — A la fin du second Dialogue, Philausone se déclare prêt à

ne plus approuver »ceux qui à tous propos mettent des mots italiens en la place des [mots] franeès«; et il exprime le vœu qu’on lui fasse connaître »par vives raisons que nostre langage francès est aussi bon et aussi beau, tant pour tant, que le langage italiens H. Estienne s’est lui-même chargé de cette tâche. L’année suivante, il publiait la Précellence du langage français (1579), œuvre originale et intéressante, bien que très confuse, où il s’efforce de montrer la supériorité absolue du français sur l’italien, thèse déjà esquissée en 1511 par Lemaire de Belges dans sa Concorde des deux langages.

43. Malgré les vives critiques des Estienne et des Du Bellay, les italianismes fourmillent dans les auteurs du XVIe siècle. Cependant, beaucoup des termes italiens, qui ne doivent leur existence en France qu’à un caprice de la mode, disparaissent vite; mais il en reste un nombre assez considérable pour marquer le vocabulaire français d’une forte empreinte. Voici une liste sommaire des emprunts les plus importants:

1° Termes militaires. Alerte ou à l’herte, à l’airte (all’erta, sur la hauteur); arquebuse (archibuso) remplace haquebute (ail. hackenbüchse); attaquer (attaccare); bastion (b a s t i o n e) ; bataillon (battaglione); bicoque (b i c o c ca); brigade (brigata); brigand (brigante; IV, § 172); caisson, altération de casson (cassone); canon (cannone); cantine (cantin a); caporal (cap orale); cartouche (car toccio); casemate (casamatta); cavalcade (ca va Ica ta); cavalerie (cavalleria); chamade (§ 116,5); citadelle (citadella); colonel (c o 1 o n n e 1 1 o) ; embuscade (imboscata); escadre (squadra); escadron (squadrone); escalade (s cal a ta); escamper (s c a m p a r e) ; escarmouche (scaramuccia); escarpe (s car p a); escopette (sc h i o p p e 1 1 o); escorte (scorta); espion (s p ion e); eslacade (s te cc a ta); fantassin (fantaccino); gabion (gabbione); lancepessade (lancia spezzata), plus tard anspessade, aide de caporal (cf. § 339, Bem.); parapet (parapet t o) ; révolte (r i v o 1 1 a) ; sbire (s b i r r o) ; sentinelle (sentin e 1 1 a) ; soldat (s o 1 d a t o) ; vedelte (v e d e 1 1 a).

2° Art et industrie. — Artisan (artigiano); balcon (balcone); baldaquin (b a 1 d a cc h i n o); balustre (balaustro); belvédère (belvedere); bocal (boccale); bronze (bronzo);

(il

bust, plus tard buste (busto); cabinet (cabinetto); cadence (cadenza); cadre (q u a d r o) ; carrosse (c arrozz a) ; corniche (cornice); corridor (corridore); costume { costume); façade (facciata); faïence (faenza); fresque (fresco); frise (fregio?); galbe (garbo); médaille (medaglia); maquette (macchietta); mosaïque (mosaico); smalt (smalto); stuc (stucco), etc.

3° Termes de cour. — Altesse (altezza); altier (altiero); ambassade (vén. a m b a s s a d a), ambassadeur; banquet (b anche tt o); bouffon (buffone); camérier (cameriere); camerlingue (c a m e rl i n g o); carrousel (carosello); cavalcade (cavale a t a) ; cortège (corteggio); courtisan (cortegiano), courtiser; créature, favori (créât ura); mascarade (ma sellera ta); page (paggio).

4° Commerce et marine. — Banque (b a lie a); banqueroute (bancarotta); bilan (bilan cio); crédit (eredito); douane (doana, dogana); ducat (ducato); faillite (fa 1 lit a); florin (fiorino); million (milione); sequin (zeccliino); trafique, plus tard trafic (traffico). — Bourrasque (borrasca); boussole (bussola); chiourme (ciurma); escale (scala); frégate (fregata); galéace, galéasse (galeazza); galère (galera); gondole (gondola); nocher (n o c c h ie r e); pilote (pilota); proue (gén. proa).

5° Vêtements et étoffes. — Burat (buratto); caleçon (calzone); camisole (camiciola).

6° Vivres. — Artichaut (a rt ic i o cc o); cavial, caviat ou caviar (c a via le, mot slave); céleri (se lie ri); chicorée (cicorea); chou-fleur (d’après cavol-fiore).

7° Injures, etc. — Balourd (balordo); bandit (bandito); canaille (canaglia); charlatan (cia r lata no); coïon (coglione; IV, § 189); faquin (facchino); forfante (furfante), forfanterie; malandrin (m a 1 a n d r i n o) ; poltron (poltrone); populace (popolaccio); rodomont (Rodomonte); spadassin (s p a d a c c i n o) ; supercherie (soperchieria).

Remarque. — Quant à assassin, il est probable que ce mot, comme le veut H. Estienne (§ 42), vient de l’italien. Mais il se rencontre déjà au moyen âge sous des formes diverses, et semble avoir été emprunté directement à l’arabe à l’époque des Croisades. Le nom d’Assassins donné aux Ismaéliens ou Bathéniens est en effet l’adjectif arabe hachûchi ou hachichi, dérivé de hachîch, boisson forte dont s’enivraient ces terribles sectaires (IV, § 525).

8° Termes divers. — Accorl (accorto); accoster (a cc ostare); amouracher (amoracciare); argousin (\é n. alguzin); arlequin (a r lecc h ino); bagatelle (b agate 11 a); baguette (bacchetta); bourle, burle (burla); brave (bravo), bravache , bravade: brusque (brusco); bulletin (ballet ino); capriole ou cabriole (capriola); calme (calma); caprice (cap rie cio); caresse (c a r e z z a) ; carnaval (earnevale); carrière ( c a r r i e r a); carriole (carriuola); estrapade (s t r a p p a t a) ; gazette (g a zzetta); à V improviste (improvvisto); intrigue (intrigo; 1 1 1, § 702) ; madrigal (m a d r i g a 1 e) ; massepain (marzapane); pantalon (P an ta 1 on e); pédant (pédante; la forme pédante est employée par J. du Bellay); réussir (ri use ire) et réussite; reversin, reversi(s) (rovescino).

44. Les mots d’emprunt italiens sont souvent les doublets de mots français (cf. § 39). Trois cas sont possibles:

1 0 Le mot français reste à côté du mot italien: chaîne —

cadène; chance — cadence; charbonnée — carbonnade; chevalier

— cavalier: chevauchée — cavalcade; duché — ducat; échelle — escale; émail — smalt; équerre — escadre; hautesse — altesse; maille — médaille; prêt — preste; renié — renégat; soudart — soldat, etc.

2° Le mot français est remplacé par le doublet italien: afié

— affidé; baucent — balzan; charrière — carrière ; châtaigne (chevetaigne) — capitaine; chiennaille, chenaille — canaille; courtoger — courtiser; eschelement — escalade; eschiver — esquiver; espie — espion; meschin — mesquin, etc.

3° Dans quelques cas on a des formes contaminées (§ 524): Embuscade < it. imboscata -\- vfr. embusche. Marquis < it. marehese -(- vfr. marchis. Ravelin < it. r i v e 1 1 i n o + vfr. ravin. Estocade < it. steccata -j- vfr. estache; la forme estocade est due au vfr. estoc. Le changement de la vieille forme cifre (§ 20, i) en chiffre paraît dû à l’influence de l’it. cifra [tjifra]; comp. cicorea > chicorée, cipollata > chipolata, etc. Pulitezza est devenu politesse sous l’influence de poli.

45. Il V avait aussi des relations littéraires et politiques entre la France et l’Espagne. Philippe II (1556 — 1598) avait épousé, en 1559, Elisabeth, fille de Henri II, et ce mariage fut le prétexte de l’ingérence malheureuse des Espagnols dans les

affaires de la France. 11 a fallu la vaillance et le génie de Henri IV pour délivrer le pays de l’invasion étrangère; mais si le vainqueur d’Ivry réussit à chasser de France les Espagnols, leurs modes et leurs idées y restèrent, et Paris était plein de ces Français »espagnolisés« qu’ont dépeints si bien Sully dans ses Mémoires, et Régnier dans sa VIIIe Satire. Il va sans dire que les »espagnolisants« se servaient volontiers d’expressions espagnoles, mais elles sont pourtant relativement rares dans la langue littéraire du XVIe siècle; citons comme exemples: alguazil (alguazil); armet (almete); camarade (camarada; cf. §65, Rem.); caparaçon (caparazon); capilotade ou cabirotade (c a p i r o t a d a); casque (casco); diane (diana); fanfaron (fanfarrôn); ganache (gabacho); laquais (lacayo); matassin (ma tac h in); mousse (mozo); patache (p a tache); quinola ( quinola); bizarre (bizarro; IV, § 463), etc. Brantôme s’est plu à farcir ses livres de termes espagnols, mais la plupart de ces termes ne se trouvent que chez lui. L’influence espagnole n’arrive à son apogée qu’au commencement du XVIIe siècle; nous en parlerons donc plus en détail au chapitre suivant (§§ 64 — 66).

46. On trouve encore au XVIe siècle un certain nombre de mots allemands, quelques mots néerlandais et des mots anglais isolés.

1 0 Mots allemands. — Ces mots sont presque tous des mots de soldats, et leur introduction est due, probablement, aux troupes allemandes mercenaires, aux reîtres. Exemples: Bélître (bettler); bière (bj ej); boulevard (bollwerk); bourgmestre (burgm ei s ter); brinde (altération abrégée de ich bring dir’s); canapsa (knappsack); ccirousser, faire carous ou carousse, excès de boisson (gara us ma.chen); castine (kalkstein); chenapan (schnapphahn); coche (kutsche); éclanche (schenkel); fifre (pfeifer); grobianisme (dérivé de grobian); halte (liait); haquebute (hakenbüchse); lancement ou lans (1 ands ni a n n) ; lansquenet (1 a n d s k n e c h t) ; poques (p o c k e) ; reître (reiter); trinquer (trinken), etc. Le nom de huguenots donné aux réformés est une déformation de eiguenot < eidgenosse ( Romania , XI, 415; XXXII, 349).

Remarque. Citons, par curiosité, quelques' lignes de Rabelais (livre III, prol.) où abondent les mots allemands: »Je ne suis de ces importuns lifre-

lo/res [sobriquet des Allemands et des buveurs] qui, par force, par oultraige et violence, contraignent les lans et compagnons trinquer, voire carous et allu: [all’ûs], qui pis est«. Ajoutons que l’allemand était regardé comme un baragouin inintelligible: »Je n'y ay entendu que le liault allemant« (Rabelais, liv. IV, anc. prol.); on trouve encore dans Molière; »Mes heures . . . Ne sont encor pour moi que du haut allemand« ( Uép . am., v. 690). Il paraît aussi que, pour se donner un air savant, les pédants aimaient à entremêler de l’allemand dans leurs discours:

Il suffit bien d’avoir un savoir pédantesque lin peu entremeslé de la langue Tudesque.

(RPF, X, 102.)

Henri Estienne se moque dans les Deux dialogues (éd. Ristelhuber, I, 86, 91) de ceux qui aiment à »germanizer« ou »alemanizer«.

2° Mots néerlandais. — La plupart de ces mots sont des termes pratiques, surtout des termes de marine et de pêche. Exemples: Bâbord (bakhoord), blocus (blochuis; cf. ail. blockhaus), bosseman (boots m a n), bouquin (flam. b o e c k i n), bransqueter ou branscater (brandschatten), brindestoc (springstock), brodequin (brosekin), cabillaud (kabeljau), caquer (kaaken), digue ou dique (dijk), kermesse (kermis), lambrequin, locman (lotman), matelot (d’abord matenot < m a 1 1 ege n o o t), scorbut (scheurbuik), stock fiche (stokvisch), varlope (voorloper), vase (wase), vrac (wrak), etc.

3° Mots anglais. — On ne saurait guère citer que les suivants: Dogue ( dog); hobin, maintenant aubin (hobby); rade (rade, aujourd’hui road) et peut-être falot (fellow?). Rappelons aussi que milord avait passé en français: Ces gros Mitlours Marchons (RPF, XI, lit; comp. ib., XII, 66).

47. Dans la période du moyen français, l’ancienne et humble lingua romana (§9) prend sa revanche sur le latin, en lui disputant son rang de langue littéraire par excellence. Son emploi dans la littérature scientifique et théologique va toujours en augmentant; enfin François Ier en fait la langue officielle de tout le royaume. La célèbre ordonnance de Villers- Cotterets (1539) impose le français dans les tribunaux, comme dans .les actes publics et privés. »Et afin qu’il n’y ait cause de douter sur l’intelligence desdits arrests, nous voulons et ordonnons qu’ils soient faits et escrits si clairement, qu’il n’y

ait ne puisse auoir aucune ambiguïté ou incertitude, ne lieu à demander interprétation. Et pour ce que telles choses sont souuent aduenues sur l'intelligence des mots latins contenus es dits arrests, nous voulons d’ores en auant que tous arrests, ensemble toutes autres procedures, soient de nos cours souueraines et autres subalternes et inferieures, soient de registres, enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quelconques actes et exploicts de iustice, ou qui en dépendent, soient prononcez, enregistrez et délivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement. «

Remarque. L’ordonnance de Villers-Cotterets paraît avoir provoqué plusieurs réclamations, surtout dans les régions où le français était pour ainsi dire une langue étrangère, qu’il fallait apprendre aussi bien que le latin. A ce sujet, Ramus raconte dans sa Grammaire l’anecdote suivante: «Quant a ces crieries que vous allégués, ce seroit le raesrae qu'il aduint du temps du grand Roy François, quand il commanda par toute la France de plaider en langue Françoise. Il y eut alors de merueilleuses complainctes, de sorte que la Prouence enuoya ses députés par deuers sa maieste, pour remonstrer ces grans dnconueniens que vous dictes. Mais ce gentil esprit de Roy, les delayans de mois en mois, et leur faisant entendre par son Cliancellier qu’il ne prenoit point plaisir douir parler en aultre langue quen la sienne, leur donna occasion daprendre songneusement le François: puis quelque temps apres ils exposèrent leur charge en harangue Francoyse. Lors ce fut une risee de ces orateurs qui estoient venus pour combatre la langue Francoyse, et néant moins par ce combat lauoient aprise; et par effect auoient monstre que puisqu’elle estoit si aysee aux personnes daage, comme ils estoient, quelle seroit encores plus facile aux ieunes gens, et qu’il estoit bien séant, combien que le langaige demeurast a la populasse, néant moins que les hommes plus notables estans en charge publicque eussent, comme en robbe, ainsi en parolle quelque præeminenee sur leurs inferieurs.«

48. Au XVIe siècle, on travaille de tous côtés à tirer le »vulgaire« de l’obscurité. Les rois, depuis Louis XII jusqu’à Henri III, appuient ces efforts, qui trouvent aussi dans la découverte de l’art d’imprimer et sa rapide extension un soutien des plus puissants.

Au commencement du siècle, les fortes tendances protestantes provoquent toute une littérature théologique et liturgique en français. On veut faire parler à Dieu non plus la langue des savants, le clerquois, mais la langue du peuple et des pauvres. Le Nouveau Testament paraît en 1523, traduit en français par Lefèvre d’Étaples, et plusieurs livres de piété voient le jour les années suivantes. Bientôt Calvin lui-même

Kr. Nyrop: Grammaire. I

vient soutenir la cause du français. Il publie en 1536 son »Institutio christianæ religionis«, et il n’hésite pas à la traduire en français (1541); en répandant ainsi dans le peuple sa propagande, il pense augmenter de beaucoup le nombre de ses lecteurs et de ses disciples. Les autres théologiens, protestants aussi bien que catholiques, sont obligés de suivre l’exemple du dictateur genevois, et leurs discussions violentes font naître une vaste littérature théologique en français. Vu le rang élevé qu’occupait la théologie parmi les sciences, cette victoire sur le latin est très importante: à partir de 1550, le français est la langue de l’Kglise protestante dans les pays de langue française.

Par l’ordonnance de Villers-Cotterets, le français était entré dans la vie juridique; il pénètre aussi peu à peu dans les autres sciences. J. Canappe, docteur en médecine de Montpellier et professeur de chirurgie à Lyon, Ambroise Paré et plusieurs autres écrivent en français sur des questions chirurgicales et anatomiques; Canappe déclare nettement que »L’art de medecine et chirurgie ne gist pas du tout aux langues, car cest tout ung de lentendre en Grec ou Latin ou Arabie ou Francoys, ou (si tu veuls) en Breton Bretonant, pourueu qu’on lentende bien. Iouxte la sentence de Cornélius Celsus, lequel dict que les maladies ne sont pas gueries par éloquence, mais par remedes«. Les historiens tels qu’Estienne Pasquier et Claude Fauchet, délaissent aussi le latin et se servent volontiers de leur langue maternelle; non toujours sans une vive opposition de la part de leurs collègues pédants. En 1552, Pasquier écrit dans une curieuse lettre à Turnèbe: »Et bien, vous estes doneques d’opinion (pie c’est perte de temps et de papier de rédiger nos conceptions en nostre vulgaire, pour en faire part au public: estant d’avis que nostre langage est trop bas pour recevoir de nobles inventions, ains seulement destiné pour le commerce de nos affaires domestiques: mais que si nous couvons rien de beau dedans nos poitrines, il le faut exprimer en Latin. Quant à moy, je seray toujours pour le party de ceux qui favoriseront leur vulgaire, etc.« (Pasquier, liv. I, let. 2).

Tout ce vaste mouvement, que nous ne pouvons ici qu’esquisser, a été magistralement décrit par M. Ferdinand Brunot ( Hist . de la long, fr., t. IL P. 14 — 26 et 36 — 80).

49. Rappelons enfin les efforts de tonte une école de philologues pour constituer une grammaire de la langue maternelle. Jacques Dubois (dit Sylvius), Louis Meigret, Pierre de la Ramée (dit Ramus), Robert Estienne et plusieurs autres écrivent des traités grammaticaux pour «magnifier le vulgaire«, et contribuent ainsi à fixer un code de langage. On examine aussi l’orthographe (§ 90), tout en discutant ses rapports avec la prononciation, pour laquelle on donne des règles précises et détaillées.

Remarque. On trouvera une liste complète des grammaires du temps dans E. Stengel ( Chronologisehes Verzeichnis franzôsischer Grammatiken . . . Oppeln, 1890) et dans l’Histoire de la Langue Française de M. Ferdinand Brunot (t. II, p. 124). Voici seulement les titres des principaux traités grammaticaux du XVIe siècle: G. Tory, Champ fleury auquel est contenu lart et science de la deue et vraye proportion des lettres Attiques, quon dit autrement lettres antiques, et vulgairement lettres romaines, proportionnées selon le corps et visage humain (1529). — Palsg rave, L'esclarcissement de la langue françoyse (Londres, 1530). Réimprimé par F. Génin dans la «Collection de documents inédits sur l’histoire de France« (Paris, 1852). — Jacobi Sylvii Ambiani, In linguam gallicam Isagioge, una cum ejusdem grammatica latino-gallica (1531). — E. Dolet, Les accents de la langue françoyse (1540). — Louis Meigret, Traité touchant le commun vsage de l’escriture françoise (1542). — Le tretté de la grammère françoèze (1550). Réimprimé par W. Foerster (Heilbronn 1888). — J. Peletier, Dialogue de l'ortografe é prononciacion françoèse (1549). — Pillot, Gallicœ linguœ institutio f 1 550). — R. Estienne, Traicté de la grammaire françoise (1557). — Ramus, Gramère (1562). — H. Estienne, Traicté de la conformité du language françois auec le grec (1565). — Proiet du livre intitulé de la Précellence du langage françois (1579). Réimprimé par E. Huguet (Paris, 1896). — Th. deBèze, De Francicœ linguœ recta pronuntiatione (1584). Réimprimé par A. Tobler (Paris et Berlin, 1868). — Pour les dictionnaires, voy. § 60, Rem.

50. Hors de France, la connaissance du français était très répandue, surtout au XVIe siècle ; ainsi qu’au moyen âge, on le regardait toujours comme la langue la plus «délitable à ouïr«. En 1549, Jacques Peletier du Mans écrit: »An Angleterre, aumoins antre les Princes é an leurs cours, iz parlet Françoès an tous leurs propos. An Espagne, on i parle ordinéremant Françoès és lieus les plus célébrés . . . An la court de l’ampereur .... on n’use, pour le plus, d’autre langage que Françoès. Que diré je de l’Italie, ou la langue Françoèse èt toute commune? . . . .« Un autre grammairien, Pillot, écrit dans sa Gallicœ linguœ inslitutio (1550): »On ne rencontre

aujourd’hui, non seulement en Allemagne, mais encore dans toute l’Europe, que très peu d’hommes qui ne veuillent pas que leurs enfants apprennent le français. Ceux qui sont nobles comprennent que rien n’est plus utile pour accroître la considération, ceux qui ont quelque fortune y voient un moyen d’arriver aux honneurs, ceux qui sont pauvres pensent augmenter par là leur avoir.« Dans une lettre à Turnèbe, Estienne Pasquier remarque en 1552: «Mais pourquoy dy-ie cecy, si nous la voyons aujourd’huy [la langue française] en telle réputation et honneur que presque en toute l’Allemagne (que dy-ie l’Allemagne, si l’Angleterre et l’Ecosse y sont comprisses) il ne se trouve maison qui n’ait précepteur pour instruire ses enfans en nostre langue françoise?« (cité par M. Bréal, L’enseignement des langues vivantes, p. 135). A la lin du siècle, le Flamand Mellema dit en tète de son dictionnaire flamand-français: «La tresnoble et tresparfaite langue Françoise .... régné et s’use pour la plus commune, la plus lacile, voire la plus accomplie de toutes autres en la chrestienté .... Si nous en voulons juger sans passion, il nous faudra confesser que tous les Flamengs, avec leurs seize provinces nomméez le Pays has, s’en servent quasi comme les Valons et François mesmes, és marchez, és foires, és cours, les paysans en assez grand nombre, les citoyens et les marchands pour la plus part, les gentils-hommes: brief les parlements et secretairies, le clergé avec les estudiens. Quelqu’vns en Canarie, aucuns en Peru, et en Afrique, comme à Tripoli, Alger et à Faiz, l’vsurpent par ouy dire. Puis grande partie d’Alemaigne, du pays de Levant, de Mascovie, de Pologne, d Angleterre et d’Écosse vsent de ladite langue. Le mesme se lait en Italie en maints endroicts, mesmement en Insubria, Piedmont et Lombardia, sans que je di de la Turquie et d Égypte, comme à Gaffa, à Pera, à Tripoli Asiatique, à Aleppo et à Alcaire ou Alexandrie. «

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