‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 58 sur 294 · IL E + NASALE · texte numérisé non relu

IL E + NASALE

214. E bref ou long, tonique ou protonique, suivi d’une nasale entravée, devient [à], qu’on écrit en, em ou an:

prendre

vïndicare

venger

fï n d e re

fendre

singularem

sanglier (§ 173, s)

pendre

sanglot

subi n d e

souvent

sentir

vent

tenter

lent

vendredi

cï n (e) r e m

cendre

t ë m pe s t a s

tempête

gendre

ï n gë n (e) ra r e

engendrer

semble

ïn fine

enfin

Cas isolés. Mïnor devient mendre (encore conservé dans plusieurs patois), ou moindre, moindre, sous l’influence de moins (§ 216, Cas isolés). Pënicillum s’est de bonne heure altéré en pïnicellum > pinceau (§ 212). Scintilla (§ 5 17, 2) > vfr. estencelc, est devenu étincelle par réaction étymologique. Vïncere est devenu vaincre (vfr. veintre ; § 412,3) au lieu de vencre (ventre).

Mots d’emprunt. Si les groupes en ou in se trouvent devant une consonne, ils se prononcent ordinairement [è]: agenda [a3?da], appendice [apèdis], benjoin [bê^wè], benzine [bëzin], in extenso [ekstëso], Marengo [martgo], pensum [pësom], simple [sè:pl], singulier [sègylje] (comp. le doublet sanglier), etc.; rappelons aussi le préfixe in- [è]: infidèle, ingrat, inquiet, etc. (la forme populaire est en [à]: enceindre, enclin, enfin, entier, envier, etc.). La voyelle reste orale si n est suivi d’une voyelle, comme dans cinéraire, simuler, et dans quelques mots savants: amen, Eden, gramen, pollen, spécimen.

215. Le groupe en [en], pour devenir [à], a dû passer par plusieurs étapes: [en > ên > ên > an > cm > à]. Voici quelques observations de détail:

1 0 Dans les plus anciens monuments, en n’assone ni avec l’e oral pur, ni avec an; donc, la voyelle était nasalisée, sans avoir pris une articulation notablement plus basse (»lo\v«). Au moment de la conquête de l’Angleterre (1066), en et an se distinguaient encore, au moins en Normandie; les rimes le montrent clairement, ainsi que le développement des mots d’emprunt français en anglais; comp. d’un côté: les formes présent, moment, intend, amend, et de l’autre: aunt (vfr. ante < amita; § 509), gauntlet (fr. gantelet), haunl (fr. hanter), haunch (fr. hanche), launch (fr. lance), paunch (fr. pance ), vaunt (fr. vanter), etc.; quelques mots, empruntés probablement à d’autres dialectes, ont conservé a: servant, récréant, covenant. etc. Sur aun pour an, voir § 220, Rem.

2° En francien, en est absorbé par an, et dès la fin du XIe siècle, un mot tel que tente [tënta] prend la prononciation de tante [tànta]. L’assimilation des deux sons amène bientôt des hésitations orthographiques: on écrit ensemble, ensambte, ansemble, ansamble, etc; pourtant, dans la plupart des cas, on revient à l’orthographe étymologique (comp. infantem > en-

faut [àfâ]), excepté dans les mots suivants: andouille (in ductile, à moins qu’il ne faille remonter à *anducla, la forme primitive offrant un a), brelan (bretlinc), céans (vfr. çaiens; de ça et ens < in tus), chambellan (vfr. chamberlenc < kamerlinc), cran (vfr. cren, conservé dans créneau), dans (de -f intus), dimanche (die s dominica), églantier (vfr. aigleniier, dérivé de aiglent < *aqui lentum), harangue (harenga, de *harihring, «réunion de l’armée«), Langres (Lingonis), langue (lin gu a), léans (vfr. laiens < il lac -f- intus), panser (= penser; IV, § 144, s), rang (vfr. renc < h ring), redan (pour redent ), revancher (revindicare), sangle (vfr. cengle < cing u 1 a), sanglot (* s i n g 1 u 1 1 u m , pour s i n g u 1 1 u m), sanglier (singularem), sans (sine), tancer (*ten tiare), tanche (tinca; angl. tench), trancher (vfr. trenchier), vantail (doublet de ventait), vendange (vindemia). On trouve encore an pour en dans buvande (b ibe n d a), offrande (offerend a), viande (v ivend a), et dans plusieurs substantifs en -ance < -entia, tels que confiance (co n f i d en t i a), contenance (c o n t in e n t i a); voir III, § 169 ss. Sur le part, présent en -ant, voir II2, § 81.

Remarque. Dans l'Ouest et le Nord, le groupe en garde sa prononciation primitive jusqu’au milieu du XIIIe siècle. Après cette époque, il change comme dans le Centre, et est absorbé par an. Il faut pourtant excepter le picard et quelques autres patois, où en reste [g]. Tous les grammairiens du XVIe siècle sont d’accord pour voir dans cette prononciation le signe d’un vrai Picard; Th. de Bèze, par exemple, remarque: »Sed etiam Picardi veterem hic quoque tum scripturam tum pronuntiationem retinuerunt, adeo quidem ut etiam scribant et pronuntient ceens (hic intus), dedens (intus), leens (illic intus), quum reliqui Franci scribamus et pronuntiemus céans, dedans, leansn (p. 16). On prononce encore en Amiénois, aussi bien qu’en Artois et dans le Ponthieu, chin (cent), dolin (dolent), douchemin (doucement), prudin (prudent), ring (rang), etc. ; il paraît même que an s’est changé en en [g], au moins en syllabe faible: jinvier (janvier), innée (année), minger (manger), etc. Le wallon a également conservé l’ancienne prononciation de en comme [È], à côté de an [à] ; on dit à Liège [vt] (vent), [gfà] (enfant), etc. Dans une grande partie de l’Est, il n’y a pas non plus confusion entre en et an; tandis que an se prononce ordinairement comme en français, en se dénasalise en ô: tô (temps), dô (dans), sô (sans), gcà (gent), vàte (ventre!, etc.

216. E fermé tonique, suivi d’une nasale finale, devient [g], écrit eim ou ein:

f r ë n u m frein plénum plein s ï n u m sein

serenum serein

rem

Iieims

Formes analogiques. La terminaison verbale -émus a été remplacée en français par -ons: debëmus > devons; voir IIâ, § 55,2.

Cas isolés. 1° On trouve -in pour -ein après une palatale, (cf. § 191): pullicënum > poussin; racëmum > raisin. Pour parchemin, voir § 423,2. Venin semble remonter à vënîmen (cf. vfr. venim). — 2° Ein s’est changé en oin dans: fein (fœnum) > foin; meins (minus) > moins, et la forme analogique meindre (mïnor) > moindre; comp. aveine (avëna) > avoine. On disait fein encore au XVIe siècle (Palsgrave donne »fain ou foine) et de même meins; cette dernière prononciation existait aussi au temps de Vaugelas, qui la blâme: »Une infinité de gens disent mains, pour dire moins, et par conséquent néantmains pour néantmoins ... ce qui est insupportable« ( Remarques , I, 184). Le passage d 'ein à oin est propre au lorrain et, en partie, au wallon, et l’on pourrait, à la rigueur, admettre une influence dialectale pour foin et avoine; mais comment expliquer alors moins et moindre? y a-t-il là un effet de quelque analogie phonétique ou d’une labialisation (§ 233)? faut-il les regarder comme des formes à rebours (§ 115), le passage de [we] à [e] ayant provoqué celui de [è] à [wè]?

217. Quant au développement du groupe ein, il faut remarquer les détails suivants:

1° Ein paraît avoir représenté au XIe siècle une diphtongue nasale décroissante (probablement [ëjn]); il assonait avec Ve nasal ordinaire (§ 215,i), cf. feindre : peine : temple : gente : entendent (Roland, v. 1785 ss.).

2° Au XIIe siècle, ein est assimilé à ain (§ 221), et ils riment ensemble (plein : plain; sein : sain; feindre ; plaindre); on prononçait probablement [èjn]. L’équivalence de ein et ain fait employer ces groupes l’un pour l’autre; la langue moderne est revenue à l'orthographe étymologique, excepté dans les cas suivants: aine (vfr. eine, eigne < in gu in a); contraindre (constringere; comp. étreindre < stringere); daigner (vfr. deignier < d ignare), dédaigner, dédain; vaincre (vfr. veintre < vincere; voir § 214, Cas isolés).

Kr. Nyrop: Grammaire. I.

8° Après le XVIe siècle, le groupe ein (ain) ne désigne plus une diphtongue nasale; il devient [è], prononciation conservée jusqu’à nos jours.

Remarque. É accentué, suivi d’une nasale -f- a devient ei (§ 156): vêna > veine; plëna > pleine; verbëna > verveine; pœna > peine; strêna > estreine (encore chez Oudin, 1655), écrit maintenant étrenne; mïnat > meine, mène, etc. Au moyen âge, cet ei était une diphtongue nasale décroissante (voir ci-dessus) qui assonait avec en; plus tard il y a eu dénasalisation (§ 211).

218. E ouvert accentué, suivi d’une nasale finale, devient [je], qui s’écrit ien:

bien

vient

rëm

rien

tënet

tient

m ë um

mien

Le groupe ien, qu’il dérive de en ou de an (voir § 221), assonait avec ie oral; on trouve encore dans Aiol (XIIIe siècle) bien :brief:rien : chevaliers : moiien : entier , etc. Donc, la diphtongue, si elle était nasalisée, ne l’était pas fortement; ce n’est qu’au XVIe siècle que nous pouvons constater l’existence de la prononciation moderne. Cependant, à côté de [je], on trouve aussi, surtout dans le parler vulgaire de Paris, [jd]. Selon Palsgrave (1530), on disait déviant, souviant, appartiant, et Tabourot remarque dans les Bigarrures (1587): »Les Parisiens prononcent . . . vn a au lieu d’vn e, surtout quand il suit vn i: comme en ces mots mogen, doyen, rien, chien, bien, comme celui qui disoit: »Et bian bian, ie varron si monsieur le Doyan qui a tant de moyans, ayme les citoyans, et si, à la coustume des ancians, il leur baillera r/'an.« Cette prononciation remonte au moins au XVe siècle; beaucoup de rimes l’attestent: céans : physiciens (Palhelin, v. 691); an ; paroissien (Villon); anciens : cananeans (MVT, III, v. 23052); crestiens : céans (RPF, I, 53); mendiants : liens (ib., X, 69); advient : souvent (Gui 1 1. Alexis, I, p. 239), etc. Elle semble avoir disparu dès le XVIIe siècle; peut-être en trouve-t-on un dernier souvenir dans fiente, fienter. Ces deux mots ont longtemps hésité entre [jè] et [jàj. Les autres mots qui présentent la prononciation [jâ] sont savants-. escient, inconvénient, orient, patient (patience, patienter, impatience, impatienter), science.

Remarque. Dans le parler populaire «le nos jours, bien [bjÈ] s’est simplifié en [bè].

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