III. A -f NASALE
219. A, tonique ou protonique, suivi d’une nasale entravée, devient [à], qui s’écrit an ou am:
campum
champ
mander
grande m
grand
languir
chante
cantantem
chantant
chambre
santé
manche
ante annum
an tan
an
changer
van
Formes analogiques. Rinceau, mauvaise orthographe pour rainceau, doit son [è] à l'influence de l’ancienne forme rain (ramum); régulièrement, *ramicellum aurait abouti à *ranceau.
Remarque. Dans quelques patois, surtout ceux de l’Aunis et de la Saintonge, un [à] tonique s’est changé en on [5], depuis le XVe siècle environ. Goudron pour goudron, encore usité dans les ports de mer, est peut-être une forme saintongeaise. En syllabe faible, un changement identique a eu lieu dans dommage (dérivé de damnum), qui était en vfr. damage (dommage). Rappelons aussi le patois actuel de Paris, où parfois un [à] inaccentué est remplacé par [à] : français > [frànsfcl.
220. L’a du groupe an (am) paraît avoir été nasalisé de très bonne heure. La Chanson de Roland et la Chanson de Guillaume contiennent encore quelques assonances qui admettent les deux a (barbe : lance): mais plus tard ils sont toujours soigneusement séparés. Pour la langue moderne, notons que la voyelle nasale qu’on prononce dans pan répond, pour la position de la langue, à l’a d’arrière (»low«) de pas [pa], et non pas à l’a d’avant (»high«) de patte [pat]. Dans l’orthographe, an a parfois supplanté en (§ 2 1 5,s) ; le phénomène contraire s’observe dans emparer qui est pour amparer (prov. amparar), tarentelle de l’it. tarantella, et tremplin de l’it. trampolino.
Remarque. Le groupe an ou am (-(- consonne) est devenu aun (aum) en anglo-normand; cet obscurcissement se retrouve aussi en anglais (§ 215, i), où, du reste, on est maintenant revenu à un a pur: aunt [a:nt]. Palsgrave (1530)
dit que dans les mots tels que mander, amant, tant, ambre, chambre, etc. »a shall be sounded lyke tliis diphthong au, and somethyng in the noose«. Cette assertion paraît trop absolue, elle ne peut pas concerner la langue cultivée; il est assez probable que la prononciation anglaise a influencé le jugement de Palsgrave, qui avait étudié le français dans les livres plus que dans l’usage vivant. En effet, Pelctier (1549) ne constate l’existence de aun que pour quelques patois: »Vrèi êt qu’au Normandie, é ancous an Bretagne, an Anjou, é an votre Meine . . . iz prononcet l’a devant n un peu bien grossemant é quasi comme s’il i auoèt aun par diftongue: quand iz diset Normaund, Nauntes, Aungers, le Mauns, graund chére«. Le phénomène se retrouve dans les patois actuels du Cotentin; on l'a aussi constaté en rhéto-roman.
221. A accentué, suivi d’une nasale libre finale, devient [ë], qu’on écrit ain ou aim:
granum grain m a n u m main s a n u rn sain van um vain
pane m t'a m e m r a m u m a m o
pain faim vfr. faim vfr. aim
Sur le sort de la terminaison verbale -amus, voir IF, 5? 54 ss.
Cas isolés. Si une palatale précède an (§ 192), on a ien [je]: canem > chien; decanurn > doyen : medianum > moyen; paganum > païen; ligamen > leiien, lien (§ 196); christianum > crestiien, chrétien. Anciien, ancien, trissyllabe à l’origine, ne peut venir de *antianum; il apparaît comme un dérivé du galloroman *anzi < * antius. Pour le développement phonétique de ien, voir § 218.
Mots d’emprunt. Artisan, courtisan, toscan, Satan, etc.
222. Le développement du groupe ain appelle plusieurs remarques:
1° Ain désignait à l’origine une diphtongue nasale décroissante [ôjn], qui assonait avec an; cf. sainz : aanz (St. Léger, v. 3); cumpainz : tant (Roland, v. 559); cf. pleindre : blanche (ib., v. 2316).
2° Au XIIe siècle, ain est assimilé à ein (§ 216), et sanum > sain [sâjn] prend la prononciation de sinum > sein [sëjnl (cf. § 217,s); la diphtongue [èjn] se réduit plus tard, probablement au XVIe siècle, à [ê]. Après beaucoup d’hésitations, la
langue moderne est revenue partout à l’orthographe étymologique, excepté dans: atteindre (vfr. ataindre < *attangere, recomposition pour att ingéré; cf. § 139,3); chanfrein (vfr. chanfraint, dér, de chanfraindre ); enfreindre (vfr. enfraindre < *infrangere, pour in fr ingéré); remarquez aussi rinceau pour rainceau (§ 219), et provin pour provain (< p r o p a g i n e m). On a écrit terrein pour terrain jusqu’au XIXe siècle.
Remarque. /I accentué, suivi d'une nasale -j- a, devient ai [e]: sana saine, v a n a > vaine, r a n a > raine, 1 a n a < laine, g r a n a > graine, f o n t a n a > fontaine, a mat > aime. Au moyen âge, cet ai était une diphtongue décroissante nasale, qui assonait avec an; cf. plaignes : aimet : France (Roland, v. 1085 ss.). La nasalisation s’est plus tard complètement perdue.