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LA PÉRIODE CLASSIQUE

51. La période classique, qui embrasse les XVIIe et XVIIIe siècles, est une période de tranquillité, de régularité et d’uniformité. Après les temps mouvementés de la Renaissance, où, selon l’expression de Montaigne, »le langage escouloit toujours des mains« (cf. § 26), un besoin impérieux d’ordre et de fixité se fait sentir, et un sage régime suit les folies du carnaval. L’autorité remplace l’anarchie, les droits de l’individu sont restreints, et les fantaisies personnelles ne viennent plus troubler la langue. Les poètes se font grammairiens, les salons littéraires s’ouvrent, l’Académie se fonde, et le règne des Précieuses commence. On travaille à fixer la prononciation des mots, on donne des règles strictes sur l’emploi des différentes par-ties du discours, et on soumet toute la langue à un minutieux-travail d’épuration. Tout est régularisé et normalisé, pesé et tamisé. Il se forme une aristocratie dans les mots, une grande partie du vocabulaire est proscrite au nom de l’élégance et de la noblesse, et en même temps on interdit la création de mots nouveaux. Le français n’est plus une langue ouverte à toutes les invasions de l’étranger: le lexique se ferme. Le résultat de tous ces efforts puristes fut la langue noble et élevée que parlent Boileau, Racine et Bossuet, langue d’une rare précision, d’une parfaite clarté et eu même temps d’une harmonie et d’une majesté incomparables. »La phrase, dit A. Darmesteter, a une noblesse d’allures, une majesté toute naturelle; une tendance générale des esprits à l’analyse psychologique, un goût prononcé pour les abstractions, rendent cette langue capable d’exprimer nettement et fortement les idées

générales les plus abstraites et les nuances les plus fines de l’analyse, et de soutenir sans effort le poids des conceptions les plus profondes. La pensée la plus puissante ou la plus subtile trouve en elle un instrument d’expression d’une délicatesse sans égale. Elle est devenue le vêtement le plus souple qui puisse dessiner les formes de l’idée sans la voiler.« Voici comment un contemporain de Voltaire jugeait la langue du grand siècle. Dorât, le poète des Baisers, dit, en la défendant contre quelques attaques injustes: »I1 est vrai qu’elle n’a point les mignardises latines, ni cette foule de diminutifs si commodes, qui donnent au style un air enfantin, et le mettent en quelque sorte à la portée des amours; mais elle a d’autres ressources, qu’il faut connoître et savoir employer. C’est un instrument qui se plie à tout dans la main exercée qui le manie avec adresse . . . Rien n’est plus varié que cette langue, qu’on accuse d’être pauvre et uniforme. Elle est forte, rapide et sublime dans Bossuet, pressante dans Bourdaloue, musicale dans les vers de Racine, tlexible, abondante et fleurie dans la prose de Fénelon, grave et sévère dans Nicole, vive et saillante dans Hamilton, pure dans le Sage, brillante dans Gresset: c’est tour à tour une lyre qui résonne, un fleuve qui coule, un tonnerre qui gronde, un zéphyr qui se joue. Elle développe les affections de l’âme, pénètre dans les plis du cœur, obéit à la baguette de l’imagination. « Comp. § 71.

52. Le mouvement puriste a pour initiateur le Normand François de Malherbe (1555 — 1628). La grande importance qu’il a pour l’histoire littéraire, ainsi que pour le développement de la langue poétique, est due, moins à ses poésies, peu nombreuses, et en général assez sèches, qu’à son rôle de critique, de grammairien et de législateur philologique; il était doué »non pour détruire seulement, mais aussi pour reconstruire». Boileau l’a déjà préconisé comme réformateur:

Enfin Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence.

D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.

Et réduisit la muse aux règles du devoir.

Par ce sage écrivain la langue réparée N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée.

(L'art poétique, I, v. 131 ss.)

Dans sa jeunesse, Malherbe en est encore aux imitations de l’Italie; son petit poème des Larmes de Saint Pierre (1586) est imité de Tansillo. Mais il ne tarde pas à s’affranchir, et, appelé à la cour d’Henri IV en 1605, il attaque avec acharnement les »italianiseurs« et toute l’école de la Pléiade; il se tourne surtout contre Ronsard (§ 36) et Desportes (1546 — 1606). Ronsard était déjà mort, et sa réputation déclinait; mais Desportes, le poète favori d’Henri III, le chantre des mignons et des amours faciles du roi, est encore un personnage fort considéré; il jouit toujours d’une belle réputation littéraire et sa position sociale est des mieux établies: le poète des princes était devenu le prince des poètes. L’attaque de Malherbe porta une atteinte mortelle à toute l’école poétique du XVIe siècle.

Il est facile de reconstruire dans les grands traits le système et les idées de celui qu’on a appelé »le tyran des mots et des syllabes«. Il a lui-même chargé les marges d’un exemplaire des Poésies de Desportes (éd. de 1600, Paris) de corrections et de remarques critiques de toute espèce; toutes ces observations, ordinairement justes, mais souvent présentées d’une manière lourde et rogue, forment un véritable code grammatical et poétique. Voici les points principaux sur lesquels portent ses critiques:

1° Par opposition à la doctrine de la Pléiade (§ 36), Malherbe condamne les archaïsmes et n’admet pas qu’on fasse des emprunts au vieux français. Il proteste contre l’emploi de ains, ainçois, ardre, bienheurer, doléance, duire, finablement, guerdonner, isnel, jà, liesse, onques, paroir, prouesse, souvenance, etc.; il bannit à jamais les vieilles formes orra (de ouïr), chet (de choir), vêtit (pour vêt), hayant (pour haïssant), cestui, cil, es (pour en les), ardentement, etc.; il demande de toujours exprimer le pronom sujet des verbes, et condamne les vieilles constructions, telles que temple ci Neptune, aller couronnant K rendre effacé, rendre vengé, etc.

2° Malherbe fait aux dialectes une guerre acharnée; il condamne, contrairement aux poètes de la Pléiade (§ 31), l’emploi des provincialismes. Voici quelques expressions qu’il a relevées dans son commentaire: Maint et maint est gascon (p. 275); Poursuivir est un mot normand (p. 307); Elle a deuil que est une phrase normande (p. 469), etc. Il est piquant de constater que Malherbe lui-même, qui travaille à créer défi-

nitivement l’unité de la langue française en la délivrant de la «contagion des provinces« (comp. § 68), est accusé plus tard par Ménage de »normannisme«.

3° Ennemi acharné de toute innovation dans la langue, Malherbe condamne l’emploi des diminutifs, dont on avait fait un usage trop large au XVe et surtout au XVIe siècle (III, § 117). Il défend également de créer des mots nouveaux et de faire des emprunts aux langues étrangères. Dans les poésies de Desportes, il relève constamment ce qu’il appelle ses » niaiseries « italiennes. Reprenant l’œuvre de Tory (§ 37), il combat la »latinerie« et l’invasion des mots savants; il proscrit, par exemple, aime, fere, opportun, nave, sagette, etc. Quand Desportes écrit: Je ne sais que je doive faire, il objecte: »Je sais bien que le latin dit debeam, mais il est question de parler françois.«

4° Par peur des mots savants, il se fait même le champion du langage populaire. Déjà Ramus avait écrit en tête de sa grammaire française (1562): »Le peuple est souverain seigneur de sa langue, et la tient comme un fief de franc aleu, et n’en doit recognoissance a aulcun seigneur. L’escolle de ceste doctrine n’est point es auditoires des professeurs hebreux, grecs et latins en l’Université de Paris: elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en Greve, a la place Maubert . . .«. Et Montaigne déclare expressément: »Je n’en refuis aucune [phrase] de celles qui s’usent emmy les rues Françoises: ceux qui veulent combatre l’usage par la grammaire se mocquent« (Essais, III, 5). Nous avons déjà (§ 42) cité l’opinion analogue d’Henri Estienne. Selon le témoignage de Racan, Malherbe paraît avoir en partie adopté cette théorie de la souveraineté du peuple en fait de langue: «Quand on lui demandoit son avis de quelque mot françois, raconte Racan, il renvoyoit ordinairement aux crocheteurs du port au Foin et disoit que c’estoient ses maistres pour le langage«. On lui a beaucoup reproché ces crocheteurs; ce n’est probablement qu’un mot de combat: Malherbe, en rompant avec la poésie érudite de la Pléiade, a voulu dire que la poésie doit parler la langue de tout le monde. En proscrivant les hellénismes, les latinismes et les provincialismes, il a voulu qu’on n’employât ni un mot ni une tournure qu’un crocheteur parisien

ne pût comprendre. Mais il n’a certes pas voulu dire qu’il fallait écrire comme parlent les crocheteurs.

5° Dans la grammaire, Malherbe essaye de fixer l’emploi des articles, le genre des substantifs, la formation du pluriel des noms, l’accord des adjectifs, l’emploi et la place des pronoms, la construction de la phrase, l’ordre des mots, etc.

6° Dans la versification, il proscrit les rencontres de voyelles ou hiatus, les enjambements, les cacophonies, les mauvaises rimes, et il demande qu’on observe strictement la césure.

Malherbe a affranchi la langue française de l’imitation servile des langues étrangères; il l’a fait marcher d'un pas assuré en ses propres voies; s’il a peu inventé, il a fixé l’usage de son temps, et il s’est fait le vaillant défenseur des droits de l’harmonie et de la régularité. »Grammairien-poète, a dit Sainte-Beuve, sa tâche, avant tout, était de réparer et de monter, en artiste habile, l’instrument dont Corneille devait tirer des accords sublimes et Racine des accords mélodieux«.

53. La doctrine de Malherbe a trouvé peu d’opposants; les plus connus sont Régnier, Mlle de Gournay et Théophile de Viau. Le satirique Mathurin Régnier (1573 — 1613) était le neveu de Desportes; il prend résolument la défense de son oncle, dont «l’arrangeur de syllabes« préférait le potage à ses Psaumes, selon le racontar de Tallemant des Réaux, et, dans sa IXe Satire, il proteste avec beaucoup d’énergie contre

. ces resveurs dont la Muse insolente,

Censurant les plus vieux, arrogamment se vante De reformer les vers .

et dont le savoir ne s’étend

Qu’à regratter un mot douteux au jugement,

Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,

Espier si des vers la rime est brève ou longue,

Ou bien si la voyelle, à l’autre s’unissant,

Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant,

Et laissent sur le verd le noble de l’ouvrage.

Nul esguillon divin n’eslève leur courage;

Ils rampent bassement, foibles d’inventions,

Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,

Froids à l’imaginer: car s’ils font quelque chose,

C’est proser de la rime et rimer de la prose.

Il finit en proclamant:

Je vay le grand chemin que mon oncle m’aprit

En toute opinion je fuis la nouveauté.

Aussi doit-on plustost imiter nos vieux pères,

Que suivre des nouveaux les nouvelles" chimères.

Mlle Le Jars de Gournay (1565 — 1645), fille adoptive de Montaigne et éditrice de ses œuvres, défend, dans plusieurs apologies ardentes, la langue et le style du XVIe siècle. Elle se fait le champion des anciens, surtout de son «père d’alliance«, Montaigne (cf. Essais, II, chap. 17), et de Ronsard; elle combat, point par point, les théories de Malherbe, en se prononçant en faveur des vieux mots, en réclamant la liberté du style et du langage et en récusant les subtiles règles prosodiques du «docteur en négative«. Malgré la justesse de beaucoup de ses observations et le bon sens naturel de ses critiques, elle ne tarde pas, comme représentante d’idées surannées, à devenir le personnage ridicule des pamphlets littéraires du temps. Vers la fin du siècle, Bayle, dans son Dictionnaire, prend sa défense et lui donne une réparation complète: «Tout bien considéré, cette Demoiselle n’avoit pas autant de tort qu’on se l’imagine, & il seroit à souhaiter que les auteurs les plus illustres de ce tems-là se fussent vigoureusement oposez à la proscription de plusieurs mots qui n’ont rien de rude, et qui serviroient à varier l’expression, à éviter les consonances, les vers [sic!] et les équivoques. La fausse délicatesse à quoi on lâcha trop la bride, a fort apauvri la langue. «

54. Malherbe eut facilement gain de cause sur ses adversaires: l’opposition qu’on lui faisait n’était guère importante, et tout le monde finit par adopter ses théories, dont un certain nombre seront bientôt érigées en règles par Antoine Oudin (1595 — 1655) dans sa «Grammaire françoise rapportée au langage du temps« (1633). Ses deux principaux disciples, Maynard et Racan, transmettent sa doctrine aux grands poètes classiques, et tout le monde lui prodigue les noms de grand, d’incomparable, d’Apollon, etc. » Parler Malherbea voulait dire: parler purement. C’est Malherbe, il ne faut pas non plus l’oublier, qui a deviné et appuyé l’auteur des »Lettres« et du «Socrate chrétien«, Jean Guez de Balzac (1597 — 1654);

et Balzac est devenu pour la prose ce que Malherbe a été pour la poésie; déjà les contemporains le nommaient »le grand épistolier de France«. Voici comment Gustave Lanson apprécie son influence sur le développement du style: »I1 a passé sa vie à forger de belles phrases, comme on n’en avait jamais fait en notre langue. Il a manqué de naturel: c’était inévitable; mais il en a manqué surtout par scrupule d’artiste, qui ne veut laisser dans son œuvre aucune négligence. Il a enseigné aussi les harmonies secrètes du langage: celles qui résultent de l’unité du ton, de l’égalité, de la continuité des développements. Il a enseigné à faire dominer une idée, une couleur: il a montré comment les transitions servent à lier et à fondre. Il a cherché le mot propre, le mot fort, avec

une opiniâtreté méticuleuse . Et vraiment, quand on lit

certaines pages de Balzac, dans le Socrate chrétien par exemple, on sent que la forme de Bossuet est trouvée. Il ne reste plus qu’à la remplir.«

Remauque. Rappelons un autre auteur, oublié aujourd’hui, mais qui, au commencement du XVIIe siècle, faisait loi pour le bien dire, le poète Antoine de Nervèze. Dans une des chansons de Gaultier Garguille (p. p. E. Fournier. Paris, 1858. P. 98), une dame répond à un «mignon de Paris«:

Je cognois a vos beaux discours

Que vous lisez Nerveze.

Sorel rend aussi témoignage de l'autorité de Nervèze: »Je vous laisse à penser s’il avoit manqué à feuilleter tous les livres d'amour de la France, pour y recueillir de belles fleurs oratoires, et si l’on ne connoissoit pas bien à ses discours qu’il avoit leu Nervèze« (Francion).

55. L’effort de Malherbe est appuyé par les salons littéraires, parmi lesquels surtout celui de Catherine de Vivonne, marquise de Bambouillet (1588 — 1665), a joui d’une grande réputation et a laissé des traces mémorables. Dans la chambre bleue de la spirituelle marquise (appelée par anagramme la belle Arthénice ) et dans son »Béduit« ou sa »Ruelle«, se réunissaient, autour d’elle et de sa fille, Julie d’Angennes, les beauxesprits du temps, hommes et femmes, nobles et bourgeois, abbés et officiers, magistrats et écrivains, pour discuter des questions intellectuelles et pour cultiver les belles-lettres. Les poètes à la mode y font la lecture de leurs derniers madrigaux, ou bien l’aimable et spirituelle hôtesse engage, à propos de quelque ouvrage récent, une discussion où sont traitées des

questions d’esthétique et de philosophie, de littérature et de grammaire. On s'efforce aussi de créer un code des bienséances du langage: la délicatesse des sentiments doit s’unir à la politesse des expressions. C’est pourquoi on s’occupe beaucoup de la bonne prononciation des mots, on discute sur leur sens et leur beauté, et on décide s’il faut dire Serge ou sarge (§ 247), muscadin ou muscardin (§ 362). Citons à ce propos l’amusante anecdote de Tallemant des Réaux: »I1 y eut un gentilhomme qui dit hautement qu’il n’iroit point voir M. de Montauzier tandis que Mlle de Rambouillet y seroit, et qu’elle s’esvanouissoit quand elle entendoit un meschant mot. Un autre, en parlant à elle, hésita longtemps sur le mot d’avoine, avoine, aveine, avene. » Avoine, avoine, dit-il, de par tous les diables! on ne sçait comment parler céans. « On s’occupe aussi de l’orthographe des mots, et on discute si l’on doit écrire comme on prononce, ou suivre l’ancienne et commune orthographe. On finit par proposer des simplifications (hôtel, auteur, paretre , redeur, savoir, pour hostel, autheur, paroistre, roideur, sçavoir), afin que «les femmes peussent écrire aussi asseurement et aussi correctement que les hommes«. Enfin, on s’applique à épurer le vocabulaire, et le droit de cité des mots est minutieusement débattu. On fait la guerre à ce qu’on appelle les mots bas et sales (cf. § 120) et l’on demande

.... Le retranchement de ces syllabes sales

Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales.

Malherbe n’admettait pas l’emploi de cadavre, poitrine, estomac, pis; il n’admet pas non plus qu’un vventre crie«, ni qu’un amant puisse prendre le rhume. Les dames littéraires, les Précieuses, comme on les appelle, renchérissent; elles ne veulent pas qu’on dise » j’aime le melon«, parce que c’est prostituer le mot j'aime: il faut dire «j’estime le melon«; elles corrigent «ce sonnet est bien conçu« en «ce sonnet est bien pensé«, et elles disent «soixante sous«, pour éviter le mot malsonnant écu. Pour les détails, voir IV, § 432.

Remarque. Les classiques cultivaient avec prédilection la «noblesse du style« : il ne fallait se servir que de mots »nobles« et exclure tout terme bas. Selon Boileau, «le mot de génisse est fort beau, surtout dans une églogue: vache ne s’y peut pas soufTrir« (Réflexion IX sur Longin). Dans son «Art poétique«, il emploie mortel (IV, v. 165) pour homme, temple (IV, v. 55) pour église, arène (I, v. 167) pour sable, etc.; on trouvera d’autres exemples dans, le Tome IV, § 158, Rem.

56. On voit que les Précieuses ont les oreilles bien délicates: elles «pâtissent furieusement« à entendre prononcer certains mots. Leurs efforts puristes, quelque estimables qu’ils soient au commencement, conduisent bientôt à la contrainte et à l’affectation. Par horreur du vulgaire on élimine tous les termes bas ou trop francs (IV, § 412); on veut une langue épurée et raffinée, une langue distinguée, et on recherche l’expression décente et vague qui permet de tout dire avec goût, et la métaphore ingénieuse qui dispense d’appeler les choses par leurs noms. C’est ce qui s’appelait «savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du finie. Peu à peu se forme ainsi ce style précieux, où le terme exact est partout remplacé par des circonlocutions plus ou moins énigmatiques: les choses les plus relevées comme les plus humbles perdent leurs noms; et l’on ne peut plus rien dire d’une façon simple et naturelle. Un tel langage était alors à la mode, parmi la société élégante et cultivée, presque partout en Europe; il s’appelle euphuisme en Angleterre, gongorisme en Espagne, marinisme en Italie, et zirlig slil en Danemark. Les métaphores recherchées et maniérées fourmillent dans le style précieux: on ne dit plus le soleil, mais le flambeau du jour; les yeux sont les miroirs de l'âme, ou le paradis de l’âme; le nez est la porte du cerneau ; les oreilles, les portes de l’entendement: les pieds, les chers souffrants: la guerre, la mère du désordre; le balai, l'instrument de la propreté; la chemise, la compagne perpétuelle des morts et des vivants, etc. On emploie des phrases figurées comme avoir l’âme paralytique, donner dans le vray de la chose, avoir la forme enfoncée dans la matière, sentir les contre-coups de l’amour permis (être en couches), etc. Cette langue dénaturée et fade se parle surtout dans les ruelles des cercles secondaires, dans les «bureaux d’esprit«, et s’étale complaisamment dans la littérature galante du temps, dans les énigmes des Cotin, les sonnets des Benserade et les romans des Scudéry; sa plus grande gloire est peut-être d’avoir provoqué les satires immortelles de Molière (les Précieuses ridicules, les Femmes savantes) et de Boileau (Satire X). Le temps a fait justice de la plupart des innovations des Précieuses, et la langue moderne ne contient que très peu de restes de leur langage (une vertu sévère, une taille élégante, être sec de conversation, tenir bureau d’esprit).

57. A côte du salon de la marquise de Rambouillet se fait remarquer le cercle littéraire du conseiller Valentin Conrart. Chez ce modeste érudit se réunissait régulièrement un petit groupe de gens de lettres pour discuter des questions de littérature et de beau langage: de ces réunions est sortie l’Académie française. Cette remarquable institution, qui représente officiellement l'unification de la langue, fut fondée, sur l’initiative de Boisrobert, par le cardinal de Richelieu, le 22 février 1(135; pourtant l’acte de fondation n’a été enregistré par le Parlement qu’en 1637. Les Statuts de l’Académie disent: »La principale fonction de l’Académie sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possible, à donner des règles certaines <i notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter tes arts et tes sciences. Les meilleurs auteurs de la langue française seront distribués aux académiciens, pour observer tant les dictions que les phrases qui peuvent servir de règles générales, et en faire rapport à la compagnie, qui jugera de leur travail et s’en servira aux occasions. Il sera composé un Dictionnaire, une Grammaire, une Rhétorique et une Poétique sur les observations de l’Académie. « Avant de commencer ces grandes entreprises, on faisait des discours, on tenait des conférences sur des sujets choisis et on examinait les nouveaux ouvrages. On s’attaqua d’abord au Cid (1636), dont l’immense succès avait excité la vive jalousie du cardinal, et Chapelain rédigea les fameux «Sentiments de l’Académie sur le Cid«, qui parurent au commencement de 1638 et qui ne satisfirent personne, ni Richelieu, ni l’opinion, ni Corneille. Cette même année, on commença à s’occuper du Dictionnaire, dont Vaugelas fut nommé rédacteur, mais on n’alla pas vite, et la lenteur de l’Académie lui attira bientôt de nombreuses épigrammes; celle de Boisrobert est surtout connue:

Depuis six ans dessus l’F on travaille,

Et le destin m’aurait fort obligé

S’il m’avait dit: tu vivras jusqu’au G.

L'Académie ne tarda pas à se créer des adversaires, et des adversaires assez malveillants; coup sur coup paraissent l’amusante satire de Saint-Évremond, Les Académiciens, qui s’intitulait originairement «Comédie des Académistes pour la réformation de la langue française« (1643), la spirituelle Requête des Die-

tionnaires, par Ménage (§ 62), et le Discours de Charles Sorel (écrit en 1650; publié en 1654). Cependant, si les travaux collectifs de l'Académie n’aboutissaient — provisoirement — à rien, un académicien arrivait, pour son propre compte, à composer et à publier l’ouvrage le plus important qui ait paru au XVIIe siècle sur la langue française: nous avons nommé les Remarques de Vaugelas.

58. Vaugelas (Claude Favre, baron de Péroges, sieur de), gentilhomme savoyard (1585 — 1650), avait voué dès sa jeunesse un culte passionné à la langue française; il s’efforcait de l’étudier dans sa forme la plus pure et de se pénétrer de son génie. Il avait accès dans les meilleures maisons de Paris, il fréquentait les salons les plus élégants et il était admis à la cour. Partout où il venait, il apportait son esprit observateur, il écoutait parler, recueillait les locutions, les tours, les façons de prononcer, les notait et les comparait; de cette manière, il rassemblait les matériaux du livre célèbre qui parut, en 1647, sous le titre modeste de » Remarques sur la langue françoisea, et que nous allons examiner. Comme grammairien, Vaugelas est empirique; il le dit lui-même dans sa préface: »Ce ne sont pas icy des Loix que ie fais pour nostre langue de mon authorité priuée; je serois bien téméraire, pour ne pas dire insensé«. Il se contente sagement d’observer, il n’est qu’un «simple témoin qui dépose de ce qu’il a vu et ouï«, et l’usage est pour lui l’autorité suprême. «C’est une erreur, dit-il, qui n’est pardonnable à qui que ce soit, de vouloir, en matière de langues vivantes, s’opiniastrer pour la Raison contre l’Usage

. On a beau invoquer Priscien, et toutes les puissances

grammaticales, la Raison a succombé, et l’Usage est demeuré le maistre; commuais error facit jus, disent les jurisconsultes». Toute l’ambition de Vaugelas est d’éclaircir l’usage et de distinguer le bon du mauvais. Le mauvais est celui du plus grand nombre; le bon est celui de l’élite, c’est «la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d'escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps. « Rappelons aussi qu’il est très »national«, très français; en plein siècle classique, il met en garde contre la tradition grécolatine, en soutenant que «dans les doutes de la langue il vaut mieux pour l’ordinaire consulter les femmes et ceux qui n’ont

point estudié que ceux qui sont bien sçavants en la langue Grecque et en la Latine« ( Remarques , II, 284). Mais il s’empresse d ajouter: «Quand je parle icy des femmes, et de ceux qui n’ont point estudié, ie n’entens pas parler de la lie du

peuple . J’entens donc parler seulement des personnes

de la Cour ou de celles qui la hantent. « Vaugelas, on le voit, précise de nouveau son point de vue d’une manière très nette: on ne parle bien, on ne prononce bien qu’à la cour; hors de là point de salut. Ce système est on ne peut plus aristocratique et exclusif. Ce qu’il recherche, c’est un parler noble, relevé et épuré, et, pour lui, l’ennemi, c’est le peuple et la contagion des provinces (voir Remarques, I, 232). Ainsi la langue d’un grand peuple sera réduite au vocabulaire de quelques centaines de courtisans oisifs et souvent peu instruits; les provinces et le peuple ne comptent plus: »le greffier du bel usage« a singulièrement rétréci l’horizon. Il est curieux de retrouver alors dans une théorie de la langue les mêmes efforts de concentration qu’on observe dans la politique.

Vaugelas s’efforce aussi de donner à la langue une invariabilité majestueuse. Selon lui, le français est «arrivé à sa perfections et cet état de choses doit être conservé. Aussi défendil absolument l’adoption de mots étrangers et la création de mots nouveaux ( Remarques , I, 40; II, 352), tout en admettant, bien qu’à contre-cœur, des dérivés nouveaux de mots existants.

Il soumet en même temps à un examen minutieux un grand nombre de questions concernant la prononciation, l’orthographe, les formes grammaticales, la syntaxe et la sémantique. Ses observations sont toujours curieuses et intéressantes et, le plus souvent, justes; en général les règles qu’il établit sont fort correctes, mais il y en a aussi qui sont absolument fausses, et, malgré leur fausseté notoire, elles sont restées en vigueur jusqu’à nos jours.

Remakque. A côté des Remarques, il faut citer la traduction de Quinte- Curce, à laquelle Vaugelas avait travaillé pendant trente ans et qu’il revoyait et corrigeait sans cesse. Elle était destinée à être l’application de ses théories, à donner l’exemple après les préceptes, et elle excita la vive admiration du public. Balzac écrivit au traducteur: «L’Alexandre de Quinte-Curce est invincible, et le vostre est inimitable«. Voltaire la cite encore avec honneur; il l’appelle «le premier bon livre écrit purement«, et il ajoute: «Il s’y trouve peu d’expressions qui aient vieilli« (Siècle de Louis XIV, chap. 32).

59. Les théories de Vaugelas trouvèrent peu d’opposition; on ne peut guère citer que les » Lettres touchant les nouvelles remarques sur la langue françoise« (Paris, 1647) de La Mothe Le Vayer, et la »Liberté de la langue françoise dans sa pureté« (Paris, 1651) de Scipion Dupleix. Mais ce furent des cris dans le désert; la grande majorité des hommes de lettres adopta avec enthousiasme toutes les opinions du gentilhomme savoyard, et bientôt ses décisions faisaient loi; le grand Corneille, en révisant ses pièces, corrigea les vers devenus incorrects selon les Remarques. Il faut aussi convenir qu’elles témoignent d’une rare intelligence du génie de la langue française, et d’un flair très sûr. Dans bien peu de cas l’évolution postérieure a donné tort à Vaugelas: il adopte cueillirai (II2, § 215,3) et l’onzième (II2, § 482, 1) et condamne cueillerai et le onzième; pour d’autres exemples, voir § 434 et II2, § 566, Rein. Vaugelas eut d’innombrables disciples, qui le regardaient comme un oracle, et on disait «parler Vaugelas«, comme on avait dit «parler Malherbe« (§ 54). Beaucoup apprenaient même les Remarques par cœur, et nous savons, par une lettre, que Racine, exilé à Uzès, les «lisait, relisait et annotait«, pour ne pas laisser infecter son langage de provincialisme. Enfin toute une série de grammairiens continuent l’œuvre d’épuration de Vaugelas, tout en le copiant à qui mieux mieux. Ses décisions sont adoptées dans les Dictionnaires de Richelet (1680) et de Furetière (1690), comme dans celui de l’Académie (1694); et en 1706, la Grammaire française de Régnier-Desmarais (§ 61, Rem. 2) sanctionnait, sur presque tous les points, les »Remarques«, que l’Académie venait de republier avec quelques »Observations« (1704).

Remarque. A côté des Remarques de Vaugelas, il faut nommer les travaux grammaticaux suivants: A. Oudin, Grammaire françoise rapportée au langage du temps (1633). — G. Ménage, Observations sur la langue françoise (1672; seconde partie 1676). — Lancelot et Arnauld, Grammaire générale et raisonnée, contenant les fondemens de l’art de parler, expliqués d'une manière claire et naturelle (1660). — Marguerite Buffet, Nouvelles observations sur la langue françoise (1668). — Le P. Bouhours, Les entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671). — Doutes sur la langue françoise proposez à Messieurs de l’Académie françoise par un gentilhomme de province (1674). — Pat ru, Remarques sur les Remarques de Vaugelas (1681). — J. Hi ndret, L'art de bien prononcer et de bien parler la langue françoise (1687). — Kr. Nyrop: Grammaire. I 6

Th. Corneille, Remarques sur la langue françoise de M. de Vaugelas avec des notes ( 1687). — Régnier-Desmarais, Traité de la grammaire françoise (1706); voir sur ce livre § 61, Rem. 2.

60. L’Académie, où régnait l’esprit de Vaugelas, continuait ses travaux avec une sage lenteur. On faisait des discours, on haranguait le roi, on s’occupait de rédiger le Dictionnaire. Cependant, l’extrême purisme des Académiciens et la circonspection souvent ridicule qui présidait au choix de chaque mot, retardèrent tellement le travail qu’on commença à s’impatienter, et un beau jour l’Académie se vit devancée par Pierre Richelet qui publiait, en 1680, un Nouveau dictionnaire français, ouvrage très méritoire et qui propose une orthographe rapprochée de la prononciation. Pourtant, un autre dictionnaire, dû à un académicien de beaucoup d’esprit, Antoine Furetière, l’auteur du Roman bourgeois, lit plus de bruit. Irrité de la lenteur de ses collègues, il eut l’idée de faire un dictionnaire pour son propre compte; ce projet excita la jalousie de l’Académie, qui obtint la suppression du livre criminel et chassa l’auteur de son sein, le 22 janvier 1685. Cependant, Furetière se vengea par des pamphlets; il lit contre l’Académie des factums, des libelles en vers et en prose, et n’en continua pas moins son Dictionnaire, qui parut à la Haye et à Rotterdam, en 1690, deux ans après sa mort. Ce précieux ouvrage, qui est une véritable encyclopédie, a servi de base au grand Dictionnaire de Trévoux, publié par les jésuites établis dans cette ville (1704; nouv. éd. en 18 volumes, 1771).

Remarque. Voici les titres des principaux dictionnaires du XVIe siècle et de la période classique : Robert Estienne, Dictionnaire franeois latin (Paris, 1541; 2e éd. 1549). — Jean Nicot, Dictionnaire franeois latin (Paris, 1564; 7e éd. Paris, 1752). Réédition augmentée de celui de R. Estienne. — Jehan Thierry, Dictionnaire franeois latin (Paris, 1565). — Jean Nicot, Thresor de la langue françoyse tant ancienne que moderne (Paris, 1584; 2e éd. 1606). Ce livre, réimpression augmentée du Dictionnaire de R. Estienne (1549), est à regarder comme le premier dictionnaire étymologique. — Cotgrave, A Dictionarie of the French and English Tongues (London, 1611; 2e éd. 1632). t — Le P. Monet, Inventaire des deux Langues, françoise et latine (Lyon 1635). — A. Oudin, Curiosité z françaises pour servir de supplément aux dictionnaires, ou recueil de plusieurs belles propriétez avec une infinité de proverbes et quolibets pour 1 explication de toutes les sortes de livres (Paris, 1640). Réimprimé à la suite du Dictionnaire de l'ancienne langue française de La Curne

de Sainte-Palaye (p. p. L. Favre). Recherches italiennes et françaises ou Dictionnaire contenant, outre les mots ordinaires, vne quantité de proverbes et de phrases pour l'intelligence de l’vne et de l'autre langue (1655). — G. Ménage, Dictionnaire étymologique ou origines de la langue françoise (Paris, 1650; 2'' éd. 1694; 3e éd. 1750). — P. Borel, Trésor de recherches et antiquité z Gauloises et Françaises ou Dictionnaire de l'ancien langage Gaulois et François (Paris, 1655; nouv. éd. 1667). — C. Oudin, Trésor des deux langues françoise et espagnolle (Bruxelles, 1660). — A. de Montmcran, Synonimes et épithètes françaises (1661). — Rie bel et, Dictionnaire des rimes (1667). Dictionnaire françois (Genève, 1680; nouv. éd. 1693, etc.). — C. d u F r e sn e, Etymologicon linguœ Gallicœ (Paris 1682). — Rochefort, Dictionnaire général et curieux (Lyon, 1685). — A. Furet ière, Dictionnaire universel (La Haye et Rotterdam, 1690). — Le Dictionnaire de l’Académie (1694; pour les éditions postérieures, voir § 61). — Dictionnaire des halles (Bruxelles, 1696). — J. Le Roux, Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial (Amsterdam, 1718).

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