‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 74 sur 294 · ER > A R · texte numérisé non relu

ER > A R

Remontent au latin vulgaire: marchand (mercatantem sous l’influence de marc are) et ses dérivés; marché (mercatum > marcatum); — par (< per; transformation qui semble avoir été amenée par l’emploi du mot comme préfixe (pervenire > parvenir) ou dans des groupes (per terra m ).

Sont de date plus récente (XVe — XVIIe siècles) un certain nombre de mots qui, comme le signale justement M. F. Brunot, appartiennent à la langue technique ou sont réprouvés par le bel usage: barlong (vfr. beslong, berlong; cf. III, § 466); boulevard (bollwerk; influence de rempart et du suffixe -ard)-, dartre (vfr. dertre < gaulois *dervita); écharpe (vfr. escherpe < *skerpa); harceler (vfr. herseler, dér. de herser)-, harde, troupe de bêtes (vfr. herde < germ. *hërda); jargon vfr. jergon ); larme (vfr. terme, lairme < lacrima; § 199); lézard (lacertum; cf. § 387, 2); marquer (vfr. merquer, merchier; de même marque a remplacé l’ancien merc, conservé dans le terme de marine amers)-, parpaing (vfr. perpain < lat. vulg. * perpannium); sarcelle (querquedula; encore eercelle dans Diet. Acad. 1694). — Sont à écarter des mots d’origine douteuse, comme carcan, hargneux.

Un passage analogue s’observe dans le cas d’un r simple: aronde (*hirunda); marelle (< mérelle, Acad. 1740), et peutêtre paresse (vfr. peresse < pigritia (§ 427); influence de par ?). L’e fermé protonique, sous l’action de r, a passé à e ouvert, et sans doute aussi il y a eu analogie avec les cas où r était suivi d’une consonne.

Remarquk. Dans certains mots, rares d’ailleurs, l’e fermé protonique précédé de r est devenu a: effet de l’influence progressive signalée ci-dessus (§ 244, 1, Rem.): ravelin (vfr. revelin, rovelin < ru bel lu m). Le passage de e à a a pu être favorisé par l’assimilation dans tramail (tremaculum) et travail (t repal ium; comp. travailler < *trepaliare; influence de trabs? cf. Rom. XVII, 421).

246. AR > ER. Il convient tout d’abord de mettre à part ergot (d'origine douteuse) et hermine (armenia; esp. armino), très ancien dans la langue et qui a toujours présenté la forme en er. La «réaction conservatrice^ qui amène le changement de ar en er, apparaît clairement dans les mots suivants: Asperge (vfr. esparge < asparagum); cercueil (vfr. sarcueu, sarcueil < sarcophagum); chair, orthographe savante pour cher (vfr. char, jusqu’au XVe siècle, conservé dans charcutier, charnier, charnel ); Épernay (Sparnacum); épervier (germ .sparwâri); gerbe (vfr. jarbe < aha . g a r b a); gercer (vfr . jarser < *charissare?; cf. gr. ^ apàaaetv); Monnerville (Monarvi lia); serge (vfr. sarge < *sarica, cf. § 401,2 Rem.); serpe (vfr. sarpe < *sarpa).

Le même fait se produit devant un r simple: guéret (vfr. guarait, guaret; cf. § 247); guérir (remplace au XVIIe siècle le vfr. guarir, garir ); guérite (vfr. garite ).

L’histoire des mots qui précèdent montre que c’est surtout entre le XVe et le XVIIe siècle qu’ils ont pris leur forme définitive.

Remarque. La prononciation vulgaire de Montmartre est Montmerte ; voir par ex. une chanson de Bruant, où ce mot rime avec verte, perte, etc. ( Dans ta rue, p. 167). Comp. Montparnasse prononcé dans le peuple Montpernasse.

247. Le latin vulgaire et la langue du moyen âge, ainsi que les patois modernes, offrent ainsi de nombreux exemples du double phénomène précédent. Un des plus caractéristiques est celui de vervactum, altéré dans le latin vulgaire en * varvactum et *varactum, d’où vfr. guarait, guaret, qui, à son tour, devient au XVe siècle guéret. De leur côté, les patois nous ont conservé des formes comme arsoir (hier soir), aparcevoir, barlue, clargié, harbe, marci, parroquet, parclre, sarmon, sarpent, sarrer, etc.; et d’autre part: chermer, cherrue, bizerre, espergne, Nerbone, pertir, sercler. La prononciation populaire [ar] constitue l’un des idiotismes canadiens les plus caractéristiques; on dit alarte, aubarge, avarse, ciarge, darnière, marie, parche, viarge, etc. G. Tory (1529) fait remarquer que les dames de Paris disent «Mon mery est à la porte de Peris«, et Henri Estienne observe: «Et du langage de nos prédécesseurs, qu’en dirons-nous? Quelles pensons-nous qu’estoyent les oreilles d’alors qui portoyent patiemment Mon frère Piarre? Mon frère

Robart? La place Maubart? Et loutes-fois nostre Villon, un des plus éloquens de ce temps-là, parle ainsi« ( Apologie pour Hérodote, p. p. Ristelhuber, II, 135 — 136), Dans ses Hypomneses, il attribue — et avec beaucoup de vraisemblance — cette prononciation au peuple de Paris: »Plebs . . . præsertim Parisina banc literam a pro e in multis vocibus pronuntiat dicens Pinrre pro Pierre, guarre pro guerres (Thurot, I, 3). Ménage remarque: » 1 1 faut dire coup de Jarnac, & non pas de Jernac, marri & non pas mer ri, marquer & non pas merquer . . . On dit dartre à Paris, & dertre dans les Provinces ... Il faut dire au contraire guérir & guérison & non pas guarir et guarison, catherre et non pas catharre, Saint Merri, et non pas Saint Marri . . . Guiterre & guitarre, serge & sarge, herboliste & arbolisle sont controversez« ( Observations , p. 232 — 233). Pour les détails, voir Bibliographie.

De cette double tendance naissent des confusions dans les rimes, surtout au XVe siècle ; cf. larmes : fermes ( Pathelin , v. 495 — 96); gendarme : ferme (Franc Archier de Baignolet, v. 293 — 94); appert : part (Villon, p. 44), Robert : Lombard (ib. p. 50), garde : perde (ib., p. 73), Montmartre : tertre (ib., p. 81), Marne : yverne (ib., p. 85); garce : enverse (Chr. de Pisan, Chemin de longue estude, v. 4089), fermes : d’armes (ib., v. 5529); lignage : herberge (ib., v. 5921), etc. Ces confusions se retrouvent dans la langue moderne, où l’on hésite encore entre berge et barge, berlin et bcirlin, épervin et éparvin, comme on a hésité entre catherre et catharre, dertre et dartre, serge et sarge, etc.

Page 1