I. AMUÏSSEMENT DE LA PREMIÈRE VOYELLE
264. E féminin. Si la première voyelle est un e féminin, elle disparaît régulièrement: vëoir > voir, etc. Pour indiquer la suppression de la voyelle, on emploie quelquefois l’accent circonflexe (§ 104): mëur > mûr, dëu > dû ; mais vëu > vu, pëu > pu (pû dans Corneille, Cid, v. 1308), vëis > vis, etc., et ainsi dans la plupart des cas. L’e amuï a été graphiquement conservé dans eu, eus, eut, geôle, Jean, seoir. Parfois, avant la synérèse, Ve s’est assimilé à la voyelle suivante; on
trouve dans la vieille langue aage, maaille, benooil, roont, vooir, au lieu de eage, meaille, beneoit, reont, veoir ; ou il s’est changé en a: membre (rediinere), faon (*fetonem) prononcé aujourd’hui [fà].
Remarque. L’amuïssement de l’e féminin se montre sporadiquement dès la fin du XIIe siècle. On en trouve des exemples .dans la traduction normande de la Règle de Saint Renoît (Romania, XXV, 323), dans Orson de Reauvais (seler, marchant, vez, à côté de seeler, marcheant, veez), Huon de Bordeaux, Aiol, etc. Dans le Rastart de Bouillon, on trouve alternativement armure (v. 341), maloile (v. 4949), meschance (v. 789), et armëure (v. 419), maleois (v. 203), mescheance (v. 875). Il apparaît qu’il y a eu vers la fin du moyen âge une période de fluctuation où l’on pouvait, facultativement, employer ou omettre l’e féminin (cf. F. Brunot, Hisl. long, fr., t. I, p. 408). La réduction de ces hiatus semble un fait accompli au XVIe siècle.
265. E -)- A. Exemples: Bëard (= bayart) > bard ; ëage (*aetaticum) > âge; Fontaineblëaut (Fontana Blitaldi) > Fontainebleau [fôtenblo]; mëaille (metallea) > maille; sëas (*setaceum) > sas ; chëance (*cadentia) > chance; grëanter (*credentare) > granter (angl. grant); Jehan (Johannem)
> Jean; marchëant (* m erca t a n t e m) > marchand; meschëant (-cadentem) > méchant; rëançon > rançon.
Formes analogiques. Les anciennes formes créance, créant, crëois, séant, sëois, etc. ont été remplacées par croyance, croyant, croyais, (as)seyant, (as)soyant, (as)seyais, (as)soyais sous l’influence de croire, (as)seoir, etc.; comp. Il2, § 83.
Remarque. Ea se trouve dans quelques mots purement savants tels que créature, et dans un certain nombre d’autres, dont voici les principaux : Congéable, refait sur congé; on disait autrefois congeable [kSjabla]. Féal, féage, afféager, péage paraissent être des emprunts littéraires à l’ancienne langue. Fléau (flagellum); la forme contractée flau se trouve souvent dans les auteurs des XVIe et XVIIe siècles, et est encore vivante dans les patois. Préau (pratellum) a été refait sur pré. Remarquez encore céans, léans, géant, néant, béant, échéant, séant, bienséant, séance, mécréant, récréant, créance, doléance.
266. E -f- E. Exemples: Abëesse (abbatissa) > abbesse; ainsnëesse > aînesse, beée (* b a t a ta) > bée; chaeine, *cheeine (catena) > chaîne (pour cheîne ); despëechier > dépêcher; empëechier (impedicare) > empêcher; mëesme (* metipsimum)
> même; prëechier (prædicare) > prêcher; sëel (*sitellum)
> sel, seau [so] ; sëel (*sigellum) > sel, sceau [so].
Formes analogiques. Les vieilles formes vëez (videtis) et créez (creditis), dont on trouve parfois les contractions vez et crez, ont été remplacées par voyez et croyez; voir II8, § 26,2,3.
Cas isolés. Le développement régulier de dëcl (*dïtale, contraction de digitale; cf. it. ditale) aboutit à del qui se trouve dans la vieille langue et dans le dérivé délot; la forme actuelle dé est peut-être tirée du pluriel réduit des, pour dels (on trouve de même osté, de ostes, pour ostels; cf. § 344). Peestre (p e d e s t r e m) aboutit à piètre, peut-être sous l’influence de pied (cf. vfr. lëece > liesse d’après lié).
267. E -)- I > I. Exemples: Anëille (*anaticula) > anille; benëir (benedicere) > bénir; greïlle (craticula) > grille; veïs (vidisti) > vis; veïsse (vidissem) > visse, etc.; le suffixe -eïz
> -is (cf. III, § 268) dans abateïz > abatis, chapleïz > chaplis, coleïz > coulis, laceïz > lacis, leveïz > levis, etc.
Cas isolés. L’hiatus persiste dans abbaye [abei], grâce à abbé, et dans obéir (influence de obédience ?); on avait autrefois les formes contractées abie (Aiol, v. 872) et obir (voir ci-dessus, § 125, le 6e vers du passage cité de la Vie de Saint Mathurin), qui s’employaient alternativement avec les formes pleines (Anseïs de Mes). Notez encore reine (regin a), d’où roiine,
> roine, reine. Les vieilles formes geïne et geïner sont devenues gêne, gêner.
268. E -f- O > O. Exemples: *Caveola > gëole > geôle [ 30:!]. Peduculum > pëouil, > pouil, d’où pou (cf. § 354 et II2, § 326). *Terratorium > terrëoir > terroir. *BetuIlum > bëoul, d’où vfr. boul, fr. mod. bouleau. Bëorges > Bourges. Bëont (rotundum) > rond. Sëon > son. Il faut y joindre les substantifs en -ëor, -ëeur (-atorem) > -eur: emperëor > empereur, pechëor > pécheur, salvëor > sauveur, et les infinitifs en ëeir, ëoir > oir: vëoir (videre) > voir, chëoir (cadere) > choir, sëoir (sedere) > seoir [swa:r].
Cas isolés. Il y a eu métathèse des deux voyelles dans m e d u 1 1 a > meole > moelle, et retorta > rëorte, rëote > rouette (cf. § 518,4). L’anc. fr. frëor est devenu frayeur sous l’influence d'effrayer.
Mots d’emprunt. Féodal, théologie, géographie, géométrie. Dans »Sone de Nansay«, geometrie (v. 286) compte pour quatre syl-
labes. De nos jours les écoliers prononcent jographie (Willy, Claudine à l’école, p. 321) ou giographie (comp. leon > lion, § 168).
269. E -f- U > U. Exemples: Flëute > flûte; lëut > luth; mëur (maturum) > mûr; plentëureus (dér. de plenté ) > plantureux; sëur (securum) > sûr; sëurté > sûreté; rëuser > ruser; Ostëun > Ostun, Autun. La terminaison -ëure (-atura) devient -ure: armëure > armure; chaussëure > chaussure; nervëure > nervure; ramëure > ramure. Il faut signaler aussi différentes formes verbales (part, passé, passé défini, imp. du subj.): dëu > dû; vëu > vu; crëu > cru: ëu > eu [y]; ëus > eus [y]; ëusse > eusse [ys], etc. Sur le développement de e -|- u en eu [0], voir § 276.
Cas isolés. Atura aboutit à Eure [œ:r]. Ce mot doit probablement son [œ] à l’influence de l’orthographe, laquelle avait conservé l’e amuï (comme dans eu, eus, eusse); l’ancienne prononciation locale Ure se trouve encore dans Voltaire, qui fait rimer Eure : nature, Eure : structure (La Henriade, VIII et IX).
Remarque. La réduction de eu à u semble s’êlre achevée au XVIe siècle (cf. F. Brunot, Hist. long, fr., t. II, p. 264), où les grammairiens notent mur (maturo) aussi bien que hureux (= heureux).
270. La synérèse atteint parfois aussi a, i (devant un autre i) et o; la voyelle amuïe s’èst conservée graphiquement dans août [u], Caen [kâ], Saône [so:n].
1 0 A s’absorbe dans: accaabler > accabler; aengier > enger ; aoiller > ouitler; baaillier > bâiller; Caën (*Cadomum < Catomagum) > Caen [kâ] ; esraaillier > érailler; guaaignier > gagner; guaain > gain; paalier > palier; raale > râle (échassier); saoul (satullum) > soûl; Saône (Saconna; § 188, Rem.) > Saône [so:n]; taon (tabonem) > [tâ].
Cas isolés. A s’est conservé dans Raoul (Radulphum; cf. Châteauroux < Castellum Radulphi; § 100), Cahors, cahot, etc. Pour plusieurs mots on constate des hésitations. Sur août Ménage remarque: »I1 faut . . . prononcer Oust, en une syllabe, & non pas Aôust, comme le prononcent les . . . Badaux de Paris, & particulièrement les Procureurs. J’ay autrefois oui dire à M. le Premier President de Bellièvre qu’il s’imaginait entendre miauler des chats, quand il entendoit dire aux Pro-
cureurs en l’Audience, La Nostre Dame de la my-Aôustn ( Observations , p. 78). Pour la langue actuelle, M. Verrier remarque: »Je connais les quatre formes [u], [au], [ut], [aut], employées toutes les quatre par des gens instruits, aussi bien que dans le peuple. Il me semble que [au] tend à remportera L’a est ainsi reparu sous l’influence de l’orthographe. Il en est de même de aoriste qu’on a longtemps prononcé oriste. On connaît également deux prononciations de extraordinaire. Voici l’opinion de Ménage: »On dit V Extrordinaire, en parlant de la Gazette des nouvelles étrangères; & i Extrordinaire des guerres, en parlant d’une charge. Mais on dit, Cet homme est d’une vertu, d’un mérité extraordinaire. Comme extrordinaire est plus doux qu’ extraordinaire, & qu’il est d’ailleurs plus usité par le peuple, il y a apparence qu’il demeurera le seul usité« ( Observations, p. 186). Richelet écrit extrordinaire, et cette forme s’entend encore très fréquemment; elle est courante en anglais.
2° I s’absorbe dans: Anciien > ancien, chrestiien > chrétien, Euphémiien > Euphémien, feriiez > feriez (cf. II2, § 219), etc.
3° O s’absorbe dans: Cooin (cotoneum) > coing; cooule (eu cul 1 a) > coule; roable (ro ta b u 1 u m) > râble (plusieurs patois disent encore rouabte ); rooignier (*rotundiare) > rogner. Alcool se prononce [alkol]; zoologie devient dans la langue populaire zologie. Sur l’assimilation de oë à la diphtongue oi, voir § 160.