‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 85 sur 294 · II. ABSORPTION DE LA SECONDE VOYELLE · texte numérisé non relu

II. ABSORPTION DE LA SECONDE VOYELLE

271. E féminin. Si un e féminin (rarement un autre ë) suit immédiatement une voyelle ou diphtongue inaccentuée, il s’amuït régulièrement dans la langue parlée: oublierai > [ublire] ; l’orthographe officielle est très hésitante; tantôt elle supprime Ye, tantôt elle le garde; on écrit appui-main et essuie-main, écurie et tuerie, etc. L’e a été supprimé dans:

1° Les adverbes en -ment formés d’adjectifs terminés par une voyelle ou une diphtongue: joliement > joliment, vraiement > vraiment, aveugléement > aveuglément, assuréement > assurément, absotuement > absolument, etc.; on emploie l’accent circonflexe dans assidûment, continûment, crûment, dûment, goulû-

ment. I/ancicnne orthographe gaiement, nuement a été conservée à côté de gaîment, nûment.

2° Les substantifs suivants: appuie-main > appui-main ; beegueule > bégueule; caernet > carnet; chaclil > châlit; Chaelons > Châlons; clouetier > cloutier; diëmenche > dimanche; écuëler > éculer; écuëlon > éculon; écuërie > écurie; esboueler > ébouler; Floevent (Hlodovenc, § 482, i) > Flouent ;' liëcou > licou; liëmier

> limier; métoierie > métairie (§ 200); mienuit > minuit; paelette

> palette; pie-grièche ou pigrièche; plaidoierie > plaidoirie; pournoierie > pour voirie ; rouelette > roulette; segraierie > segrairie; on hésite entre gaieté et gaîté. Pour les noms en -ment, l’e féminin a été supprimé définitivement dans agrément, désagrément, braiment. La plupart ne connaissent que la forme avece: balbutiement, échouement, enrouement, éternuement, nettoiement, ralliement, etc. Pour certains, enfin, le Dictionnaire de l’Académie (1878) admettait deux orthographes, la forme en e et la forme avec accent circonflexe: aboîment et aboiement, crucifiaient et crucifiement, dénoûment et dénouement, dénûment et dénuement, dévoilaient et dévouement, engoûment et engouement, marnaient et maniement, paîment et payement, remercîment et remerciement, remûment et remuement, reniaient et reniement, renoûment et renouement, tournoîment et tournoiement, tutoîment et tutoiement. Les fascicules parus de la nouvelle édition du Dictionnaire (1931), de la lettre A à la lettre F, ne donnent que la forme en e : aboiement, etc. L’Académie semble ainsi vouloir généraliser la forme ancienne, qui était celle du plus grand nombre.

272. Au moyen âge, Ve féminin après voyelle ou diphtongue inaccentuée se prononçait dans tous les cas, comme le montre la mesure des vers:

Seignurs baruns, qui i enveieruns?

( Roland , v. 244.)

Et si vos en mercieront.

(Ivain, v. 1863.)

Ernauz se pense qe merci criera.

(Raoul de Cambrai, v. 2877.)

Cependant, l’amuïssement de l’e commence de bonne heure; on en a des exemples remontant jusqu’au XIVe siècle:

Et puis devenray nonne et prierai Dieu merchi.

(H. Capet, v. 4814.)

Au XVe et au XVIe siècle, les règles prosodiques du moyen âge sont fortement ébranlées; on trouve constamment dans Pathelin, par exemple, le nouveau système à côté de l’ancien:

Et je vous payerai très bien.

Je ne vous payerai point en soulz.

L’ancienne manière de compter s’emploie encore au XVIIe siècle, quoique rarement:

Et l’on m’a mis en main une bague à la mode

Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.

(Molière, L’Étourdi, I, sc. 5.)

Mais je vous avouerai que cette gayeté

Surprend au dépourvu toute ma fermeté.

(id., Dom Garde, V, sc. 6.)

Mais que de gayeté de cœur . . .

(id., Amphitryon, II, sc. 6.)

Ces exemples ne sont que des faits assez rares, et, pour ainsi dire, des exceptions. Il s’agit sans doute d’une licence poétique autorisée par quelque prononciation dialectale (cf. Th. Rosset, Origines de la Prononciation moderne, p. 140). La règle générale demandait au siècle classique, comme aujourd’hui, la suppression de Ve féminin après voyelle (ou diphtongue) inaccentuée :

Je ne t’envierai pas ce beau titre d’honneur.

(Corneille, Le Cid, v. 1224.)

Je fuis, je l’avouerai, cette jeune Aricie . . .

(Racine, Phèdre, v. 50.)

Mon bon roi, vous me le paierez.

(Béranger, Mes jours gras.)

Et tandis qu’ils joûront, riront ou dormiront.

(V. Hugo, Feuilles d’automne.)

Nous t’édifierons un tombeau.

(V. Hugo, Ballades. n° 11.)

L’ancienne manière de compter se rencontre encore dans les chansons populaires:

Ne dites rien, Pernette,

L’on vous mariera.

(J. Tiersot, Chansons populaires des Alpes françaises, p. 110.)

273. 11 est aussi des cas où Ve féminin suit une voyelle ou une diphtongue tonique et se trouve devant une consonne:

1° Dans cette position, Ve féminin avait au moyen âge sa pleine valeur syllabique:

Ki dune oïst Munjoie demander.

( Roland , v. 1181.)

Et je m’anemie la claim.

( Ivain , v. 1456.)

Thobie perdit sa lueur.

(E. Deschamps, Œuvres complètes, IX, v. 252.)

De tels exemples se trouvent encore souvent dans les auteurs du XVIe siècle et du commencement du XVIIe siècle:

Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse.

(Ronsard, Amours, éd. Marty-Laveaux, I, 147.)

S’assient en prélats les premiers à vos tables.

(Régnier, Satire 11.)

Plus je le supplie, moins ait de merci.

(Malherbe, Chanson pour Mme de Rambouillet.)

De ses j'eux consumez, de ses playes mortelles.

(A. d’Aubigné, Misères, v. 421.)

La ciguë, la ruë et le blanc hellebore.

(ib., v. 922.)

Us deviennent rares chez les classiques. Corneille, ayant écrit primitivement:

Le droit de l’épée

Justifie César et condamne Pompée.

(Pompée, I, sc. 1),

a corrigé lui-même le vers dans l’édition de 1660:

Justifiant César a condamné Pompée.

Donc, de son temps, l’usage du moyen âge n’était plus admis dans la bonne versification; on en trouve pourtant quelques exemples isolés dans ses œuvres:

On leur fait admirer les baies qu’on leur donne.

( Menteur , I, sc. 6.)

Comme toutes les deux jouent leurs personnages.

(Suite du Menteur, III, sc. 3.)

Comp. aussi les vers suivants de Molière:

Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure.

(L’Étourdi, I, sc. 5.)

Ce que voyent mes yeux, franchement je m’y fie.

(Dép. amour., I, sc. 1.)

La partie brutale alors veut prendre empire.

(ib., IV, sc. 2.)

Mais elle bat ses gens et ne les paye point.

(Le Misanthrope, III, sc. 5.)

C’est d’être Sosie battu.

(Amphitryon, v. 382.)

Pourtant, exception faite pour les burlesques, ces vers ne sont que des exceptions. La règle médiévale est en effet

abandonnée, et les mois où IV féminin suit une voyelle ou une diphtongue tonique, ne sont plus admis à l’intérieur des vers que si IV féminin est final et peut s’élider devant une voyelle suivante:

Le toit s’égaie et rit «le mille odeurs divines.

(A. Chénier, Le Mendiant.)

Ainsi, on n’admet plus à l’intérieur des vers des formes telles que statues, orfraies, épées, prairies, tu pries, ils prient, etc.; et statue, orfraie, épée, prairie, prie, etc. ne pourront s’employer que devant une voyelle (il est donc impossible de faire entrer dans un vers moderne une épée sanglante, une armée défaite, uit prie-Dieu, des joies pures, sa joue pâle, une pensée profonde, etc.). Mais par contre, tous les mots cités s’emploient très bien ?» la fin des vers: c’est la seule place où IV féminin, après une voyelle ou une diphtongue tonique, garde un vague souvenir de sa valeur syllabique primitive.

Remarque. I)e nos jours encore, «juclques auteurs ont employé la terminaison -aie devant une consonne, lix. Il le paye très cher. — Il le paye moins cher . . . (Ii. Rostand, Cyrano de Bergerac, II, sc. 7). Cet emploi suppose la prononciation [pfja]: grâce au développement de la consonne [j] (§ 279, 1), l’hiatus est supprimé, et paye entre dans un vers comme y entre paille.

2° La suppression de IV féminin après une voyelle tonique se montre sporadiquement dans la poésie médiévale. Villon fait rimer Troyes et trois (pour d’autres détails, voir Romania, XXX, 359), et, au XVIe siècle, Ronsard érige en règle qu’à l’intérieur des vers, IV féminin final de certaines terminaisons ne doit pas compter dans la mesure. Celte règle ne trouva pas beaucoup d’adhérents; les exemples qu’on en cite sont plutôt à regarder comme des licences:

Prisée n’est une lâche fuitte.

(Roger de Collerye, 171.)

Toy qui levant la veue trop haute.

(Raïf.)

Tant d’allées et tant de venues.

(Gringore, Œuvres complètes, I, 221.)

Le grand regret que j’ayl non pas, à Dieu ne plaise,

Que j’en ay’ de vous voir belle et bien à vostre aise.

(Régnier, Macette, v. 70.)

Qui se trouvera pris, je vous pri’ qu’on l’estrille.

[ib., v. 190.)

Bon jurer 1 ce serment vous lie-t-il davantage?

(La Fontaine, Le petit chien.)

Et prétextait ses allées et venues.

(id., Féronde.)

A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar.

(Molière, Les Fâcheux, v. 542.)

Au XIXe siècle, Musset a écrit nonchalamment:

... le jour

Que mes joues et mes mains bleuiront comme celles I)’un noyé.

(Les marrons du feu, sc. 6.)

Le vers a été corrigé dans les éditions modernes; on l’a rendu régulier en remplaçant mes joues par ma joue.

Remarque. La règle de Ronsard est ressuscitée dans l’usage poétique des poètes décadents qui généralement ‘ne tiennent pas compte de l’e féminin (comp. § 253, Rem. 2):

La feuille verte oublie la feuille jaunissante,

L’abricotier oublie la neige du printemps.

(Francis Jammes, Le deuil des primevères, p. 106.)

J’ai envie de pleurer, grand’mère. — As-tu donc peur?

Les loups sont-ils venus sur les fraises sauvages? —

Non. Les brebis sont seules passées parmi le bois,

Et leurs cloches chantaient comme des pluies d’orages.

(ib., p. 110.)

3° La suppression de l’e féminin après une voyelle (ou diphtongue) tonique est devenue la règle dans quelques formes verbales. Ainsi la terminaison -aient (chantaient, chanteraient) ne compte depuis le moyen âge que pour une syllabe (II2, § 161, e). Les trois formes du subjonctif aies, aient, soient,

sont regardées comme monosyllabiques, et croient, voient, [nient, crient, rient sont parfois traités de même:

Que mes pechiez soient pardonnez.

(Gringore, Œuvres complètes, II, 162.)

Mais qu’ils ayent pris naissance au milieu des allarmes,

Et qu’ils ayent allumé leurs flambeaux dans les larmes.

(Mairet, Sophonisbe, v. 324 — 325.)

Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien.

(A. de Musset, Louison, I, sc. 2.)

Ils voient toujours en nous la secte couthéenne.

(Rostand, La Samaritaine, p. 10.)

Ils fuient ivres de meurtre et de rébellion.

(J.-M. de Heredia.)

Pour l’histoire de la question, il est utile de rappeler que Malherbe, ayant écrit:

Et dans l’oubli soyent noyés,

(A la reine, mère du roi.)

refait ainsi ce vers, qu’il a dû juger incorrect:

Et soient dans les coupes noyés.

Pourtant, semble-t-il, il n’approuvait pas lui-même cette licence. A propos du vers de Desportes:

Ceux qui voyent comment ce mal me met au bas,

il remarque: »Voyent se prononce en une syllabe, voilà pourquoi il ne faut pas le mettre dans le vers« (Malherbe, IV, 291). Voir à ce sujet Th. Rosset, Origines de la Prononciation moderne, p. 133, et F. Brunot, Hist. long, fr., t. IV, p. 190.

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