‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 88 sur 294 · V. DÉVELOPPEMENT D’UNE CONSONNE · texte numérisé non relu

V. DÉVELOPPEMENT D’UNE CONSONNE

278. L’hiatus peut enfin être supprimé par une consonne accessoire, due à un développement phonétique régulier, ou produite par l'effet d’une analogie (comp. § 488).

1° Développement phonétique. Si un phonème transitoire (»a glide«) se produit entre deux voyelles syllabiques, ce son se renforce facilement en une consonne indépendante: pays [pei] > [peji] : dans la plupart des cas, l’écriture ne la marque pas. La consonne accessoire peut être [j], [v], [w], [h] ; elle dépend de la nature des voyelles qui forment l’hiatus.

2° Développement analogique. L’hiatus est supprimé par l’insertion d’une consonne analogique: est-il amène a-t-il au lieu de a-il (cf. § 109, Rem.); j’avais un ami amène j’ai-z-un ami, etc.; voir pour les détails § 289. Sur les consonnes analogiques dans la dérivation ( cafetier . numéroter, etc.), voir III, § 89.

279. Développement phonétique d’une consonne accessoire entre deux voyelles (comp. § 500).

1 0 Un [j] se développe surtout après un i (précédé de »muta cum liquida«). Ainsi presque tous les Parisiens prononcent [ pri je] (prier), [prij 3] (prions), [mœrtrije] (meurtrier), [plijei (plier), [tablije] (tablier). Parfois aussi après un é: assez fréquemment, nous avons entendu [peji] (pays), [abeji] (abbaye); suivant Dumas (1733) le peuple disait seïance [sejchs], et talions [ejalô], et ïauance [ejavchs] pour séance, et allons, et avance. Nisard a aussi remarqué ce phénomène, en notant que »le peuple disait agréiable, bienséiance, créiancier, créiature, Léion, épèie, réiel, théiâtre, Panthéion, caméléiona ( Langage populaire de Paris, p. 207). Le développement d’un yod transitoire est assez

Kr. Nyrop: Grammaire. I 19

fréquent dans les parlers patois modernes. Dans une chanson du Velay, M. V. Smith a noté les formes fiancéie, dérobéie, espouséie, et il observe: »Ce n'est pas seulement entre deux e que 17 s’insère, il intervient encore entre deux voyelles différentes, l'une sur laquelle on appuie, l’autre sur laquelle on glisse, ou même entre deux voyelles qu’on accuse. On dira par ex. vuie pour vue, saluiant pour saluant, elc. ( Romania , VII, 67). Pour Lyon, Clair Tisseur remarque: «Notre canut dit un poyète pour poète. Je ne doute mie que si, à l’un de ces bons canuts, je fais prononcer Pasiphaé, il ne dise Pasiphayé; et je m’assure que Pasiphayé, Leuconoyé, fléyau, poyète, réyunir sont plus faciles au prononcer et plus aimables à l’ouïr que Pasiphaé, Leuconoé, fléau, poète, réunira ( Modestes observations, p. 229). Le même phénomène se rencontre aussi au Nord, selon M. Wilmotte: «Les dialecles wallons ont une tendance à introduire un y entre deux voyelles faisant hiatus, que ces voyelles appartiennent au même mot ou à deux mots consécutifs. On dit aussi bien ayàs = ci Ans (nom de lieu) que teyât = théâtre, myol = medulla, etc.« ( Romania , XVII, 562). Le yod accessoire a obtenu droit de cité dans les mots suivants: Bayer, du vfr. beer (*batare). Déblayer, du vfr. deblaer. Essuyer, du vfr. essuer (exsucare).

Fokmes analogiques. Effrayer, pour vfr. effreer, est dû à l’influence du singulier du présent (vfr. effreie), qui a également changé frëor en frayeur (§ 268).

2° Un [v] ou [w] se développe parfois après (rarement avant) une voyelle arrondie, vélaire ou palatale. La forme latine classique pluere est devenue *plôvëre dans la prononciation vulgaire; comp. it. piovere et vfr. plovoir. Pour l’ancienne langue, notons les formes suivantes: Avoutre, pour aoutre (adulterum); dieuvesse (Jean de Condé, XXXVII, 32, 373, 571); douvaire (Bastart de Bouillon, v. 4005); deuvement ( ib v. 4368); louvée (ib., v. 6084), pour lieuée; aivost (Romania, XVII, 563), pour aost ; a ouïes (ib.), pour a ues. Pour la langue moderne, notons que brouette se prononce souvent [bruwet]; dans les patois on trouve des formes telles que évu (pour eu, eu), lavou (pour là ou), révussi (pour réussi; Monnier, Paris et la prov., p. 132), etc. Ce v transitoire a eu droit de cité dans un petit nombre de mots: Bouvard (marteau à bouer).

du vfr. boucird. Douve (eomp. douelle), du vfr. doe (doga = ooyrf). Epouvanter, du vfr. espoenter. Pivoine (vfr. pëoine), de pæonia.

Formes analogiques. Dans pouvoir (vfr. pooir), il y a eu en outre influence analogique de mouvoir, avoir, etc.

Cas isolés. A côté de vfr. emblaer, on a emblaver, dont le v remonte peut-être à un d (§ 395, Rem.); cf. it. biada et lomb. biava. P ara disus est représenté par vfr. pareïs et vfr. parevis, d’où parvis.

3° Un [h] s’entend parfois, surtout devant une voyelle accentuée, dans le langage emphatique et passionné; on prononce souvent en déclamant [flcho] pour fléau, [kaho] pour chaos, [gehâ] pouF géant, etc.

Remarque Dans cahier, Cahors, cahoter, ébahir, envahir, Jehan, trahir, trahison, h est purement graphique; il marque dans ces mots un hiatus.

Page 1