‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 89 sur 294 · I. ABSORPTION DE LA PREMIÈRE VOYELLE · texte numérisé non relu

I. ABSORPTION DE LA PREMIÈRE VOYELLE

280. Quand il se produit une rencontre de deux voyelles entre deux mots intimement liés, la première peut disparaître. L'élision frappe surtout Ve féminin, rarement les autres voyelles: le ami > l’ami, ce est > c’est, la âme > l'âme, etc., etc. Ce phénomène (elisio), qui était bien connu déjà en latin: ante ilium > ant’illum, ecce ille > ecc’ille, quoque et > quoqu’et, etc., se trouve dès les plus anciens textes; il y en a des exemples dans les Serments de Strasbourg: dist, tint.

281. E féminin élidé. L’élision de Ve féminin dans l’orthographe a lieu dans les mots suivants:

1° Les monosyllabes je, me, te, le (pron. et art.), se, ce, de, ne, que (pron. et conj.): j’aime, il m’aide, je t’y enverrai, je l’ai oublié, il s’amuse, c’était l’amie d’Auguste, je n’entends rien, ce qu’il veut, qu’avez-vous fait, it faut qu’il parte, etc.

Remarque 1. Dans l’ancienne langue, I’e féminin des pronoms atones me, te, se, le s’élidait aussi après le verbe: Com si l’aut fait, mis l’en reclus (67.

Léger, v. 155). Cil va il, si I quicrt, fait I ’c I m os lier venir {St. Alexis, v. 181). Fui, fet-elle, lessc m'en pes ( Ivuin , v. 1645); c.f. V, § 180,!. Mais l'élision était facultative: Porto le a sim ni (Pli. de Thaun, Bestiaire, v. 875). Dans la langue moderne, me el le ne se trouvent plus ainsi placés, si ce n'est devant en et y, auquel cas il y a élision; donne-m’en, va-t’en, fie-l'y, etc.; pour le enclitique, les poètes ont continué l'usage médiéval jusqu'il nos jours:

C'est de Léon qu’il parle, cscoulons-le "un peu dire.

(Garnier, Bradamanle, v. 1023.)

l,aissons-lc un peu nager dans la mélancholic.

(Mairet, Sophonisbe , v. 1338.)

Mais mon petit monsieur, prencz-le un peu moins haut.

(Molière, Misanthrope, v. 433.)

Voyons lc avec fîsopc en un sujet semblable.

(La Fontaine, Fables, VI, n° 1.)

Laissez -le au moins ignorer que c’est vous.

(Voltaire, Knf. prodigue, IV, sc. 3.)

Coupe- le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe.

(A. de Musset. Premières poésies, p. 59.)

Dis il ta bonne

De recevoir le linge. Kh, reçois-lc en personne.

(Augier, Gabriellc, I, sc. 2.)

Chussons-lc! Arrière tous, il faut que j’entretienne

Cet homme.

(V. Hugo, Buy Bios.)

Cette élision est hIAméc par les théoriciens. Clair Tisseur {Modestes observations sur l’art de versifier, p. 259) va jusqu’à lui préférer un hiatus: «Poulie vers de Musset, j’aurais écrit carrément: Fends-lc en quatre ... Ce qui, assurément, serait plus doux à l’oreille que Coupe l’en quatre (ne pas confondre avec l’an IV de la République, une et indivisible). « Racine, qui a maintenu, dans les Plaideurs:

Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

(II, se. 13; v. 614.)

a changé dans la Thébaïde les deux vers suivants:

Atlendcz-le plutôt, et voycz-le en ces lieux.

Accordez-lc à mes vieux, aeeordez-lc à mes crimes . . .

et en a fait:

Attcndez-le plutôt, voyez-lc dans ces lieux.

Ne le refusez pas à mes vieux, à mes crimes . . .

L'usage médiéval vit toujours dans la poésie populaire:

Prenez un de ces cadavres, dessous le lit

Mettez-l'à votre place, pour cette nuit.

(Itomania, X, 210.)

Remarque 2. Pour le pronom démonstratif ce (ou ço), la voyelle s'élidait même quand il était précédé d’une préposition: K por ço ait Deus merci de s’aime (Ambroise, Guerre Sainte, v. 3902). K por ço nier l’en convenoit (//>., v. 8588).

2° Quelques composés de (pie. Lorsque, puisque, quoique, devant il, ils, elle, elles, on, un, une: Quoiqu'il crie; lorsqu'on dort; puisqu'un homme tel que nous, etc.; on dira aussi puisqu’ainsi esl (mais quoique étranger; puisque aider les malheureux est un devoir). Jusque; jusqu’à, jusqu’au, jusqu’ici, jusqu’aujourd’hui, jusqu’où. Presque dans presqu’île (mais presque achevé, presque aimable, etc.). Quelque dans quelqu’un.

3° La particule entre: entr’acle, s' enlr' accuser, s'entr'aimer, s'entr’appeler, s' entr’ avertir, s’entr’égorger, s’ entr’ obliger, enlr’ ouvert, etc.

282. L’e féminin final s’élide toujours (levant une voyelle dans la langue parlée; mais, comme nous l’avons vu, cette élision n’est indiquée graphiquement que dans quelques cas isolés (comp. § 107, Rem.). Le développement phonétique des groupes le ail, quatre ans, belle île, en l’ail, quatr'ans, bell’île est, dans une certaine mesure, parallèle à celui de mëaille, marchëant, anëille, en maille , marchand, anille. Pourtant, l’élision de l’e féminin final remonte bien plus haut que l’amuïssement de l’e féminin médial. Nous pouvons en effet la constater dès les textes les plus anciens:

Ell’ent adunel lo suon element.

( Ste F.ulalie, v. 15.)

(Juer feit i erl et justise et amor.

(St. Alexis, v. 2.)

La règle de l’élision souffrait beaucoup d’exceptions, qui étaient surtout d’ordre logique; l’hiatus pouvait par ex. avoir lieu avant ou après des noms propres qu’on voulait garder intacts:

De Hostedun evesque en fist .

(St. Léger , v. 48.)

Li dus Willeame est en un batel entrez.

( Roman de Itou, II, v. 1932.)

Nous ne pouvons pas ici entrer dans les détails de cette question, du reste fort embrouillée (voir A. Tobler, Vom f ranzôsischen Versbau 4, p. 66 ss; Romania, XXXIII, 204). Disons seulement qu’on trouve des hiatus pareils introduits dans la langue moderne par le langage parlé: Le nom de Astrée a passé dans la littérature galante. Le train de une heure. Prologue de Un Aventurier. Le on dit. Un salaire de un franc vingt-cinq centimes. La messe de une heure (H. Lavedan, Les beaux dimanches, p. 5). En compagnie de un ou deux amis de la maison (G. Droz, Entre nous, p. 196). Comp. VI, § 57.

283. Les poètes élident quelquefois à la linale un e féminin suivi de -s. Cette négligence est surtout propre aux poètes des XVe et XVIe siècles; elle se trouve plus rarement au moyen âge et dans les temps modernes. Exemples:

Gaufrei ont fet avant a dis mile homme(s) aler.

( Gaufrey , p. 13.)

D’une grant chose me requiers

Qui robe et lit demande(s) et quiers.

(MND, n°XXXV, v. 377.)

Que tu laisse(s) un chacun pour plaire à ses soupçons.

(Régnier, Élégie zélotypique.)

Tu vois et remedie(s) aux mal-heurs de la France.

(A. d’Aubigné, Misères, v. 598.)

Tu t’occupe(s) à remplir ton coffre.

(Chansonnier historique, IV, 260.)

Tu rentre(s) en un plus noble état.

(ib.)

Que tu ne puisse(s) encor sur ton levier terrible

Soulever l’univers.

(A. de Musset, La coupe et les lèvres, II, sc. 1.)

Toutes les âmes, cygne(s), aigle(s), éperviers, colombes.

(V. Hugo, Légende des siècles.)

Desportes a très souvent recouru à cette licence; on trouve dans ses poésies: Tu nie porte(s) envie, Tu pense(s) éveiller. Tu fusse(s) amoureux, Elle(s) ont les yeux, etc., et Malherbe ne manque pas de blâmer sévèrement ces passages ( Œuvres complètes, IV, 265, 273, 274, 283, 387, 455, etc.). Deimier, plus libéral, proteste: »On dit lu pense et tu penses .... comme de rnesme, tu donne et tu donnes .... comme aussi en tout autre terme de pareille nature« ( Académie de l’art poétique, 1610); pour d’autres détails, voir Thurot, II,24ss. etTh.Rosset, Origines de la prononciation moderne, p. 279. Pourtant, les théoriciens sont généralement de l’avis de Malherbe. Lancelot (1660) remarque: «Beaucoup de personnes se trompent .... prononçant .... les Princ’ont Dieu pour iuge .... terres tr’ animaux. « De nos jours, l’élision d’un e qui devrait être protégé par un s final n’est autorisée que dans les noms de lieux:

Menaient le roi de Naple au gala de la cour.

(V. Hugo, Feuilles d’automne, n° 3.)

Et montant à Versaille aux carrosses du roi.

(id.. Les Contemplations, I, n° 7.)

Déjà Racine hésite entre Athènes et Athène (Phèdre, v. 32), et Boileau lui-même écrit:

Bruxelle attend le coup qui la doit foudroyer.

(Le Lutrin, IV, v. 151.)

Remarque. L’élision de -es, fréquente dans la poésie populaire, est la règle dans les chansons argotiques qui reflètent, elles aussi, la langue parlée:

Vous êt’à la chaleur et moi z-à la rigueur.

( Romania , VII, 54, 55.)

Les ros’et les violettes, ce sont des jolis bouquets.

(ib., p. 58,)

Chargé de pierr’et de diamants.

(ib., p. 79.)

Avec mes doigts aux ongu’en deuil.

(Richepin, Chanson des gueux.)

Et pis nous somm’en République.

(Bruant, Dans la rue, p. 13.)

Le long des pierr’ i’ coulait dTeau.

(ib., p. 82.)

284. I élidé. I s’élide ou s’élidait dans si (lat. si), si (lat. sic), qui et li (art. et pron.).

1° Si (lat. si) perd son / devant il et ils: s’il oient, s'ils viennent. Pourtant, la langue parlée connaît aussi la forme non élidée. Dans un vieux roman, un matelot dit: »Si y m’arrive accident (Dorigny, Les fausses confidences - Paris, 1781. p. 41). Gyp fait dire à un de ses personnages: »Ben, si il la comprend, ça m’étonnera« ( Joies d’amour, p. 214). Les formes contractées remontent à l’époque où l’on disait se au lieu de si (§ 151); il est donc probable que, dans le groupe moderne s’il, se cache l’ancien se: c’est lui qui certainement se trouve dans s’on, s’elle et les autres anciennes contractions qui s’employaient encore au XVIe siècle. Marot écrit: S’a la veoir se fut amusé (Nouv. Recueil de farces, p. p. Picot et Nyrop, p. 77); Jean de la Taille emploie s'avec pour si avec ( Les Gabaoniles, acte III); Vauquelin de la Fresnaye s’aventure même à écrire s’ Homère pour si Homère ( Art poétique, II, v. 303). Malherbe s’arrête au vers de Desportes:

Sera près de mon cœur, s elle est loin de mes yeux,

et observe dans son Commentaire: s’elle, mal pour si elle (IV, 323, 341, 343, 389). La forme existe encore dans le parler populaire:

Ah! ma pauvre mèr’, s’elle était en vie.

(Richepin, I.a Mer, p. 139.)

2" Si (lat. sic) s’abrégeait rarement:

Quant il les voit, s’ot une peur tele.

(Ogier de Danemarche, v. 1147.)

Ordinairement, si se conservait intact:

Fu molt preudons, si ot le cuer hardi.

( Raoul de Cambrai, v. 20.)

3° Qui s’abrégeait parfois dans la vieille langue:

N'es connois pas: ses tu qu’il sont?

CBéroul, Tristan, v. 4015.)

La roïne, por qu’il estoit

Mis en tel peine, en tel destroit.

(ib., v. 1675.)

L’apostre en jure, qu’à Home est beneïz.

(Couronnement de Louis, v. 2533.)

lit Boniface q’est o lui ajosté.

(I.i Nerbonois, v. 6603.)

liureuse seroit, se Dieus me beneïe,

Qu’a tel seignour seroit dame espeuse et amie.

(Bastart de Bouillon, v. 1245— 6.)

Ves ici les barons, qu’issent de la cité.

( Benaus de Montauban, p. 151.)

Après le moyen âge, les exemples sont rares ou douteux, comme celui-ci ( qu(i ) ou vieux neutre qu(e)1):

Il la vous faut soumettre au jugement exquis D’vn sçavant, qui tout ait, ce qu’en l’Art est requis.

(Vauquelin de la Fresnaye, L'art poétique, III, 794.)

Remarque. Dans le parler vulgaire de nos jours, on trouve souvent qu’ pour qui devant une voyelle:

Moi, qu’aime à dîner. Dieu merci,

(Béranger, Paillasse.)

Ouvrez la porte Aux petiots qu’ont un briquet.

(Richepin, Chanson des gueux.)

Il est probable que dans ces cas nous avons affaire à une abréviation non pas de qui, mais de que (voir II2, § 573).

4° Li (cas sujet de l’article) perdait facultativement son i au singulier, parfois aussi au pluriel; on trouve ainsi l’uns , l’altres, Vevesques, aussi bien cjue li uns, li altres, li euesques.

5° Li (pronom personnel atone) ne s’abrégeait ordinairement ({ue devant en:

Vus li avez tuz ses castels loluz.

( Roland , v. 236.)

Les tanples et le front l’an froie.

(Ivain, v. 3000.)

Puis l’en font croiz sor son helrne d’acier.

( Couronnement de Louis, v. 597.)

Car a chescon quant qu’il feseit,

L’agreoit e mult lui pleiseit.

(Ambroise, La guerre sainte, v. 9754.)

6° Demi. Le grammairien Hindret (1687) observe que la petite bourgeoisie de Paris dit dcmaune pour demi-aune.

Page 1