II. ABSORPTION DE LA SECONDE VOYELLE
286. Quand il se produit une rencontre de deux voyelles entre deux mots intimement liés, la seconde peut disparaître. Ce phénomène était déjà connu en latin (aphœresis): homo es > homo’ s, ita es > ita’s, ibi est > ibi’st. En français, il ne se trouve qu’au moyen âge, et seulement dans quelques cas isolés: ço est > ço’st; ou est > oust; si est > si’st; si en > si'n: lui en > lui'n; qui en > qui’n; jo en > jo’n. Ex.:
Respont l’imagene: Ço’st cil qui très l’uis siet
(St. Alexis, v. 178.)
aoo
Se lui’n remaint, si'l rent als almosniers.
(ib., v. 253.)
Qui’n fereit rei, ce sereit granz pechiez.
(Couronnement de Louis, v. 94.)
Dites, frans damoiseus, u’st Loeys.
(Aiol, v. 4054.)
On trouve aussi, et même en prose, des formes telles que la'mlreit, ça’ndreU.
287. Dans plusieurs des exemples cités aux paragraphes précédents, tels que accaabler > accabler (§ 270, i) la amont > lamont (§ 285, 1), etc., où il y a rencontre de deux voyelles homogènes, il serait peut-être plus exact de parler d’une fusion des deux sons en un seul, que d’une absorption du premier. L’haplologie de voyelles identiques consécutives était assez générale dans la vieille langue; elle avait souvent lieu avec la préposition a qui se supprimait volontiers devant un mot commençant par un a (cf. § 515,i):
Une chose lonc tens avient [= a avient).
(Izopet de Lyon, n° VII, v. 33.)
Nuis ne nule ne tent amender [= à amender] son afaire.
(Gilles li Muisis, 1, 286.)
De teis gens n’a on cure Andenne [= à Andenne]
Ne a Moustiers ne a Niviele. *
(Jean de Condé, XXXVII, v. 847.)
Et qui amor [= à amor] tenir s’assentent.
(ib., v. 1030.)
D’aller ainsi aveugleetes [= à aveuglettes.].
(L’amant rendu cordelier, v. 754.)
On trouve également aisier pour aaisier ( Romania , XXXI, 127), et guet-apens pour agitait a apens (ib., XXIX, 262) (inll. de guet-apensé ); ce dernier mot est la seule trace qu’ait conservée la langue moderne de ces fusions médiévales; elles ne sont plus admises. Notons pourtant qu’on dit toujours j’irai pour j’y irai, et qu’Alfred de Musset s’est permis d’écrire:
Crains mon amour, Garuc’, il [= Garuci il] est immense
( Les marrons du /eu.)
Comp. en esp. aguardiente (< agua ardiente), paraguas’ (<, para aguas).