‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 13 sur 124 · D. CHUTE DE LA TERMINAISON · texte numérisé non relu

D. CHUTE DE LA TERMINAISON

78. Le suffixe peut s'ajouter au radical dépouillé de sa terminaison. Les terminaisons dont on constate le plus souvent la chute sont -aSy -eau^ -er, -et, -ie, -ier, -is, -on, -ot Pour former un dérivé nouveau on a commencé par éliminer ces syllabes qu'on a regardées, à tort ou à raison, comme des suffixes. De cette manière on a pu tirer marmaille de marmot, quoiqu'il n'y ait pas de forme radicale marme, tout comme on a créé en latin vulgaire *rancura de rancor, et en français moderne frimaire à côté de frimas. Ces cas nous présentent le phénomène curieux d'une décomposition suivie d'une composition.

79. Voici une série d'exemples montrant l'apocope de la terminaison.

-ard: bocard— bocage (ce qui est écrasé avec le bocard).

-as: Thomas — thomiste, la Revue thomiste.

-ay: Faraday — faradique (Darmesteter, Création de mots nouveaux, p. 187).

-eau: ciseau — cisailles; corbeau — corbillot; couteau — coutille; oiseau— oison, oisillon; sureau — surard. .Le même phénomène s^observe dans les dérivés de quelques noms propres; de Chevreau on a tiré Chevréana; de Clemenceau, clémenciste (Gazette de France), mais le Courrier de Vaugelas (X, 11) rejette cette forme et demande clémenceliste(I). Les habitants de Landerneau s'appellent Landerniens,

-ée: dragée — drageoir, dragiste.

-cr: dîner — dînette (le substantif dîner a été traité comme le verbe).

-et: cadet — cadichon; fouet — fouailler; violet — violâtre, violir; de Moquet on a tiré le verbe floquer; de Musset, MussailloUy de Peyronnety Peyronéide; de Turcaret, turcarien,

-eux: vfr. oiseus (otiosus) a été remplacé par oisif; on avait dans la vieille langue aisance, oiserie.

-ie: bougie — bougeoir; Marie— marotte. Chimie — chimique; féerie—féerique; fantaisie— fantaisiste; ironie— ironisme, etc.; comp. ci-dessus, § 66.

-ier: bâtonnier — bâtonnat; lévrier — levron ; officier — officiât ; vfr. pautonnier — pautonnaille,

-in: lapin — lapereau,

-on: aigron (forme dialectale de héron) — aigrette; garnison —garnisaire (l'a emporté sur garnisonnairé); million — militasse; pennon— panneton (pour penneton),

•ond: pudibond — pudibard, faussement pudibond (L. Larchey).

•ot: Javelot— javeline; marmot — marmaille,

80. Nous citerons à part les quelques exemples où il y a rencontre de deux syllabes homophones. Dans ce cas, qui paraît assez rare, il y a suppression de l'une des syllabes (I, 514):

analyse + iste > analyste (voir A. Tobler, Beitràge, III, p. 144).

décrépit -f- itude (forme élargie de -/nde, employée dans exactitude, etc.) > décrépitude,

Delyannis -j- iste > delyanniste (Le Courrier européen, 30 juin 1905, p. 13).

81. Dans les noms propres dérivés, la chute d'une ou de plusieurs syllabes finales est un phénomène assez ordinaire; ce qui s'explique par le caractère hypocoristique de plusieurs de ces dérivés (I, § 121). Exemples: Auberi — Auberon. Catherine —Catin, Cato, Madeleine — Madelon. Marguerite— Margot, Michel

— Michon. Musset — Mmsaillon (employé par G. Sand). Nicolas

— Nicolin, Colin. Pierrot -— Pierrette, Robert— Robin, Suzanne— Suzeite, Sazon,

82. Rappelons en dernier lieu les dérivés formés à l'aide du suffixe argotique -o (§ 414) devant lequel toute terminaison tombe: camarade — camaro^ invalide— invalo^ propriétaire— propriOy etc.

83. Verbes. Pour les dérivés verbaux il faut remarquer que le suffixe ne s'ajoute jamais à la forme pleine de l'infinitif, mais au thème tel qu'il se présente au participe présent (ou à l'infinitif des verbes comme parler, sentir):

Tir f-cr, -ant) — tirage, tirasse, tireau, tireur, tirailler, Dorm ('ir, -ant) — dormeur, dormailler, dormasser. Blanchiss (-ant) — blanchissage, blanchisseur, blanchisserie, Buo (-ant) — buvable, buvard, buverie, buveur, buvoter.

Page 1