Formations analogiques
1® EL est d'origine analogique dans autel, vfr. altel, dont la forme primitive est alter (^ lat. ait are) qui s'emploie jusque dans le XIII* siècle.
2® EL a été remplacé dans certains mots par d'autres terminaisons. Il y a eu confusion avec -èl, -eau (§ 192) dans frontel > fronieaUy lintel ) linteau (§ 195), avec -eux dans matinel > matineux (§ 234); il y a eu substitution de suffixe dans ménestrel > ménétrier (§ 250) et dans le vieux français plurel (pluralis), qui devient plurer, plurier, sous l'influence de singuler, singulier, et finalement pluriel par un rapprochement récent du primitif latin.
208. ELLE, forme féminine de l'ancien -el (§ 192 ss.), dérive du lat. -ëlla: navicella ) nacelle; par changement de suffixe il remonte aussi à -illa: axilla > *axëlla > aisselle. En français, il s'attache aux substantifs, plus rarement aux adjectifs.
P Dérivés de substantifs : Barbelle, margelle, prunelle, rouelle, ruelle.
2^ Dérivé d'adjectifs: rondelle.
Le suffixe -elle est encore productif comme le montrent les créations modernes embryonnelle, nuelle, nucelle, vitelle. Sur la signification de -elle, voir § 196, 197.
209. EMENT remonte à -amentum: ornamentum } ornement. Cette terminaison n'appartient primitivement qu'aux verbes en -are; mais grâce à la suprématie de cette conjugaison (II, § 65), -amentum, dont on a considéré la première voyelle comme appartenant au suffixe, a été appliqué à tous les verbes. Cette généralisation a eu lieu à une époque antérieure aux plus vieux textes français: que le latin classique présente -ïmentum ou -imentum, on a toujours -ement en vieux français; comp. *unguimentum et unguement {Passion, v. 346), impedimentum et impedement {S^^ Eulalie, v. 16), movimentum et mouvement, sentimentum et seulement, vestimentum et vestement, etc. Les
formes françaises supposent des formes vulgaires en -amentum, dont le glossaire de Reichenau (I, § 12, i) nous présente probablement un exemple dans defendamenta, pour defendimenta, qui explique tutamenta (n** 190).
210. Le suffixe -ement s'ajoute au thème du participe présent des diverses conjugaisons:
1^ Abaissement, avancementy bêlement, commencement^ emportement, froissement, logement, sifflement^ etc., etc. On trouve dans la vieille langue acesmementy acointement (liaison), acordement (réconciliation), acreantement, espousemeni, joustement (joute), mandement, mariement, passement (passage), pensement (pensée), retournement, sauvement, terminement (fin), vengement, etc.
2^ Avènement, consentement, recueillement, revêtement, tressaillement, tènement, vêtement. On trouve dans la vieille langue assentement, département, detenement, faillement, parlement, repentement, sentement, soustenement, etc. Sur le changement de -ement en -iment, voir § 412.
3^ Abrutissement, accomplissement, adoucissement, affadissement, arrondissement, dégourdissement , dévêtissement , élargissement, établissement, finissement, frémissement, etc. On trouve dans la vieille langue blandissement, enheudissement, garissement, glatissement, regehissement, etc.
Remarque. A côté de -issement quelques mots présentent aussi une forme en -ement. On trouve ainsi dans la vieille langue les doublets guarnissement et guarnenienty marissement, chagrin, et marement (St. Alexis, v. 136). Bossuet s'est servi de revêtissement pour revêtement
4^ Abattement, accroissement, battement, bruissement, entendement, éteignement, pendement, rabattement, rebattement, etc. On trouve dans la vieille langue: attendement, confondement, connaissement, corrumpement, defendement, espandement, mordemeni, naissement, etc.
211. Le suffixe -ement a de tout temps été très productif; il est encore dans la langue actuelle d'une singulière richesse. On trouve dans presque tous les auteurs modernes des mots nouveaux en -ement exprimant, soit l'action verbale abstraite indiquée par le radical, soit Tétat, soit l'objet qui résulte de cette action. Victor Hugo surtout témoigne une prédilection pour ces mots ; on trouve dans » La Légende des siècles*: assainissement,
blanchissement , blêmissement, verdissement^ creusement, échevelement, rejaillissement, etc.
212. ER. Ce suffixe propre à la vieille langue remonte soit au lat. -are» soit au lat. -aris. Exemples: al tare ) vfr. aller, collare > vfr. coller, pilare > vfr. piler, etc.; singularem > vfr. sengler, scolarem > vfr. escoler, etc.; notons aussi les mots savants: vfr. réguler (régula rem), vfr. singuler (singularem), etc. Le suffixe -er se confond de bonne heure au moyen âge avec -ier qui finit par le remplacer tout à fait. Au lieu de tacheter, boucler, chandeler, coller, escoler, irreguler, particuler, piler, réguler, sengler, seculer, singuler, soler, on a depuis la fin du moyen âge des formes en -ier (§ 248). Aller est devenu autel.
213. ERESSE, autrefois ERECE, est surtout le féminin de l'ancien suffixe -erez (§ 214). Il se trouve, comme celui-ci, dans des dérivés de thèmes nominaux et de thèmes verbaux.
1® Dérivés de noms: Bergerece (bergerie), costerece, forterece, meiteerece, porcherece (porcherie), secherece, tercerece, vacherece {vacherie), etc. Dans la langue actuelle notre suffixe se retrouve dans forteresse (comp. le prov. fortareza, fortaleza), panneresse, sécheresse, et dans un certain nombre de noms de lieux: Faveresse ou Fauresse, Porcherece, Vacheresse.
2® Dérivés de verbes: Avalerece, baterece, boterece, bruierece, chaplerece, colerece, cremerece, crierece (action de crier), escumerece (écumoire), guinderece, retenterece (retentissement), etc. On a conservé dans la langue moderne avaleresse^ guinderesse ^t quelques noms de lieux: Batresse ou Baptresse, La Bouteresse.
Remarque. Il ne faut pas confondre -tresse de -erece avec la terminaison -eresse dont nous avons parlé au t. II, § 428. Chasseresse est le féminin de ■chasseur dans une déesse chasseresse (qui se livre à la chasse); il est le féminin de c/iacerfz dans Tancienne expression une corde chasseresse (qui sert •k chasser).
214. ERET, autrefois EREZ, parait remonter à -aricius, composé de -aris et -icius (it. -eccio, roum. -et); on le trouve par ex. dans sigillaricius. La forme -eret remplace -erez ^râce à une assimilation à des mots tels que cervelez — cervelety
mantelez—mantelet (comp. § 126); elle se montre dès le commencement du XIV* siècle et devient bientôt générale. Elle provoque la création d'un nouveau féminin en -erette, au lieu de -erece (§ 213); chaumerettey dans l'expression dialectale pierre chaumerette (caillou qu'on ramasse à la surface des chaumes ; Jaubert) est pour chaumeresse, dont la forme médiévale serait chalmerece, fém. régulier de chalmerez.
215. Le suffixe -erez s'ajoutait aux thèmes nominaux et aux thèmes verbaux; il formait des adjectifs et des substantifs.
P Dérivés de noms: Ablerez (filet pour pêcher des ablettes), asnerez (relatif aux ânes), banerez, bataillerez (propre à la bataille), chaperez (drap pour faire des chapes), chevalerez (fait pour un cheval), chevrerez (qui nourrit des chèvres), costerez, cotteret, damerez, dimancheret (endimanché), encerez (dérivé de ence, cheville), filleret (formé par G. Bouchet, sur dameret), jamberez (qu'on fixe à la jambe), locerez (dér. de loce, cuiller), paroisserez (attaché à la paroisse), paierez (qui sert à un pot), tavernerez (qui hante la taverne), torberez (où il y a de la tourbe). De ces mots la langue actuelle a conservé ableret, banneretj cotret, dameret, esseret (pour eusseret), laceret ou lasseret (pour laceret), Osseret (dér. de as) et pailleret paraissent des formations modernes.
2^ Dérivés de verbes: Baignerez (qui sert à baigner), bâterez (qui sert à battre), bersereZy chacerez (qui sert à chasser), chevaucherez (dont on se sert pour chevaucher), espaserez (dont on se sert pour épouser), fenderez (outil pour fendre), fumerez^ guilerez, nagerez, parlerez, penderez, pescherez, porterez, rollerez, taillerez, etc., etc. On trouve dans la langue actuelle couperet, feuilleret, guilleret, porteret (portraii), ramèneret, refenderet, traceret.