Signification
1^ lE s'emploie d'abord dans la dérivation adjective, surtout des noms abstraits, et désigne la manière d'être, la qualité du sujet: courtoisie, folie; bonhomie, maladie; vfr. estoutie (bravoure), renardie (ruse de renard, tromperie).
2^ lE adopte ensuite un sens collectif: bourgeoisie, compagnie, vfr. ancesserie (l'ensemble des ancêtres).
Remarque. Parfois le même mot réunit les deux sens indiqués. Bdronie désignait 1® les qualités d'un baron: le courage, la vaillance, la prodigalité, et ensuite: la dignité, seigneurie et terre d*un baron; 2® Tensemble des barons: La grant baronie Qui iert arivée en Sulie (Ambroise, La Guerre sainte^ V. 3821 ; cf. V. 3063).
3^ lE désigne enfin des pays: Normandie, Arabie, etc. Notons, pour la vieille langue: paienie (encore dans Rabelais), terre des païens.
245. lÈME est un suffixe d'origine obscure qui s'ajoute aux nombres cardinaux pour en faire des nombres ordinaux : deux — deuxième, etc.; pour les détails, voir II, §493 — 494. Par analogie on a aussi formé quantième, et dans le parler de Friedrichsdorf (I, § 86, », Rem.) on trouve lequelième et le combientième. Sur remploi haplologique de -ième, voir § 35.
246. lEN est une forme collatérale de -ain (§ 160) qui remonte régulièrement à -anus précédé d'une palatale: decanum > vfr. deiien, paganum > vfr. paiien, *antianum > ancien, etc. len reproduit aussi -ianus dans les mots d'emprunt: Italianus ) italien, etc.
Orthographe. A côté de -ien on trouve -yen après une voyelle: citoyen, doyen, moyen, hiscayen (de la Biscaye), troyen (de Troyes), etc.
Formes élargies. A côté du simple -ien on trouve -lien dans Hugo — hugolien (comp. hugolâtre, § 415, et hugolesque) et -sien dans Savoisien.
Formation analogique. Le suffixe -ien a remplacé -enc (§ 362) dans gardien, originairement gardenc. Il a été remplacé par -ain dans merrain < vfr. mer rien (de materiamen, tiré de materia).
247. Des formations nouvelles en -ien se rencontrent dès le moyen âge; citons naturien (savant, naturaliste), terrien (terrestre), tragédien (poète tragique), victorien (victorieux). Pourtant c'est surtout dans la période moderne qu'on a fait un emploi plus étendu de ce suffixe qui est encore productif.
1^ Dérivés de noms communs: collégien, comédien, faubourien (§ 102), grammairien, historien, monarchien, paroissien, pharmacien, théologien, thermidorien, tragédien, tsarien (»le péril tsarien«), etc. Il s'attache surtout aux thèmes des adjectifs latins en -icus désignant des personnes: Académicien, arithméticien, dialecticien, logicien, mathématicien, musicien, platonicien, polytechnicien, rhétoricien. A l'argot de Paris appartiennent saumurien, ulstérien.
2^ Dérivés de noms de personne : Balzacien, baudelairien, bismarckien, byronien, cartésien, condillacien, épicurien, darwinien, garibaldien, hégélien, kantien, lamartinien, mac-mahonien, napoléonien, pétrarquien, rabelaisien, sarceyen, shakspearien , wagnérien. On parlait, il y a quelques années, du régime pléhwien.
3^ Dérivés de noms géographiques: Algérien, alsacien, artésien, assyrien, athénien, autrichien, babylonien, bohémien, cambrésien , forézien , languedocien , londonien , norvégien , nubien, olympien, parisien, prussien, savoisien (cf. § 128), transvaalien, etc.
248. 1ER remonte soit à -arium: apiarium > vfr. achier, columbarium > colombier^ virid(i)arium > vfr. vergier; soit à la terminaison adjectivale -arius: adversarius ) vfr. aversierSy primarius > vfr. premiers. Le passage de -ario à 'ier est obscur. On suppose que -ario a subi l'influence du suffixe germanique -ari qui offrait une forme et une signification analogue: grâce à r»umlaut« -ari est devenu -er, ce qui aurait amené un changement pareil du suffixe latin. Telle est l'hypothèse ingénieuse, mais peu probable, de MM. Vising et Thomas sur ce que ce dernier appelle »un court-circuit entre la phonétique germanique et la phonétique romane «. La substitution de -er à -ario remonte au moins au VHP siècle; c'est de cette époque que datent les formes sorcerus (pour sortiarius) dans le glossaire de Reichenau (n** 385), paner à côté de pan ario dans le même document (n° 1094), et po merlu s dans les gloses du ms. latin 912 de Saint-Gall.
Orthographe. Il faut observer les deux points suivants: 1® Au lieu de -ier on écrit -yer après une voyelle: éciiyer < vfr. escmer(s) <scutarius. 2^ Vers la fin du moyen âge -ier se réduit à -er après c/i, g et les deux liquides mouillées (I, § 193): vfr. archier > archer ^ vfr. huchier ) huchery vfr. porchier > porcher, vfr. vergier > verger, vfr. estrangier > étranger, vfr. paillier > pailler, etc. On écrit pourtant -ier après -///- dans aiguillier, grosseillier, joaillier, marguillier, médaillier, quincaillier; -ier se réintroduit aussi après ch et g, grâce à une sorte de recomposition: sergier a remplacé serger (vfr. sergier), et J.-M. de Hérédia emploie huchier pour hucher (vfr. huchier) dans Les Trophées (voir le sonnet: »Le huchier de Nazarelh«). Rappelons aussi pistachier et épongier (créé par La Fontaine).
Formes élargies. A côté du simple -ier on trouve -dier dans boyau— boyaudier (§88), et -tier dans bijou— bijoutier (§89).
249. Le suffixe -ier (-er) a été très productif en français. Il sert à former des adjectifs et des substantifs. Dans la langue moderne, il ne s'attache qu'aux noms, dans l'ancienne langue il s'attachait aussi aux verbes:
1® Dérivés d'adjectifs: grossier, journalier ^ plénier. 2^ Dérivés de substantifs: abricotier, audiencier, banqueroutier, banquier, boursier^ bouvier, braconnier, brandevinier, briga-
dier, caissier^ chamelier, chaudronnier^ cuvier^ damier, etc. Les formations de ce genre sont extrêmement nombreuses, et on en crée incessamment. En voici quelques exemples récents: Animalier, baissier, boulevardier, boursicotier, centrier^ conférencier, coupletier, échotier, haussier, ouirancier (partisan de la guerre à outrance; créé pendant la guerre de 1870—1871).
Cas isolé. Tombelier est un dérivé de tombereau; on écrivait au XVI* siècle tombellier qui parait être une forme assimilée de ^tomberlier (sur ri ) //, voir I, § 362), contraction de tomberelier.
3^ Dérivés de verbes. On trouve dans la vieille langue destourbier (trouble), devancier^ encombrier (embarras), recovrier (remède). La langue moderne n'en a conservé que devancier.