Formations analogiques
V 1ER a remplacé -er (§ 212) dans bachelier, bouclier, chandelier, collier, écolier, irrégulier, pilier, régulier, sanglier, séculier, soulier, singulier. Il est aussi d'origine analogique dans les mots suivants:
Baudrier, altération de baudrei < aha. balderich.
Daintier, mauvaise orthographe pour daintié < vfr. deintié (dignitatem).
Davier, altération de daviet, dim. de david (David); cette dernière forme était encore usitée au XVII* siècle (voir Remania, XXXIII, 344).
Écubier, altération de Tesp. escoben; on trouve escouve au XVI* siècle, équibien dans Nicot (1606) et enfin écubier à la fin du XVII* siècle.
Étrier a remplacé Tancien estrieu (estreu), mot d'origine germanique. La forme étymologique s'est conservée dans le mot technique étrieu, étai transversal entre deux maisons.
Flibustier < holl. vrijbuiter.
Ménétrier, autrefois menestrier (Joinville, § 284), altération de ménestrel qui remonte au bas-lat. minister(i)alis (dont la forme savante est ministériel).
Pourpier < lat. pullipedem (voir I, §342,529; II, § 232,i).
2^ 1ER a été supplanté par -et dans pichet, autrefois p/c/iicr. L'encensoir s'appelait au moyen âge encensier.
251. Signification. On forme à l'aide de -ier soit des substantifs, soit des adjectifs.
1^ 1er (< -a ri us) désigne une personne agissante qui produit, fabrique, soigne l'objet indiqué par le radical, ou qui a avec lui un autre rapport quelconque: sellier, chocolatier, chemisiery gantier, chapelier, argentier, bijoutier, préfacier, fermier, jardinier, barbier, animalier, greffier, geôlier, prisonnier, rentier, etc. Au moyen âge, un portefaix s'appelait collier, proprement: un homme qui porte un fardeau sur le col.
Remarque. Les exemples cités montrent que les sens de -ier sont très variés. Voiturier est celui qui conduit une voiture, carroisier est celui qui fabrique des cai rosses; armurier est celui qui forge ou vend des armures, tandis que cuirassier est celui qui porte la cuirasse. Dans ces cas, comme Ta dit M. Michel Bréal, l'esprit devine ou sait par tradition des rapports qui ne sont nuUement exprimés par les mots, et notre entendement achève ce qui est seulement indiqué par le langage. Nous voyons parfois -ier prêter aux dérivés des sens tout contraires; ainsi prisonnier est un homme détenu en prison, mais geôlier un homme qui garde les détenus. Parfois le même mot présente des sens contraires. Ainsi au moyen flge almosniers signifiait celui qui recevait l'aumône, aussi bien que celui qui la distribuait, le mendiant et le bienfaiteur. Exemples: Damz Alexis en lodet Deu del ciel D'icez sons sers cui il est almosniers (St Alexis, v. 123). Li roys fu si larges aumosnier, que partout la ou il aloit en son royaume, il fesait donner aus povres églises, a maladeries, etc. (Joinville, § 690). La langue moderne n'a gardé de ce mot que le sens actif, celui qui fait l'aumône. L'ancien provendier présente un parallèle curieux. Le plus souvent il désigne celui à qui on fournit sa >provende< (II, § 2, Rem.), sa nourriture, mais on le trouve aussi au sens contraire; comp. le doublet savant, prébendier, celui qui jouit d'une prébende.
2® 1er « -arium) désigne le réceptacle, le lieu où est contenu le primitif: bourbier, chéquier, colombier, encrier, grenier, guêpier, herbier, huilier, œufrier, plumier, poivrier, sablier, saladier, sucrier, etc. Le mot almosnier dont nous avons signalé ci-dessus deux significations dans la vieille langue en avait encore une troisième; il s'employait aussi pour désigner un vase destiné à recueillir les aumônes; on dit maintenant aumônière (§ 252).
3*^ 1er forme des adjectifs désignant des qualités: buissonnier, chicanier, coutumier, dépensier, façonnier, hospitalier, fruitier, moutonnier^ ordurier, princier, printanier, routier, viager, etc. Plusieurs de ces adjectifs peuvent aussi fonctionner comme
des substantifs: chicanier^ dépensier, fruitier, routier. L'emploi difTérent est parfois accompagné d'une signification dififérente: perruquier veut dire maintenant fabricant de perruques, et, par extension, coiffeur; au XVI® siècle, Apollon est appelé le Dieu perruquier (R. Garnier, Hippolgte, v. 151), c. à d. aux cheveux bouclés. Le groupe suivant se compose d'adjectifs devenus substantifs.
Remarque. Dans la vieille langue on avait aussi des dérivés en -ier tirés de substantifs abstraits désignant des qualités, des faits moraux; on disait au moyen âge droiturier (juste, légitime), losengier (flatteur), mensongier (menteur), etc. Cette manière de former des qualificatifs a été abandonnée.
4<^ 1er (-a ri us) désigne un arbre, surtout un arbre fruitier: Abricotier, amandier, arbousier, bananier, cerisier, citronnier, cocotier, cognassier, dattier, fraisier, framboisier, merisier, mûrier, noisetier, palmier, pêcher, poirier, pommier, prunier, rosier, sagoutier, etc. Ajoutons le mot fablier appliqué par madame de Bouillon à La Fontaine; par cette expression elle donnait à entendre que le poète produisait naturellement ses fables comme le pommier ses pommes.
Remarque. On peut signaler des mots qui rentrent dans toutes les catégories citées, hruitier désigne celui qui fait commerce de fruits, le local où l'on garde le fruit et le lieu qui est planté d'arbres à fruits; c'est aussi un adjectif (»qui produit du fruit»): un arbre fruitier, un jardin fruitier, et autrefois on l'a employé substantivement pour arbre ft*uitier. Charbonnier désigne celui qui fait le charbon et celui qui le vend, en outre le coin de la maison où l'on met le charbon, et le bâtiment qui le transporte pour le ravitaillement des na\ires. PoulaiUer est un marchand de volaillcA et l'endroit où l'on élève de la volaille; autrefois il désignait l'homme qui a le soin de la volaille ou un rôtisseur et la voiture du marchand d'œufs.
252. 1ÈRE, forme féminine de -ier (§ 248): premier — première, fruitier — fruitière. Elle sert aussi à former des dérivés nouveaux, des noms de choses, désignant ordinairement le lieu où est contenu le primitif. On peut distinguer les groupes suivants:
P Un réceptacle: aumonière, cafetière, grenadière, sablonnière, sablière, salière, salpétrière, saucière, soupière, tabatière, théière, etc. Ajoutons à part des mots comme croupière, genouillère, jarretière, jambière, têtière, etc.
2^ Un lieu habité: capucinière, fourmilière, gentilhommière, grenouillière, jésuitière, renardière, taissonnière, etc.
3^ Un lieu semé et planté: chenevière, houhlonnière, luzernière, melonnière^ pépinière^ rizière^ sapinièrey etc. On a dit autrefois linière (plantation de lin) et vessière.
4^ Des ustensiles divers: brassière, canardière^ chatière, cordelièrCy souricière^ tourtière.
253. IF remonte au latin -ivus: nativum > naïf, captivum > chétif. Les dérivés nouveaux ne sont pas très nombreux; 'if s'attache en français — comme -ivus en latin — aux thèmes verbaux et aussi aux thèmes nominaux.
1^ Dérivés de thèmes verbaux: pensif, poussif, rétifs tardif, etc. Sont obsolètes: aid// (secourable), ftow// (trompeur), meslif (querelleur), trenchif (décidé), etc.
2^ Dérivés de noms: craintif, fautif, hâtif, maladif, sportif, etc. A la vieille langue appartiennent: aisif, bontif, fustif (de bois), lentif, plenteîf (fertile), poesteïf (puissant), volentif, etc.
La langue savante qui possède -ivus sous la même forme que la langue populaire: captivum > captif, activum y actif, collectivum > collectif, etc., se sert assez souvent de ce suffixe dans les formations nouvelles: amplificatif , annulatif, contractif, coopératif, dispersif, exportatif, extensif, liquidatif, normatif, etc.
Cas isolés. Suggestif vient de Tanglais suggestive. L'origine de bélif (ou bélic) est inconnue.