‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 87 sur 124 · B. DÉRIVATION · texte numérisé non relu

B. DÉRIVATION

600. Les terminaisons adverbiales latines telles que -e, -iter, -im ont disparu en français, mais deux nouvelles se sont produites: -ons et -ment, desquelles la première est peu employée tandis que l'autre est d'un usage très répandu. Nous allons examiner en détail leur origine et leur emploi.

SOI. ONS. Dans la langue moderne ce suffixe ne se trouve que dans deux expressions: à reculons, à tâtons. Dans la vieille langue il était plus employé; en voici quelques exemples:

A bouchon, la bouche contre terre.

A boucheton, employé dans l'expression se mettre à boucheton, s'appuyer les mains contre les genoux. Boucheton est un dérivé de bouchet, petit bouc.

A chatons, comme un chat, avec précaution, à quatre pattes. Exemple: Quant est petiz vait à chatons (Roman de Thèbes, I, V. 2974).

A chevauchons, à cheval, jambe de ça, jambe de là; encore employé par Montaigne.

A cropeton, dans une situation accroupie. Villon s'est servi de cette expression dans les > Regrets de la belle Heaulmière.c

A genouillons, à genoux, les deux genoux plies.

A uentrillons, sur le ventre, à plat ventre!

Plusieurs de ces expressions vivent encore dans les patois et parlers locaux; on dit ainsi à boucheton, coucher sur le ventre en s'appuyant sur les coudes et sur les genoux (Bourgogne, Champagne); tomber à bouchon et se coucher à bouchon (Lyonnais, Forez et Beaujolais) ; à caton, a quatre pattes (Normandie); ai genouillon (Besançon); à ventrillons (Normandie).

602. Les exemples cités montrent que -ons indique le plus souvent une position particulière du corps et qu'il s'ajoute indifféremment aux noms et aux verbes. Il en est de même en italien qui connaît aussi notre terminaison sous la forme -o/ii; on dit bocconi (de bocca), ciondoloni (de ciondolare)^ ginocchioni (de ginocchio)^ penzoloni (de penzolare), etc. L'origine de ce suffixe adverbial, qui paraît inconnu hors des territoires gallo-romans et italo-romans, n'est pas encore éclaircie.

603. MENT. Les adverbes en -ment tels que bonnement^ heureusementy vivement, sont extrêmement nombreux et s'emploient dès les plus anciens temps. Ils nous apparaissent maintenant comme des dérivés, mais, originairement, nous avons là des composés, formés d'un adjectif et du substantif mente, ablatif de mens. Bonnement est pour bonne ment^ qui représente bona mente. Ce procédé de formation, qui se retrouve dans toutes les langues romanes excepté le roumain, a son point de départ dans des expressions telles que: Insistam forti mente (Ovide). Bona mente factum, ideo palam; mala, ideo ex insidiis (Quintilien). Qui religionem de vota mente suscepit (Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule^ n** 436). Concupiscit iniqua mente (Grégoire de Tours). Sur le modèle de ces formules, où mente signifie toujours >espritc, on a créé de nombreuses formations analogiques comme brevi mente, rapida mente, etc.; ici la signification s'est effacée, et ridée plus vague de manière s'y est substituée. C'est ainsi que peu à peu ce mot a été réduit à jouer le rôle d'un simple suffixe qu'on a pu accoler à toutes sortes de radicaux: récemment, nouvellement, dernièrement. Le plus ancien exemple d'une formation adverbiale effectuée à l'aide du substantif mente réduit à l'état d'un suffixe, se trouve dans le glossaire de

Reichenau (I, § 12, i), où tsingolariterc a été traduit en langue vulgaire par solamente.

Remarque. A côté de mente on a sporadiquement formé des adverbes à Faide du substantif germanique wisa; on trouve ainsi en vieil espagnol fiera guisa. Un procédé pareil s'observe en anglais (otherwise), en allemand (folgenderweise) et dans les langues Scandinaves.

604, Soudure. En hispano-roman notre suffixe a encore une assez grande indépendance; on dit ainsi en espagnol Clara, concisa y correctàmenie; il en était de même en vieil italien et en provençal. Dans la vieille langue française la séparation des deux éléments ne se trouve que dans quelques cas douteux: Humle et doucement (Roland, v. 1163). Dure et asprement (Macaire, p. 352). Mainte et comunalment (Aiol, v. 4734). Bel et courtoisement {Floovant, v. 2220). Ces exeniples sont trop isolés et trop douteux pour nous fournir des renseignements sur la question du temps oti la soudure a eu lieu. Mais ils nous laissent supposer que -ment possédait une certaine indépendance, quelque restreinte qu'elle fût. Il est peut-être permis de tirer la même conclusion de la forme tièdement qu'offre la Vie de saint Alexis (v. 262); elle remonte à laeta mente, prononcé avec deux ictus (comp. I, § 135), et non pas laetamente, dont la première voyelle n'aurait pas été diphtonguée. Pourtant il ne faut pas perdre de vue qu'une influence analogique de l'adjectif isolé a pu se faire valoir et changer ledement en tièdement.

605. Nous allons examiner maintenant le développement historique des adverbes en -ment. Ils se divisent en deux grands groupes, selon que l'adjectif était biforme ou uniforme (comp. II, § 383 ss.), et leur évolution est à étudier à part.

Rbharque 1. Primitivement -ment ne s'ajoute qu'à des adjectifs au positif; pour la langue moderne nous avons trouvé un exemple où il s'ajoute à un comparatif: moindrement (Gyp, La fée Surprise, p. 181). Nous verrons dans la suite que -ment peut se combiner avec des substantifs (§ 612), des pronoms (§ 613), et des adverbes (§ 614).

Rbmarqdb 2. Ordinairement la terminaison adverbiale ne s'ajoute qu'à des mots simples; on trouve cependant quelques exemples isolés montrant l'addition de -ment à un groupe de mots. Citons pour le moyen âge ainsi faitement, cnm faitement (§ 614), et pour la langue moderne la formation plaisante miUe-et-une-nuitamment (§ 612, Rem.).

606. Adjectifs biformes. La forme féminine de ces adjectifs se terminait par un -e féminin, qui se retrouve nécessairement dans les formes primitives des adverbes correspondants. Exemples: bonement, heureusement, purement, vivement; duement, forcéement, gaiement, hardiemeni, joliementy vraiement, etc. Sur le sort de ces formes il faut remarquer:

1^ La langue moderne n^a conservé intactes que les formes où Ve féminin est précédé d'une consonne: bonnement^ vivement, etc.

2^ Au contraire, Ve féminin a disparu des mots où il était précédé d'une voyelle: duement > dûment, forcéement > forcément, joliement > joliment, vraiement > vraiment, etc. C'est pourquoi tous les adverbes nouveaux tirés d'adjectifs qui se terminent par une voyelle accentuée, présentent toujours la forme masculine de l'adjectif; ainsi de désiré A. Daudet a formé désirément (Sapho, p. 217).

3^ Ordinairement Tamuissement de Ve féminin n'est pas indiqué dans l'orthographe. On emploie pourtant l'accent circonflexe (I, § 104) dans les mots suivants: assidûment, continûmenty crûment, dûment, goulûment, nûment, gaiment A côté des deux dernières formes on trouve aussi nuement, gaiement

607. L'amuîssement de Ve féminin (I, § 271) a eu lieu probablement au cours du XV« siècle. Dans le Roman du Petit Jehan de Saintré on trouve vrayment et hardiment à côté de vrayement et hardiement. Et la farce de Maître Pierre Patelin nous montre que selon le besoin du vers on pouvait facultativement garder Ve ou l'élider: Je m'en garderay vrayement (y. 1178). Dictes hardiment que j'affolle (v. 1186). L'orthographe resta longtemps flottante. Encore au XVI* siècle on trouve couramment aiséement, absoluement, vraiement, etc. A propos de ces formes H. Estienne remarque dans ses Hgpomneses: »Nonnulli vocalem hanc minime ingeminant, sed ei accentum acutum superponunt.«c Ainsi, ajoute-t-il plus loin, pouvait-on distinguer certains adverbes de certains substantifs, aveuglément p. ex. de aveuglement, etc.; mais au XVII* siècle Ve a généralement disparu de l'orthographe. Pourtant à propos de esperdumeni et ingénument, Vaugelas observe expressément: »I1 faut dire et escrire ainsi, et non pas esperduement,

ingenuement, comme Tescrivoient les Anciens, et encore aujourd'huy quelques uns de nos Âutheursc (Remarques y II, 168).

608. Il faut examiner à part l'amuissement de Ve féminin dans un cas particulier. Les adverbes en -éement se terminent maintenant régulièrement en -ément: aiséement est devenu aisément, et le même développement a eu lieu dans assurément, aveuglément, conformément, expressément, forcément, insensément, isolément, obstinément, opiniâtrement, autrement, précisément, sensément, séparément, serrement, etc. Il paraît que le grand nombre de ces adverbes a amené la création de plusieurs formes analogiques, présentant -ément au lieu de -em^nt Les voici : Commodément, communément, confusément, diffusément, énormément, expressément, immensément, impunément, incommodément, obscurément, opportunément, précisément, profondément, profusément, uniformément. La création de ces formes peut aussi être due à d'autres causes qu'une influence analogique des adverbes où -ément est pour 'éement; ainsi impunément pourrait devoir son é à la prononciation scolaire de Tadverbe latin i m pu ne.

Remarque. Rappelons que, selon M. A. Tobler, communément est pour communeument, qui proviendrait de communelment.

609. Les grammairiens n'ont pas toujours été d'accord sur la distribution de -ément, et la langue parlée offre des exemples d^hésitation entre les deux formes. Vaugelas veut qu'on dise extrêmement, et Ménage le lui reproche, en même temps qu'il défend profondément contre M. de Girac {Observations, p. 4). Dans une note sur TÉpître à M. de Saint-Lambert (de 1769), Voltaire a fait l'observation suivante: »0n ne manque jamais de dire et d'imprimer intimement, unanimement; il faut ôter l'accent et dire unanimement, intimement, parce que ces adverbes viennent & unanime, intime, et non d'unanime, intimé,^ Citons pour finir une observation récente de M. Th. Rosset: t L'usage populaire semble bien avoir tendance à employer comme suffixe adverbial la forme -ément; j*ai entendu, le 26 août dernier (1903), un Bourguignon illettré, habitant Paris, prononcer à plusieurs reprises: rondement^ {Mélanges Brunoi, p. 440).

610. Adjectifs uniformes. Ces adjectifs n'avaient pas de féminin dans la vieille langue; les adverbes qui en sont tirés ne présentaient donc ordinairement aucun e féminin devant le suffixe. On disait au moyen âge: fortment, grantment ou gramment, logalment ou loyaument, mortelmeni. Le développement d'une forme féminine particulière dans les adjectifs amène des formes adverbiales correspondantes: fortement, grandement, loyalement, qui peu à peu remplacent les autres. Au XIV* siècle on trouve généralement , grandement, mortellement, naturellement, présentement à côté de jornelment, communaument, forment, generaument, griefment, loyaument, etc. Au XV* siècle les formes sans e sont en minorité; oh ne trouve guère que briefment, gramment, loyaument, qui sont à regarder comme des formes figées; les auteurs du XVI* siècle s'en servent encore, mais après ce temps les formes modernes se sont imposées partout. Après la Renaissance on garde les traces isolées suivantes de l'ancien état de choses:

1^ Les dérivés des adjectifs en -ant et -ent: brillant — brillamment, malgré le féminin brillante. Pour les détails, voir le paragraphe suivant.

2^ Le mot isolé gentiment qui est pour gentilment; il y a peut-être là influence d'un mot tel que joliment.

611. La plupart des adjectifs en -ant et -ent sont originairement uniformes; c'est pourquoi les adverbes qu'on en tirait ne présentaient pas de féminin: grant — grantment. qui, par l'amuissement du / interconsonantique et par une assimilation régressive devient gramment De la même manière s'expliquent des formes telles que élégamment, éloquemment, prudemment, savamment, etc., qui se sont conservées jusqu'à nos jours. Sur leur histoire il faut remarquer:

P Le féminin analogique en e influence dès son apparition les adverbes; on trouve aux XV* et XVI* siècles : diligentement, excellentement, meschantement, prudentement, vaillantement, violentement, etc. Mais ces formes n'ont pas trouvé grâce devant les grammairiens. Malherbe blâme Desportes qui se sert de ardentement. Pourtant Robert Garnier emploie encore ardente^ ment, innocentement, meschantement, mais de telles formes sont bannies de la langue classique.

2^ Il y a eu confusion entre les adjectifs biformes et les adjectifs uniformes en -ent. L'analogie des adjectifs uniformes a ainsi amené: opulemmenty succulemment, iurbulemment, violemment pour opulentemeni^ succulentement^ violentement ; les adjectifs latins correspondants sont opulentus, succulentus, violentus. L'analogie a laissé lentement (lenta mente) intact. Au groupe d'adverbes, tirés d'adjectifs biformes, se sont joints présentement^ véhémentement; on ne trouve jamais pour ces mots une forme en -emment que demanderait Tétymologie.

3® Les adverbes en -amment, -emment subissaient parfois dans la vieille langue l'influence de ceux en -aument. Sur le modèle de generaument, loyaument, royaument, etc. on a créé ardaumentf incessaument, soufisaument; ces formes s'emploient encore au XV* siècle; on en trouve des exemples dans les Cent nouvelles nouvelles,

612. Substantif -|- ment. Par une extension curieuse mais bien naturelle, -ment s'ajoute parfois aux substantifs, surtout à ceux qui s'emploient aussi comme des adjectifs ou des interjections.

P Voici d'abord quelques exemples modernes de ces adverbes curieux:

Bêtement,

Bougrementy souvent atténué en bigrement (comp. I, § 120).

Canaillement (Soirées de Médan, p. 178).

Chattementy employé par A. Theuriet dans Le Journal^ n^ du 27 juillet 1900.

Chiennement se trouve dans L. Bloy, La femme pauvre. Paris, 1897.

Cochonnement,

Diablement.

Dimanchement, créé par Francis Jammes.

Fichtrementf employé par A. France, Crainquebille , Putois, Riquety p. 191.

Goujaîement, employé par L. Bloy, La femme pauvre, p. 42.

2^ Dans la vieille langue on trouve les créations suivantes:

BourellemenL Exemple: Ils Tout pourtant occis, et dans son sang humide Bourellement lavé leur dextre parricide (R. Garnier, Porcie, v. 931).

Gloutement. Exemple: Et sa sanglante chair gloutement dévorée (R. Garnier, La Troade, v. 1260).

Merdement^ lâchement; voir Godefroy.

Nuitrement, nuitamment; voir Godefroy.

Pucellement; un exemple de 1585 se lit dans Revue des Études rabelaisiennes, III, 188.

Sacrilègement se trouve dans les dictionnaires de J. Thierry, 1564, et de Cot^ave, 1611.

Traistrement a été employé au XVI* siècle par Le Caron, Magny, Baïf et d'autres.

Vasalment: Franceis sunt bons et ferrunt vassalment {Chanson de Roland, v. 1080).

Viergement; M. Vaganay en cite un exemple du XVI* siècle.

Remarque. L'ancien nuitrement a été remplacé par nuitamment qui est peut-être à regarder comme un composé de nuit et -amment; en tout cas il n'y a pas d'adjectif nuitant, mais on avait au moyen âge l'adverbe nuitantre lat. noctanter, qui a pu contribuer à la formation de nuitamment. Relevons par curiosité un emploi surprenant qu'a fait Paul Verlaine de ce mot; il écrit: >La Scarpe se parait de toute une végétation sous l'eau qui devenait fantastique, orientalement, mille-et-une-nuitamment belle, quand le soleil y pénétrait < {Confessions, p. 155).

613. Pronoms + ment. Cette combinaison paraît extrêmement rare; nous ne saurions citer que les quatre exemples suivants:

Mesmement (surtout) s'employait durant tout le moyen âge et jusque dans le XVI* siècle (Marguerite de Navarre); il est vieilli maintenant.

Quellement (comment, combien), s'employait au XV* siècle. Exemple: tChier fils, j'aymetant et tellement Que je monstray bien quellement, Quant je soufiFry mort aspre et dure« (J. Lefèvre, Matheolus).

Quelquement (en quelque manière, un peu). Exemple: Je vous avois quelquement par jeunesse Bien ofiFencé (Ancien théâtre français, III, 90).

Tellement s'emploie encore dans la langue moderne.

614. Adverbe + ment. Notre suffixe s'est aussi ajouté à quelques adverbes, probablement comme une sorte de ren-

forcement. On trouve dans la vieille langue ainsiment, arrièrementy aussiment, ensemblementy temprement ; ajoutons les dérivés curieux ainsifaitement, cumfaitement Comment, tiré de comme, s'est conservé jusqu'à nos jours; la langue moderne connaît en outre quasiment

Remarque. L'union d'un adverbe avec -ment était connue aussi en vieil italien où l'on trouve insiememente, soventemente, comunquemente.

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