PRÉPOSITIONS
615. La plupart des prépositions latines ont passé en français; il n'y a que adversus, circa, coram, cum, ob, pênes, prseter, propter, tenus et quelques autres d'un em ploi restreint qui aient péri. Les nombreuses nouvelles pré positions que possède la langue actuelle proviennent d'an ciens adverbes (sous ^ subtus), de substantifs (chez (^ casa), d'adjectifs (sauf < salvum), de formes verbales (excepté, pendant) ou de la juxtaposition de plusieurs particules (envers, hors de); rappelons aussi les locutions prépositionnelles telles que en face de, par rapport à.
616. Prépositions latines conservées. Voici un relevé des prépositions latines conservées en français soit à Tétat simple, soit dans une combinaison quelconque:
Âb a disparu comme mot simple; il a été conservé dans le composé ab an te > avant.
Ad > à; on trouve ad dans la Prose de sainte Eulalie: Ad une spede li roveret tolir lo chief.
An te, perdu sous sa forme classique; il a été remplacé par un dérivé, sur la forme duquel on n'est pas encore fixé: peutêtre anteis, d'où dans la vieille langue ainz, ains (comp. §592). Notez ante annum > vfr. antan et ab ante > avant,
Apud > vfr. o/, oc/, o; ce mot s'employait encore au XV* siècle: Ne fera rien de XV jours, sinon parler o ses commères et cousines (Quinze joyes de mariage, p. 123). De nos jours il se retrouve dans plusieurs patois et il s'emploie fréquemment
dans les chansons populaires: Je vois les moutons dans la plaine o des bergères à les garder (Ulrich, Franzôsische VolksliedeTy 75, v. 13). Dans la langue commune il a été supplanté par avec < vfr. avuec < apud hoc; le doublet ai;£C9ue (§ 584) se trouve encore dans Corneille: ÂfTaiblir ma douleur avecque mon amour (Polyeucte, v. 532). De nos jours il ne s'emploie que dans la poésie populaire ou argotique:
En m'en revenant de Rennes avecque mes sabots, dondaine!
(Chanêon populaire.)
Vois ce nez rouge et camard:
Quel homard!
Compare-le donc avecque Le tendre et clair demi-ton
Du piton Habillé comme un évèque.
(Richepin, La chanson des gueux, p. 194.)
Contra > contre; comp. § 468.
De > de.
Ex; disparu comme mot simple, conservé dans de ex ) dès.
Extra > vfr. estre, hors de, outre.
In > en; sur son emploi comme préfixe, voir § 471.
In ter > entre; sur son emploi comme préfixe, voir § 475.
Juxta > vfr. yos/e, le long de, auprès de, proche.
Per > par (comp. I, § 247); dans les Serments de Strasbourg on trouve per qui paraît être un latinisme.
Post a été remplacé dans la langue vulgaire par quelque forme altérée, d*où en français pois ou puis; dans la Prose de sainte Eulalie on trouve post (v. 28), qui est à regarder comme un latinisme. Puis ne s'emploie plus que comme adverbe; comme préposition il a été remplacé par après, -Notez le composé depuis.
Pro > por, pour (comp. I, § 518,»); la forme pro dans les Serments de Strasbourg est un latinisme. Notez le vieux composé empor.
Sine > sens, sans (comp. I, § 215, a). Le s adverbial (§ 586) ne se trouve pas dans le composé sine hoc > vfr. senoec.
Super, supra, confondus, vfr. «oure, 50iir, d'où sur (§585).
Trans > vfr. très, derrière, ne s'emploie plus que comme adverbe.
Ultra > outre.
Versus > uers. Notez les composés devers, envers.
Remarque. Ajoutons à ce groupe les quelques adverbes suivants: fort s ) forSf hors (I, § 439, i); intus ) vfr. ens (comp. dans); subtus ) sozy sos, sous.
617. Combinaisons de particules. On combine des prépositions et des adverbes. Exemples: Ab anie y avant; ad prope > vfr. apruefy après; adversus > vfr. avers, en comparaison de, à côté de, à travers; de ex > dès; de intus > vfr. denz, d'où dans; de usque } jusque; de rétro > derrière; in versus > envers, etc. On avait encore dans la vieille langue dejoste, desur, detrès, empor, emprès, encontre, ensemble. Pour la langue moderne notons d'après, d'auprès, d*avec, de çà, de chez, dedans, d'entre, dehors, delà, de par (I, § 99), depuis, dessous, dessus, devant, devers; de dessous, de dessus, de devant. Ajoutons quelques combinaisons où de est postposé: hors de, loin de, près de, proche de, etc.
Les exemples cités montrent la tendance générale à faire remplacer une forme simple par une forme composée; cette tendance se fait valoir encore dans la langue moderne et il est intéressant d'en suivre le développement historique. La forme classique usque disparaît devant de usque y jusque, encore conservé comme préposition dans jusqu^où et jusqu'ici, mais hors de ces combinaisons figées il a été remplacé par jusqu'à. Dans la langue actuelle on observe une forte tendance à substituer en outre de au simple outre.
618. Substantifs. Parfois des substantifs simples adoptent la fonction d'une préposition; ils peuvent aussi se combiner avec à, de ou en. Exemples:
Casa > chez (I, § 252); notez les combinaisons de chez et vfr. en chies.
La tus > lez; on avait en vfr. delez.
Médium > mi, dans parmi et vfr. enmi.
Partem se retrouve dans de par, originairement départ (I,
Notons encore amont, aval, contremont, contrèval, decoste, en-
cosiey endroit^ entonr^ environ qui tous s'employaient comme prépositions dans la vieille langue.
619. Adjectifs. On emploie des adjectifs seuls ou accompagnés d'une préposition dans les cas suivants.
Gratum > gré se trouve dans malgré, autrefois maugré (I, § 346). Le juron maugrebleu est pour malgré Dieu (I, § 120).
Longum ) lonc, le long de; c'est probablement le même mot que nous avons dans selon, autrefois selonc ^ sub lungum.
Proprius, comparatif de prope > proche.
Salvum > sauf, A l'origine ce mot subissait la flexion; Rabelais écrit encore: saulve V honneur de toute la compaignie.
Tout se trouve dans le composé atout (avec), qui s'employait encore au XVI* siècle (Montaigne, Amyot); en vfr. tout était variable; Villehardouin écrit a tote sa feme (§ 300), à toz dis mile homes (§ 93), à totes tour armes (§ 135), mais on trouve aussi dans le même auteur atot cinquante chevaliers (§ 411); comp. atot lor proies et à toz lors chars (§ 446). Encore au XI V« siècle atout pouvait s'accorder avec le nom suivant.
620. Participes présents. Plusieurs participes présents s'emploient avec fonction prépositionnelle; il y en a deux groupes :
1^ Participes actifs tels que concernant, joignant, moyennant, suivcmt, touchant, dont le complément est le régime verbal: Vne loi concernant (c. à d. qui concerne) les tarifs douaniers,
2^ Participes intransitifs tels que durant, moyennant, nonobstant, pendant, dont le complément est à l'origine le sujet d'une construction absolue: Pendant Vorage (c. à d. Torage étant suspendu au-dessus de nous); comp. pendente tempe s tate; dans les formules: Sa vie durant, ce moyennant, l'ordre des mots indique encore la construction absolue.
Remarque. Un parallèle intéressant est offert par la construction absente nobis, prœsente omnibus qui se trouve dans plusieurs auteurs anciens (Térence, Pomponius* Varro, etc.). On constate la même invariabilité curieuse en français: Présent plusieurs barons (Roman de Jehan de Paris, p. 20, 92). Présent leur fille (ib., p. 121).
621. Participes passés. Voici un relevé des participes les plus importants employés comme prépositions: Pressum > près; comp.
après et \(r, emprès; rasum > rez. De formation plus récente sont: attendu, y compris, non compris, considéré, conté, entendu, excepté, hormis, passée réservé, supposé, vu. A Torigine tous ces mots subissaient la flexion; on disait la reine exceptée ou exceptée la reine, c'était une espèce de construction absolue. Peu à peu le participe préposé perd sa pure signification verbale et prend avec la fonction l'invariabilité d'une préposition; les formules exceptée la reine ou hors mise la reine se comprenant comme sans la reine, deviennent nécessairement excepté la reine, hors mis (plus tard hormis) la reine; mais, quand les participes sont mis après les substantifs, ils gardent leur flexion: La reine exceptée.
622. Voici maintenant une série d'exemples élucidant la question de la concordance des participes passés cités avec le substantif:
Attendu. — Attendu la dignité (Petit Jehan de Saintré, p. 256).
Considéré. — Considérez mes amis tous (Picot et Nyrop, Recueil de farces, p. 126, v. 160). Considéré sa maladie (Eustache Dèscbamps, IX, v. 3704). Considéré ma povreté et vostre grant estât (Sept Sages, p. p. G. Paris, p. 153).
Excepté. — Exceptées les forteresses (Froissart). Excef>tez Spadassin, Merdaille et Menuail (Rabelais). Excepté les sietis (Petit Jehan de Saintré, p. 128). Excepté les différences (Voyage d'Anglure, p. 174). Il est intéressant de constater que déjà en latin vulgaire excepto s'employait comme préposition invariable: Excepto opéras et mercedés medici (Edictum Rothari, § 78). Excepto illos (ib., § 360). Excepto tectoras (Liutprandi leges, § 92).
Hormis. — Hors mise la clameur de propriété (Livre des mestiers, 9).
Passé. — Passée la mer Picrocholine (Rabelais). Passez deux cents quatorze ans (id.).
Réservé. — Réservé leurs armures, chevaulx, charroy et sommiers (Bartsch, Chrestomathie\ p. 427, 40). Réservé tous vrais habillemens de guerre (Cent nouv, nouv., I, 74). Réservé ces bons religieux (ib., II, 92).
V'ii. — Veue la grande diligence (Cent nouv. nouv.). Vue la dispute qu'il prétendoit (Malherbe, III, 436). Veuz les moiens
(E. Deschamps, IX, p. 352), veu la grant diligence (Cent nouu. nouv.y I, 64). Veu la grant perte (Gilion de Trasignyes, p. 112), Veu les ennemis (Ph. de Commines, p. 61).
Remarque Ajoutons le participe passé ouf; sans pouvoir être regardé comme une préposition, il offre cela de commun avec les formes citées qu'il restait parfois invariable placé devant le substantif: Oug les medicins (Jacob, Recueil de farce*, p. 434); ouf les témoins; ouf les parties, etc., mais aussi: le Jugement fut rendu parties ouïes,
623. Nous ajoutons quelques remarques sur la locution étant donné dans la langue moderne. Elle est presque passée à Tétât de préposition et on la trouve souvent invariable surtout dans les journaux, mais les romanciers, eux aussi négligent parfois de la faire accorder. Voici d'abord une question posée récemment dans un journal, dont nous avons oublié de noter le titre: M. Paul Bourget, dans la très intéressante thèse soutenue par lui dans le roman: Un divorce^ qu'il vient de publier dans la Revue des deux Mondes^ écrit à la page 735 (15 juin 1904): *... étant donné ses idées sur la moralité de Mlle Planât . . .€ Le participe doit-il rester invariable? Ne faudrait-il pas: étant donnéeslt — Oui, c'est là la forme historiquement demandée, et que beaucoup emploient encore. Nous en citerons deux exemples, pris dans un journal: Elles m'afQigèrent beaucoup, étant données les hauteurs où je planais en ce beau jour. Étant données ces mœurs, il est bien naturel que nombre de jeunes filles ... — Mais nous venons de voir que des participes passés se dégagent facilement de leur fonction primitive, en adoptant celle d'une préposition, et ce changement d'emploi et de signification amène peu à peu la disparition de la flexion. Ici comme ailleurs dans la langue il ne s'agit pas de savoir ce qu'on devrait dire et écrire, mais il s'agit de savoir ce qu'on dit et écrit et de constater la manière dont on comprend les mots. A tout moment on a occasion d'observer que ce qui était juste et idiomatique autrefois ne Test plus aujourd'hui, et vice- versa, beaucoup des règles canonisées par la grammaire moderne ne sont à l'origine que des fautes. Dans révolution linguistique plus qu'ailleurs vaut l'ancien dicton »Communis error facit jus«. C'est pourquoi il serait absolument pédantesque de critiquer les exemples suivants trouvés dans les journaux: Étant donné l'importance de la somme
inscrite en regard de cette mention (Le Temps, 1^ juin, 1904).
Étant donné la très grande décentralisation de la presse
Étant donné l'intensité si actuelle et si palpitante des préoccupations féministes {LUnivers, 10 décembre, 1904).
624. Des locutions prépositives sont formées à l'aide de substantifs, d'adjectifs, d'adverbes et de prépositions. Exemples: Faute de, grâce à; à cause de, à côté de, à force de, au lieu de, au milieu de, au moyen de, au prix de, autour de, à la faveur de, à regard de, à l'aide de, de crainte de, de peur de, en dépit de, en face de, en vertu de, par rapport à. — Au deçà de, au dedans de, au dehors de, au delà de, au-dessous de, au-dessus de, au-devant de, auprès de, au travers de, en deçà de, en dedans de, en dehors de, — Au bas de, du haut de, le long de,
625. Conjonctions. Il est très rare qu'une conjonction puisse fonctionner comme préposition. Nous n'en saurons citer que deux exemples. Au XVP siècle quant et s'employait dans la signification de >avec«, comme le montre le passage suivant d'Amyot: Ils ont achevé leurs jours quant et la liberté de leur païs. Voici comment Arsène Darmesteter (Le XVI^ siècle, 1, § 240) rend compte de Torigine de la nouvelle préposition: V Cette locution, encore usitée dans quelques provinces, s'explique facilement: Je suis sorti quand et lui, veut dire: Je suis sorti quand lui aussi (et) est sorti; autrement dit, nous sommes sortis en même temps, ensemble. De cette expression dérive cette autre: quand et quand (ou quant et quant), employée comme préposition au sens de 'également'. En voici un exemple de Montaigne (II, 5): Elle (la peine) naist en l'instant et quant et quant le pesché (à l'instant où, alors que naît le péché). « Pour la langue moderne il faut remarquer que quoique s'emploie parfois au sens de «malgréc ; O. Mirbeau écrit ainsi quoique ça (Journal d*une femme de chambre, p. 24).
Remarque. Un phénomène parallèle s*observe en espagnol, comme le montrent les exemples suivants pris dans des auteurs modernes: La risa nerviosa que tuvo cuando el ataque. Dicen que cuando niHa era may bonita. Esos pafiuelos serân para cuando la boda de la chica.