II
Réglisse. — Ce mot, qui vient du lat. pop. liquiritia, du grec y^vxvQQtÇa, est étymologiquement féminin. Aussi est-il donné comme tel par les grammaires et les dictionnaires modernes; il est cependant incontestable qu'à côté du genre officiel on emploie aussi le masculin, et cette hésitation peut
surprendre, attendu que le mot a uti aspect essentiellement féminin. Nous avons vu que déjà au moyen âge on hésitait entre les deux genres (§ 692) et dans les 2000 locutions et fautes corrigées (Paris, 1877) on lit: »Ne dites pas du réglisse, mais de la réglisse«. Les grandes affiches faisant de la réclame (hiver de 1907) pour la marque de réglisse »Zan«, portent en grosses lettres: Le meilleur réglisse. Nous avons pu constater qu'à Rennes et à Nantes et dans plusieurs autres régions le peuple ignore totalement le genre féminin. Comment expliquer ce fait? Il faut peut-être y voir la généralisation d'un cas particulier où le masculin autrefois était officiellement demandé. Au milieu du siècle précédent les grammaires enseignaient qu'en parlant de la plante il fallait dire la réglisse, mais que s'il s'agissait du suc extrait, c'est le réglisse qu'il fallait dire. Cette règle, encore donnée par C. Ayer en 1862, se synthétisait dans la phrase: Le réglisse est un extrait de la réglisse; elle a été abandonnée depuis, mais le peuple l'a conservée en la généralisant; il faut ainsi admettre que l'emploi populaire du genre masculin dans tous les cas est dû primitivement à une ellipse, et ici il faut penser non seulement à suc mais aussi et surtout à jus et à bâton.
Relâche. — Ce mot est un substantif verbal tiré de relâcher; on lui a donné les deux genres (comp. § 551) pour exprimer les deux sens différents. On dit // n'a pris aucun relâche, mais Nous avons fait une relâche à Majorque.
Solde. — Le solde est tiré du verbe solder. La solde est emprunté de l'it. soldo; le changement de genre est probablement provoqué par la terminaison. Le langage populaire confond les deux mots, et le peuple de Paris dit le solde du soldat et la solde d'un compte.
Triomphe. — Le triomphe, emprunté du lat. triumphus. La triomphe est peut-être un post verbal, tiré de triompher (§ 548); il se peut aussi qu'il soit le même mot que le triomphe avec changement de genre à cause de la terminaison féminine. Autrefois le mot était indistinctement masculin ou féminin sans égard à la signification.
Voile. — Le voile; le genre masculin est dû à une réaction étymologique qui a rapproché le mot de vélum. La voile remonte au pluriel vêla. Le passage au genre masculin dans une signification spéciale a eu lieu après le XVP siècle.
727. La liste précédente contient les exemples les plus importants des mots identiques ou apparentés qui sont en même temps masculins et féminins. Nous nous en sommes tenus à la langue actuelle ou, plus exactement, aux mots étudiés dans les grammaires modernes, et nous avons laissé de côté les doublets tout à fait obsolètes; on ne distingue plus entre un et une étude, un et une garderohe, un et une office, un et une paroi, et il nous paraît peu intéressant et peu utile de déterrer ces subtilités.
728. Rappelons aussi qu'un mot peut parfois adopter un autre genre que celui qu'il a ordinairement quand il s'emploie dans une locution spéciale. Les mots sang et ventre sont régulièrement masculins; néanmoins on a juré autrefois par la sang, par la ventre. Ce fait s'explique de la manière suivante: on connaît les anciens jurons par la morbleu, par la vertuhleu (comp. I, § 120), et par le corbleu, par le sangbleu; sur l'analogie des premiers, les derniers ont été changés en par la corbleu (Molière, Sganarelle, v. 10), par la sangbleu (Misanthrope, V. 773), par la sambleu (Impromptu de Versailles, se. 5), etc. On a fini par abréger ces exclamations et on a dit seulement par la mort, par la tête, par la sang, par la ventre (Fourberies de Scapin, II, se. 6).