Signification
1" Le suffixe -aille signifie, selon son origine, une pluralité; il a pris déjà en latin un sens collectif qui a passé en français. Par baronnaille on désignait au moyen âge l'ensemble des barons: Li rois de France, il et sa baronnaille {Les Narbonnais, v. 7709). Comp. escuieraille (une foule de serviteurs), piétaille (les soldats à pied), fustaille (réunion de fûts, barriques), pierraille, etc.
2^ Au sens collectif s'unit facilement une idée dépréciative: Ferraille, d'abord un amas de fer, se dit très naturellement du fer qui ne peut plus servir, et finit par désigner exclusivement les vieux fers ou débris de fer mis au rebut. De cette manière -aille prend peu à peu une valeur péjorative qui vient à dominer dans la plupart des créations nouvelles, et à changer la signification des anciens mots. Au moyen Age baronnaille
désignait une réunion de barons et était un terme tout neutre; le mot récent prêtraille est un terme de mépris et d'injure. Antiquaille était au XVI* siècle un terme noble pour l'antiquité ou l'ensemble des œuvres antiques; Régnier s'en est servi: Les Latins, les Hébreux et toute l'antiquaille (Satire IX); mais déjà dans Corneille le mot se prend »in malam partem« et s'emploie de choses surannées et de peu de valeur: Tous ces vieux ornements, traitez-les d'antiquailles (Poésies diverses).
3^ Les mots en -aille qui dérivent de verbes désignent surtout une action et l'objet ou le résultat de cette action: vfr. commençaille, commencement; trouvaille, ce qu'on trouve; limaille, produit du limage.
160. AIN remonte à -anus: humanum > humain, mundanum > mondain. Il a été très productif en roman, où il s'attache non seulement aux substantifs, comme en latin classique, mais aussi aux adjectifs (et aux adverbes). Voici quelques formations appartenant au latin vulgaire: * Vil lanus (de villa) > vilain; *altanus (de altus) > hautain; *certanus (de certus) > certain; -'alibanus (de alibi) > albain, aubain; -^ongitanus (de longiter) > lointain. Il faut encore remarquer que dans quelques cas, -anus se substitue à -aneus: Foraneus > *foranus > /bz-az/î; subitaneus > ^'subitanus > soudain; subterraneus > ^=subterranus > souterrain. Il se substitue à -inus dans pullinus (esp. pollino, prov. polin) > *pullanus > poulain. Sur le sort du pluriel -an a, voir § 306.
Cas isolé. Après une palatale -anus devient -ien (I, § 415,2): decanus > deiien > doyen.
161. En français, l'emploi de -ain a été considérable. Il s'est attaché aux adjectifs, aux adverbes, et aux substantifs, et il a été employé dans les mots d'emprunt. Dans la langue moderne -ain n'est presque plus productif; il a été dépossédé surtout par -ien.
P Dérivés d'adjectifs (ou d'adverbes). On trouve au moyen âge aubain (cheval blanc), derrain (dernier), grevain (de grief), prochain, purain (de pur), etc. ; de ces mots la langue moderne n'a retenu que prochain. Sur les dérivés des noms de nombres, voir § 162, 2.
2^ Dérivés de substantifs: Acérain, chapelain, châtelain, diocésain, vfr. hostelain, etc.; avignonain, toulousain, etc.
3^ Mots d'emprunt. On l'emploie dans les mots savants: urbain, publicain, sylvain, etc. et dans les mots pris aux langues modernes : napolitain (it. napolitano), puritain {angl. puritan).
162. Signification. Le suffixe -ain sert à former des adjectifs et des substantifs. Il désigne surtout:
P Des personnes: chapelain, châtelain, franciscain, puritain, républicain, etc. Notons aussi les dérivés des noms de lieux et de pays: américain, avignonain, chartrain, montpelliérain, napolitain, toulousain, etc. Un dérivé tout récent est formosain (L'Européen, 1905, 4 nov., p. 6).
2^ Des noms de nombres collectifs. Dans la langue moderne -ain et -aine ont eu chacun leur emploi particulier. Les mots en -ain sont surtout des termes de prosodie indiquant des strophes d'un nombre déterminé de vers: quatrain, sixain, huitain, dizain, tandis que ceux en -aine indiquent surtout une quantité approximative et les unités d'un certain ordre: douzaine, vingtaine, trentaine, centaine, neuvaine. Cette distinction est relativement moderne; autrefois on employait indifféremment -ain et -aine pour exprimer une réunion d'objets quelconques : Le dixain des fruiz (voir Godefroy) ; deux trentains de vin (ib.), etc. On trouve encore dizain pour un paquet de dix jeux de cartes, un trentain pour trente messes; et douzain est conservé dans plusieurs patois; voici une observation d'H. de Balzac: »Le douzain est un antique usage encore en vigueur et saintement conservé dans quelques pays situés au centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie, sa l"amille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse où se trouvent, suivant les fortunes, douze pièces ou douze douzaines de pièces ou douze cents pièces d'argent ou d'or. La plus pauvre des bergères ne se marierait pas sans son douzain, ne fût-il composé que de gros sous« (Eugénie Grandet, p. 32).
Remarque. Ain s'emploie aussi dans quelques mots curieux de la langue technique moderne: dix-hnitain, vingt-deuxain, vingt-quatrain, vingt-sixain, tungt-hiiitain. On appelle ainsi des draps dont la trame est composée de
1800, 2200, 2400, 2()00 ou 2800 fils. (A. Thomas, Essais de philologie fntneaise. Paris, 1897. P. 55, 04).
163. Formations analogiques. Ain a remplacé -in ou -enc dans les mots suivants:
Acérain ^ forme récente, qui remplace l'ancien acerin (de acier).
Hautain, doublet de hautin (vigne cultivée en hauteur), dû à une confusion avec l'adj. hautain.
Lorrain a remplacé lorrenc (§ 361).
164. AIN remonte à -amen: œramen ) airain, ^loramen (de lorum) > vfr. lorain, =materiamen (de m a te ri a) ) mairain ou merrain. Il paraît que c'est ce suffixe que nous trouvons dans douvain (de douve), ridain (de ride), couvain (de couver), levain (de lever), pelain (de peler) et dans quelques autres mots, qui s'écrivent maintenant par -in (voir § 165, 2).
165. Formations analogiques. Il y a eu échange entre -ain et -in,
1^ On trouve -ain pour -in dans nourrain <( vfr. "^nourrin { nu trïmen.
2^ Ain a été remplacé par -in dans alevin, cavin, funin et peut-être dans graissin.
166. Aïs, forme collatérale de -ois (§ 279), remonte à -ensis, devenu -ëse (I, § 318, 3), d'où -eis, -ois et enfin -ais (I, § 159). Nous le trouvons exclusivement dans des dérivés de noms de lieux et de pays: Avignonais, béarnais, bordelais, bourbonnais, dijonnais, lyonnais, marseillais, etc., etc. Ecossais, hollandais, irlandais, islandais, etc. Ce suffixe est toujours vivant comme le montre basquais (employé par M. É. Reclus pour basque), new-yorkais, soudanais.
167. AISON reproduit le lat. -ationem dans orationem > oraison, venationem ) venaison, etc. A l'aide de cette terminaison on a créé un grand nombre de mots nouveaux marquant ordinairement l'action ; ce sont surtout des dérivés de verbes de la V^ conjugaison, mais comme ces verbes sont les plus nombreux, -aison a aussi été introduit dans les dérivés
de la 2^ et de la 3^' conjugaison et remplace ainsi -ison (§ 274) et -oison (§ 281).
168. Le domaine de -aison s'est peu à peu restreint. Dans la langue moderne il n'est presque plus productif, et c'est surtout la forme savante -ation qui le remplace. Voici les quelques restes conservés.
P Dérivés de la V^ conjugaison: Combinaison, comparaison, crevaison, échauffaison, exhalaison, fauchaison, fenaison, inclinaison, liaison, livraison, etc.
2^ Dérivé de la 2^ conjugaison : cueillaison.
3^ Dérivés de la 3'^ conjugaison : pendaison, tondaison.
4^ Dérivés de substantifs: cervaison, fleuraison, lunaison, olivaison, porchaison, tomaison.
169. ANGE correspond au lat. -antia. C'est un suffixe qui se rattache, comme en latin, au radical du participe présent (il est en effet tiré du part. prés, à l'aide de -ia; ignorantia représente ignorant + ia, non pas ignor + antia): Alliance, assistance, confiance, défiance, oubliance, outrecuidance^ vengeance; appartenance, obéissance, réjouissance, souffrance, souvenance; bienséance, descendance, méconnaissance, puissance. Citons à part finance et nuance, dont les verbes radicaux sont morts ou vieillis. L'origine de manigance est inconnue.
170. Il est curieux de constater que le suffixe -ance ne paraît se trouver dans aucun nom commun de formation populaire et remontant directement à un mot latin en -antia. Les mots tels que constance, ignorance, qui remontent très haut, ne sont pourtant pas des mots héréditaires, ils sont empruntés; la forme vraiment populaire de constance se trouve dans le nom de ville Coutance. Mais nous trouvons -ance dans quelques mots de formation populaire, dont les correspondants latins finissent en -entia; comparez, par exemple, croissance, naissance, plaisance et cresc entia, nascentia, placentia. Les formes françaises pourront s'expliquer comme remontant aux mots latins, mais il faut en ce cas supposer un changement de suffixe, une généralisation de -antia aux dépens de -entia (résultat nécessaire de la généralisation de
-ans; voir II, § 65, i); elles pourront aussi s'expliquer comme des créations françaises remontant à croissant, naissant, plaisant.
171. Les dérivés en -ance, qui marquent l'action ou le résultat de l'action, abondaient dans la vieille langue. Exemples: Acordance (accord), avilance (avilissement), delaissance, démorance (retard), descordance (désaccord), demonstrance, doutance (doute), esmaiance (frayeur), [aisance., oiance, partance. Depuis le moyen âge, l'emploi de -ance est allé en diminuant, grâce surtout à la forte concurrence de la forme savante -ence (§ 317). Pour le XIX^ siècle, on peut citer quelques rares créations nouvelles comme ambulance, transhumance. Cependant, il faut ajouter que les symbolistes aiment beaucoup notre suffixe, et on trouve dans leur poésie attirance^ f^lÇI^^^ rance, luisance, unisonance, etc.
Remarque. Plusieurs mots en -ance inusités maintenant en français, s'emploient encore en belge; tels sont par ex. doutance., héritance.
172. ANCE et ENCE. Sur la concurrence entre ces deux formes, il faut remarquer;
P Dans quelques cas rares, -ance a pris la place de -ence dans les mots savants. Avant d'écrire résistance on a écrit résistence.
2^ Dans d'autres cas plus nombreux, des mots savants en -ence ont remplacé des mots populaires en -ance. On disait au moyen âge astenance, oiance, peneance; on dit maintenant abstinence, audience, pénitence.
3^ On a parfois gardé la forme populaire à côté de la forme savante. Voici quelques exemples de ces doublets: contenance — continence , croyance — crédence , déchéance — décadence , pourvoyance — providence, préséance— présidence.
173. AND est une orthographe relativement moderne, qui dans certains mots a remplacé l'ancienne forme -ant: grand, gourmand, truand s'écrivaient au moyen âge grant, gourmant, truant (cf. I, § 395,2); le changement graphique du f en oT est dû à l'influence des féminins grande, gourmande, truande et des autres dérivés tels que grandeur, grandir, où il y avait un d étymologique.
174. Formations analogiques. En dehors des mots où -and est une graphie postérieure et étymologique (comp. grand et grandis), notre suffixe s'est introduit par substitution dans un certain nombre d'autres mois que nous allons indiquer. On verra qu'il remplace -an, -ant, -enc:
Allemand < vfr. aleman (ou alenmnt; cf. II, § 271) < Allamannus. Sur les hésitations dans les dérivés modernes, voir § 88.
Brigand < it. b r i g a n te.
Chaland < vfr. chalant, part. prés, de chaloir (c a 1ère).
Flamand < vfr. flamenc (§ 361).
Friand < vfr. friant, part. prés, de frire.
Goéland < bas-breton g w élan.
Marchand < vfr. marchëant < mercatantem.
Normand < vfr. norman (ou normant; cf. II, § 271) < Norman nus. Sur les hésitations dans les dérivés, voir § 88.
Tisserand < tisserenc (§ 361); on trouve déjà au XIV^ siècle le dérivé tisserandet.
175. ANGE, primitivement ENGE. L'origine de ce suffixe est peu claire. On a cité comme points de départ les deux mots vendange, vfr. vendenge, de vindemia, et vfr. blastenge de '^'b las te mi a pour blasphemia; pourtant on ne voit pas bien comment on a pu tirer un suffixe de ces mots qui ne se laissent pas décomposer. Les quelques exemples que nous avons de formations nouvelles à l'aide de -ange, nous montrent ce suffixe joint à des noms et à des verbes.
P Dérivés de noms. Vfr. laidenge (injure, insulte), losenge (flatterie). Ces mots ont disparu depuis longtemps.
2^ Dérivés de verbes. Vfr. costenge, haenge (haine), louenge, meslenge, vuidenge. La langue actuelle a conservé louange, mélange, vidange.
Remarque. Nous ne laisserons pas de rappeler que tout récemment M. Baist a revendiqué une origine germanique pour -ange en le rattachant au suffixe -ingo. Comme l'impression de notre livre était commencée quand nous avons eu connaissance de la note en question, nous n'avons pas pu en tenir compte.
176. ANT vient du lat. -antem: infantem > enfant, Gantante m > chantant, collocantem > couchant, etc. Cette ter-
minaison a été appliquée aux participes présents de toutes les conjugaisons (voir II, § 81) : dormant, buvant, faisant, etc.? etc. Ces participes présents s'emploient souvent comme des adjectifs: Imitant, charmant, gênant, obligeant, etc.; c'est sur leur modèle qu'on a créé abracadabrant, tiré de abracadabra, et croustillant, de croustille.
177. Formations analogiques. 1^ La terminaison -ant se substituait souvent au moyen Age à -an (comp. II, § 271). On trouve ainsi dans les vieux auteurs alemant, aufricant, cordouant, drughemant, estnrmant, faisant, normant, persant, soudant, iyrant, etc. à côté de aleman (Allamann um), aufrican (Africanum), cordouan, drugheman (cf. it. dragomanno), esturman (hoU. stuurman), faisan (phasianum), norman (Normannum), persan (Persanum), Soudan, tyran (tyrannu m), etc. Le français n'a gardé que les formes en -an; deux de celles en -ant ont passé en anglais: pheasant, tyrant. Ajoutons que -ant se substituait aussi souvent à -enc, d'où les vieilles formes bauçant, bouquerant, chambellant, ferrant, jaseront, marant, paysant, etc. De ces formes, paysant est la seule qu'on trouve encore au XVP siècle: Laissons là ce païsant avecq sa païsante (Heptaméron, n° 29).
2^ Ant a été remplacé par -an dans cadran, encan (§ 305, i); par -and dans brigand, chaland, friand, marchand (§ 174).
178. AS et ASSE (ou ACE). Il faut examiner ces suffixes séparément.
1^ As, en vfr. -az, dérive du lat. -aceus: setaceum [cribrum] ) vfr. sëaz, sëas, d'où sas (I, § 265), cf. esp. sedazo. La terminaison -as n'a guère été productive en français; elle a servi à former quelques noms et paraît morte maintenant.
2^ Asse, ou -ace, qui est la forme primitive et régulière (I, § 476), dérive du lat. -acea: foc a ce a > fouace (cf. esp. hogaza); *filacea ) fîlace > fdasse (cf. esp. hilaza). Cette terminaison a été bien plus productive que -as; on s'en est servi pour former des noms et des adjectifs, et elle est encore vivante.
179. Noms en -as. Les formations nouvelles en -as ne sont guère nombreuses; elles sont tirées ou de substantifs ou de verbes.
1^ Dérivés de ^substantifs : bourras (de bourre), vfr. brumas (de brume), frimas (du germ. hrim), plâtras (déplâtre). Ajoutons l'ancien adjectif paonaz (bleu-violet), dér. de paon.
2^ Dérivés de verbes: vfr. brouillas (de brouiller), fatras (">).
Remarque. Embarras et tracas sont des substantifs verbaux, tirés de embarrasser et tracasser.