‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 38 sur 125 · Changement de suffixes · texte numérisé non relu

Changement de suffixes

P Dans plusieurs mots, -in n'est pas étymologique. Il remplace -un dans aubin, égrin, autrefois aubun (albumen), aigrun (comp. it. agrume) et -ain dans alevin, cavin, funin, vfr. *alevain, cavain, funain (funamen); comp. provin pour provain (propaginem).

2^ D'un autre côté -in a été supplanté par -ain dans acérain, hautain, nourrain, autrefois acerin, hautin, nourrin (voir § 163).

3^ Quelques mots présentent simultanément deux formes; on trouve en vfr. parrain et parrin, marraine et marrine, poulain et poulin. Voici quelques remarques de détails:

Marrine (esp., it. madrina, prov. mairina <( lat. matrina) — marraine (< lat. *matrana). Les deux formes s'employaient sans distinction au moyen âge; marrine qui disparaît dans la langue littéraire devant marraine, existe encore dans les patois. Un chant de quête du pays de Caux commence ainsi: Haguignette à ma marrine, Donnez des œufs et de la frine {Almanach des traditions populaires, II, 90).

Parrin (it. patrino, esp. padrino, prov. pairin < lat. patrinu s)— parrain « lat. *patranus). Au moyen âge on se servait indistinctement des deux formes, parfois dans le même

texte {Amis et Amiles, v. 24 et v. 2499); après le XVP siècle, on n'emploie plus que parrain. Pour les dérivés, parrinage disparaît devant parrainage (par rénage).

Poulain; à côté de cette forme on a créé (au XVP siècle?) poulin, d'où pouliner, poulinière et autrefois poulinage, poulinement (cf. I, § 213; II, § 399).

4^ Une certaine hésitation entre -in et -ain s'observe aussi dans les adjectifs; on trouve parfois au moyen âge à côté de hautain, sousterrain, hautin {Auberi de Bourg oin, 201,9) et sousterrin (Ogier le Danois, v. 7758; Aucassin et Nicolete, 11, e). Dans la langue moderne plusieurs dérivés toponymiques présentent des formes doubles en -ain et -in: bayeusain -in, belfortain -in, médocain -quin, mussipontain -in.

264. INE remonte au latin -ina: vie in a > voisine, coquina > cuisine (I, § 411,4), collina > colline, radicina > racine, etc. Le latin vulgaire offre plusieurs créations nouvelles: *narina (de narem) ) narine, *pectorina (de pectore) > poitrine, etc. En français, le domaine de -ine tout en s'élargissant reste pourtant assez restreint. Ce n'est que de nos jours qu'il a pris une extension plus grande.

Cas isolés. Dans plusieurs mots, -ine est d'origine italienne : cantina > cantine, mandolina ) mandoline, mussolina > mousseline, sur d ina ) sourdine.

Remarque. Dans la vieille langue on trouve un certain nombre de mots en -ine dérivés de radicaux germaniques; ce sont surtout des noms abstraits: aatine (défi, querelle), giierpine (délaissement), haïne (devenu haine; I, § 275), plevine (garantie), saisine, et dans ces mots -ine s'est peut-être substitué à une terminaison germanique (-eins). Dans bahine, bruine, gnaudine au contraire, où -ine a sa signification ordinaire, il est sans doute d'origine latine.

265. La terminaison -ine sert de féminin aux mots en -in (cf. Il, § 399). C'est aussi un suffixe indépendant qui s'unit aux noms.

P Dérivés de noms communs: archine, bâtine, bécassine, bottine, capucine, chopine, javeline (de javelot; cf. § 78), routine, vermine, etc.

Remarque. Chaumine et terrine sont primitivement des adjectifs; on a dit autrefois une maison chaumine et peut-être une marmite terrine (on trouve au moyen âge un terrin = un pot de terre).

2^ Dérivés de noms de personnes:

Tontine, dér. de Tond (son brevet est de 1653). Turgotine, dér. de Turgot; nom des voitures établies par le célèbre ministre.

Remarque. Berline est un dérivé du nom de ville Berlin. — Praline est un dérivé du nom du maréchal du Plessis-Praslin, dont le cuisinier inventa ce bonbon.

3^ Dérivés de noms géographiques: Alpes — Alpines (au Midi de la France on les appelle Alpilles; voir G. Paris, Penseurs et poètes, p. 65).

266. La langue mi-savante de l'industrie fait de nos jours un large emploi de -ine qui s'unit non seulement aux mots populaires mais aussi aux mots savants, grecs et latins, et aux mots étrangers. Dans la terminologie technique -ine désigne:

P Des produits chimiques : Albumine, abricotine, amygdaline, aniline, atropine, benzine, caféine, camphorine, caséine, dextrine, gélatine, glycérine, lactine, lanoline, margarine, morphine, narcotine, nicotine, stéarine, strychnine, vanilline, vaseline, etc. Ces mots ont été formés sur résine, térébenthine, etc.

2^ Des parfumeries: amandine, bandoline, brillantine, corneline, onguline, poncine, violettine.

Remarque. Nestor Roqueplan a créé le mot parisine.

3^ Des étoffes : Castorine, crinoline, crépeline, molesquine, taffetaline, tartaline, veloutine. Ces mots ont été formés sur mousseline, lustrine, percaline.

4^ Des appareils: La machine à écrire munie de signes phonétiques a été nommée la sonoscribine.

267. Formation analogique. Il y a eu échange entre -aine et -ine dans aveline < vfr. avelaine < lat. nucem abellanam. Sur marrine pour marraine, voir § 263.

268. IS, au moyen âge IZ, remonte au latin -icius: facticius > vfr. faitiz > faitis; mesticius > vfr. mestiz > mestis > métis; tracticius > vfr. traitiz. A côté de -iz on trouve dans la vieille langue -eïz employé d'abord dans les dérivés de la première conjugaison: leveïz (comp. prov. levadiz, esp. levadizo, it. levaticcio), puis, par extension, dans les autres dé-

rivés: fereïz (de ferir), abateiz (de abatre), etc.; -efz devient -e/s, d'où régulièrement -is (I, § 267): leveïz > leveïs > levis; abateïs > abatis; logeïs > logis.

269. Le suffixe latin -ici us s'ajoutait au radical des participes; en français -is s'ajoute également aux thèmes verbaux, mais on trouve aussi quelques dérivés de thèmes nominaux:

P Dérivés de thèmes verbaux: Abatis, arrachis, coulis, criquetis, croquis, culbutis, doublis, élongis, éboulis, fondis, fouillis, gâchis, galis, gazouillis, glacis, hachis, lancis, roulis, viandis, etc. A la langue du moyen âge appartiennent foulis, tortiz (cierges réunis en faisceau).

2^ Dérivés de thèmes nominaux: caillebotis, champis, châssis, gaulis, grènetis (de grenelle; a remplacé l'ancien greneïs, de grain), lattis. A la langue du moyen âge appartient herbis (herbage).

La force créatrice de ce suffixe n'est pas encore éteinte; citons comme formations récentes cailloutis, de caillou (§ 89, 12) et chuchotis, enlacis, frôlis (souvent employés par les poètes modernes; voir p. ex. St. Merrill, Poèmes, 1887—1897, p. 75); on trouve dans J.-K. Huysmans grouillis—grouillos (Les sœurs Vatard, p. 131).

270. Signification. En latin -ici us formait des adjectifs; en français -iz, -is forme des adjectifs et surtout des substantifs. La langue moderne ne connaît que quelques adjectifs isolés en -is: vent coulis, pont-levis, bois taillis (et œuf couvi, autrefois couvis); en dehors de ces cas, les mots en -is sont toujours des substantifs.

1^ Dès les plus anciens textes, notre suffixe sert à former des noms abstraits à thème verbal: abateïz, l'action d'abattre; vfr. fereïz, l'action de férir; vfr. ploreïz, l'action de pleurer, etc. Ce même sens se retrouve encore dans abatis, arrachis, roulis.

2^ Du sens abstrait on passe facilement à l'idée d'un désordre, ou d'une multitude: vfr. poigneïz, mêlée; vfr. ploreïz, pleurs. Le sens collectif est assez prononcé dans abatis, cailloutis, éboulis, froncis, vfr. herbis (herbage), lacis, lattis (ouvrage fait en lattes), palis (suite de pieux ; dér. de pel, pal).

3^ Notre suffixe, surtout uni au thème d'un verbe transitif,

arrive aussi tout naturellement à désigner le résultat ou le produit de l'action (soit une chose, soit un état) ou ce qui a été l'objet de l'action. Fouillis est d'abord l'action de fouiller ou creuser la terre: E. Deschamps parle du fouillis des pourceaux (Œuvres complètes, VI, 7); il se dit ensuite d'objets qui ont été fouillés ou remués: un fouillis de papiers, et de l'état produit: quel fouillis dans ce tiroir! De la même manière s'expliquent chablis, arbre chablé, culbutis, pêle-mêle de choses et de personnes culbutées; gâchis, ce qui a été gâché, le mortier; ensuite boue et désordre; gobetis; hachis, etc. Notons aussi chamaillis, cliquetis, criquetis, gazouillis.

40 Is désigne l'endroit où a Heu l'action: patrouillis, endroit fangeux où l'on patrouille.

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