CHAPITRE II
FORMATION POSTVERBALE.
540. Origine. On peut tirer d'un verbe un nom sans l'aide d'aucun suffixe. Les mots nouveaux formés de cette manière sont ordinairement des substantifs: galoper — galop, oublier — oubli, troubler — trouble, visiter — visite; très rarement des adjectifs: déchausser — déchaux. Ces formations curieuses qui jouent un très grand rôle en français, peuvent être désignés comme postverbales ou déverbales; on les appelle souvent » substantifs verbaux«, ce qui est une dénomination peu heureuse. Voici maintenant quelques remarques sur leur origine. On avait parfois en latin des substantifs participiaux exprimant l'action verbale à côté de verbes fréquentatifs correspondants : cantus
— cantare, saltus — saitare. Primitivement il n'y a entre ces mots aucune relation directe, cantus et saltus appartiennent à canere et salire. Cependant grâce à la disparition des verbes simples et à leur remplacement par des formes fréquentatives, il s'établit entre ces dernières et les substantifs un certain rapport, qui â pour résultat que cantus et saltus sont regardés faussement comme tirés du thème de cantare et saitare par l'adjonction de -us. On considère de la même manière j a et are — jactus, cursare — cursus, usare
— usus et sur ces modèles on crée computare — computus, costare — costus, gustare — gustus, et des féminins correspondants probare — proba, captiare — *captia. Ce genre de dérivation devient de plus en plus général dans la langue vulgaire, sans que pourtant il soit possible de suivre son développement; commun à toutes les langues romanes, il est devenu en français excessivement fertile.
541. Genre. Les substantifs verbaux peuvent être masculins ou féminins; pour beaucoup de mots on a des doublets.
P Les substantifs verbaux masculins présentent généralement le radical du verbe tout pur: appui^ cri, galop, récit, réveil, etc.
Remarque. On trouve un e féminin final dans les mots où un groupe de consonnes rend nécessaire une voyelle d'appui (cf. I, § 249) : branle, échange, souffle.
2^ Les substantifs verbaux féminins se terminent toujours par un e féminin : baisse, charge, chasse, claque, chicane.
3^ Au moyen âge la formation masculine était prépondérante. Sur les 27 substantifs postverbaux que contiennent les plus anciens textes, 23 sont masculins, et 4 féminins. Ce n'est que petit à petit que la formation féminine gagne du terrain. Dans les périodes modernes son emploi est devenu tellement général que de nos jours elle paraît être sur le point de remplacer la formation masculine. Voici quelques créations toutes récentes: boxe, casse, cavale, cogne (la gendarmerie), colle (simulacre d'examen), épate, flâne, pousse (la police), etc.; les formations masculines modernes sont moins nombreuses et n'appartiennent pas à la langue populaire: bou (dans des bous de sucre, du sucre qui a bouilli), déblai, remblai, déport, report; on voit que ce sont des termes techniques et nullement popu- ; ires.