‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 79 sur 125 · Formations féminines · texte numérisé non relu

Formations féminines

1^ Dérivés de verbes en -er: abaisse, accroche, adresse, affiche, affourche, agrafe, allonge, amarre, amende, approche, attache, attaque, attrape, avance, baisse, boulange, boxe, brouille, chasse, cherche, chicane, conserve, consigne, couche, coupe, craque, culbute, danse, débauche, décharge, demande, démarche, dépêche, dérive, dispense, ébauche, entaille, enveloppe, épouvante, fatigue, fiche, fouille, frappe, gare, hausse, joute, marche, nage, neige, passe, paye, pêche, pose, purge, rallonge, rampe, recherche, réclame, récompense, réforme, remarque, renverse, réplique, supplique, tape, trace, tranche, trampe, visite, vogue, voltige, etc. On a dit autrefois abonde (abondance), acuse (accusation), ajourne (point du jour), babille, clame (réclamations), crie, dénonce, descolpe, destorbe (trouble), empesche, entre, hurle, jappe, liève, moque, pille, raille, etc.

2^ Dérivés de verbes en -ir: cueille, enchère, transe. Dans la vieille langue les exemples étaient plus nombreux: assaille, assente (consentement), bonde, consente, défaille (manque), fourne

(protection), laide (injure), mente (mensonge), roste (rôti), serve (servitude).

3^ Dérivés de verbes en -re: batte. Dans l'ancienne langue on trouve abatte (abattage), crieme (crainte), estende (étendue), mole (mouture), etc.

4^ Dérivés de verbes en -oir: dèche. A l'ancienne langue appartiennent meschaille (malheur), mouve (mouvement), vaille (valoir).

549. Nous avons déjà signalé la prépondérance presque complète de la formation féminine dans la langue moderne (§ 541, 3). Ce phénomène est difficile à expliquer. On pourrait renvoyer à l'existence de nombreux substantifs en -aison, -ance, -erie qui ont la même signification que les substantifs postverbaux et dont le genre a pu favoriser la formation de postverbaux féminins. Cependant une telle explication paraît assez peu satisfaisante. M. G. Lené, qui a spécialement étudié la dérivation postverbale, remarque avec beaucoup de raison: »Ce qui nous paraît être le facteur le plus important, .... c'est la nature même de ce mode de formation. Il consiste, comme on l'a vu, à substantiver le radical verbal allongé d'un e féminin. La consonne finale du radical est par conséquent gardée intacte et n'est pas exposée, comme dans la formation masculine, aux altérations phonétiques nécessitées par sa position à la fin du mot ou devant Vs de flexion. Tandis que le postverbal masculin s'éloignait ainsi davantage du verbe dont il était dérivé, le rapport était gardé bien plus intime et plus visible, quand le postverbal était de la formation féminine. Il nous semble que c'est là un fait qui est assez important et qui peut expliquer, dans une certaine mesure, le développement dont nous parlons^ {Les substantifs postverbaux, p. 106).

550. Doublets. Dans beaucoup de cas on a tiré du même verbe deux substantifs de genre différent. La langue moderne a gardé très peu de ces doublets. Ordinairement la forme féminine disparaît devant la forme masculine; mais l'inverse peut aussi avoir lieu, et enfin toutes les deux formes peuvent disparaître (conjur — conjure, déport — déporte, pens — pense, etc.).

P La forme masculine a été conservée des doublets suivants: accord — accorde, affust — affuste, amas — amasse, arrest —

arreste, babil — babille, cri — crie, délai — délaie, destin — destine, détour—détourne, écart— écarte, éclair — éclaire, éclat — éclate, emprunt — emprunte, heurt — heurte, oubli — oublie, plor — plore, regard — regarde, repos— repose, etc.

2^ La forme féminine a été conservée des doublets suivants: comant — comande, demant — demande, excus — excuse.

3^ Conservation des deux formes: débit — débite (vente des papiers timbrés), gain — gagne (action de gagner), galop — galope (employé surtout dans la locution à la galope).

551. Changement de genre. Un petit nombre de mots présentent des irrégularités dans le genre. Quelques masculins sont devenus féminins grâce à un changement de sens: garde, guide (§ 710); ou de terminaison: apostille (§ 694); ou enfin grâce à l'influence de l'e final: délivre, encombre, encontre, erre, offre, relâche, rencontre (§ 701), et sporadiquement reproche. Quelques féminins passent au masculin sans qu'on voie bien pourquoi: doute, jeûne.

Apostille, tiré de apostdler. On disait d'abord un apostil; puis, l'influence de postille amène un changement de forme: un apostille, et ensuite un changement de genre: une apostille.

Délivre est primitivement masculin et ce genre s'est maintenu jusqu'à nos jours malgré beaucoup d'hésitations. Plusieurs grammairiens comme Nicot, Cotgrave, Furetière, Th. Corneille lui ont attribué le genre féminin, probablement à cause de Ve final.

Doute. Les mots correspondants des autres langues romanes (it. dotta, esp. duda, port, duvida) sont féminins, et il faut supposer que tel a été le genre primitif aussi en français, bien qu'il ne ressorte pas clairement des plus anciens exemples. Au XIV^ siècle on dit indubitablement la doute; au XV^ siècle on commence à hésiter entre le doute et la doute, et cette hésitation dure jusque dans le XVIP siècle. Vaugelas décide qu'il faut toujours dire le doute {Remarques, I, 407).

Écoute. On a dû dire primitivement une écoute pour désigner l'action d'écouter et la personne qui écoute; ce dernier emploi a amené sporadiquement un changement de genre. .Encombre, dont Ve final est une voyelle d'appui, est originairement masculin et il l'est resté jusqu'à nos jours malgré quelques hésitations.

Encontre. Comme le précédent ce mot est originairement du masculin (voir Godefroy), mais le genre féminin apparaît déjà au XIIP siècle dans la locution hone encontre (voir Littré) qui finit par remplacer bon encontre.

Erre (vfr.) ou eire, oire, vient du verbe errer (i te rare); on a dit d'abord un erre; au cours du moyen âge on trouve aussi sporadiquement une erre et le genre féminin l'emporte. Bel erre, bon erre devient belle erre, bonne erre, tandis que grant erre reste sans changement.

Garde, voir § 710.

Guide, voir § 710.

Jeûne. Ce mot était au moyen âge des deux genres, sans qu'il soit possible de décider lequel des deux est le primitif; mais il paraît probable qu'on a dit d'abord la jeûne. Depuis 1500 environ on ne dit plus que le jeûne.

Manque est ordinairement du masculin, ce qui peut s'expliquer par l'influence de l'it. manco. Le genre régulier serait le féminin, et la manque se dit en effet comme terme militaire et argotique et dans quelques patois.

Offre était masculin au moyen âge et on le trouve encore dans Racine {Bajazet, III, se. 7).) et quelques auteurs du XVIP siècle avec ce genre. Vers la fin du XV^ siècle on commence à hésiter entre un offre et une offre; Palsgrave donne les deux genres. Vaugelas (1648) décide: ^ Offre est toujours féminin, une belle offre, et non pas un bel offre<{. (Remarques, II, § 416).

Relâche est sans doute originairement un masculin ; Vaugelas critique les auteurs qui en font un féminin (Remarques, I, 97). Cependant c'est le genre féminin qui l'a emporté dans la langue moderne; il est vrai que les dictionnaires attribuent à notre mot les deux genres, mais M. L. Clédat observe: »Le mot relâche, en dehors de la langue maritime, s'emploie rarement avec l'article, si bien que son genre n'apparaît pas. Mais, quoi qu'en disent les dictionnaires, on dirait plutôt sans aucune relâche que sans aucun relâche. Ce mot doit être classé, sans exception, parmi les féminins* (Grammaire raisonnée, § 230).

Rencontre était masculin au moyen âge, il est féminin maintenant; le genre féminin apparaît au XVP siècle, et on hésite longtemps entre un rencontre et une rencontre. Vaugelas décide: »En quelque sens qu'on l'employé, il est toujours féminin « (Remarques, I,.p. 74).

Reproche est resté masculin malgré quelques hésitations; Malherbe écrit à plusieurs reprises une reproche, mais c'est surtout au pluriel qu'on l'a fait féminin. Vaugelas remarque: ^On dit toutesfois au pluriel, à belles reproches, de sanglantes reproches, et en ce nombre il est certain qu'on le fait plus souuent féminin que masculin. Mais quand on le fera par tout masculin, on ne peut faillir. « (Remarques, l, 97).

Reste était régulièrement féminin au moyen âge; on disait à toute reste ou à toutes restes encore au XVI I^ siècle. Le changement de genre est peut-être le résultat d'une confusion avec la forme verbale reste employée comme substantif (cf. § 657).

552. Signification. Les substantifs verbaux sont des »nomina actionis«, des »nomina instrumenti« ou des »nomina agentis«. Garde est d'abord Vaction de garder (un enfant mis sous bonne garde); il désigne ensuite ce qui sert à garder, que ce soit une chose (la garde d^uneépée) ou une réunion de personnes (la garde passe), et enfin celui ou celle qui garde (un garde royal, une garde négligente).

1^ Ordinairement les substantifs verbaux sont des noms abstraits exprimant l'action verbale toute pure chasse, échange, effort, hausse, frappe, nage, etc.; ou le résultat de l'action verbale: aveu, babil, cri, exploit; un état d'âme: dégoût, effroi, mépris; ou une situation: embarras.

2^ Les substantifs verbaux peuvent devenir des »nomina instrumenti« : le nom de l'action est transporté à l'instrument à l'aide duquel on fait l'action: batte, biffe, époussette, épuise, étire, fraise, gratte, perce, pince, presse, sonde, etc.; ce sont presque tous des termes techniques et de création récente.

3^ Dans quelques cas les substantifs verbaux deviennent des »nomina agentis* : le nom de l'action est transporté à celui qui accomplit l'action. En voici quelques exemples pris à la vieille langue: avise (avertissement, jugement; vedette), cerche (recherche ; patrouille, espion) ; crie (cri ; crieur) ; escoute (attention, surveillance; surveillant). Pour d'autres mots nous ne trouvons que la signification de personne : guie (conducteur), huche (crieur), regarde (gardien), veille (veilleur).

La langue moderne en offre peu d'exemples: garde, guide; remarquez que dans ces derniers mots le changement de sens est accompagné d'un changement de genre (comp. § 707 ss.).

553. Concurrence de formes. Nous allons donner quelques exemples qui montreront la dérivation régressive aux prises avec la dérivation suffixale. C'est ordinairemeet la dernière qui l'emporte.

P Beaucoup de substantifs postverbaux ont disparu devant des formes dérivées à l'aide d'un suffixe. Les suffixes vainqueurs sont -ement^ -erie et surtout -ation. Des dérivés en -ation ont remplacé acuse, apreci^ compense, consulte, dénonce, diffame, exhorte, interroge, lamente, objurgue, proclame, prononce, proteste, restor, tente. Des dérivés en -ement ont remplacé depouil, empesche, entrelace, eslonge, renseigne. Des dérivés en -erie ont remplacé mocque, raille, triche, trompe.

2^ Le phénomène contraire est excessivement rare. Citons dispute qui a remplacé les anciennes formes disputaison, disputation. •

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