CHAPITRE I
REMARQUES GENERALES
554. Les mots composés se divisent en deux groupes principaux selon le rapport qui existe entre les éléments composants.
1^ Les éléments composants sont dans un rapport de coordination comme dans helle-fille, vinaigre, chou-fleur, contreappel, arrière-boutique, etc.
2^ Les éléments composants sont dans un rapport de subordination comme dans hôtel-Dieu, chef-d'œuvre, perce-neige, contrepoison, etc.
Remarque. Comme base de notre division des mots composés nous avons choisi le rapport syntaxique qui existe entre les éléments composants. Cette division nous paraît justifiable au point de vue théorique et pratique: vinaigre, chou-fleur, contre-appel s'analysent d'une tout autre manière que hôtel- Dieu, perce-neige, contrepoison. Les deux groupes se comportent aussi différemment pour le pluriel (II, § 327 ss.) et pour le genre.
555. A. Darmesteter distingue entre la composition apparente ou juxtaposition et la composition propre ou composition elliptique. Et il explique: »La juxtaposition consiste dans la réunion de deux ou plusieurs termes groupés d'après les lois ordinaires de la langue sans violence faite à la syntaxe, sans ellipse, et qui, par suite d'un usage fréquent, à la longue, ont fini par effacer les images de leurs déterminés et déterminants
dans l'unité d'une image simple: pomme de terre, arc-en-ciel, gendarme, vinaigre, ferhlanc. La composition propre, au contraire, est une union intime de mots dont le rapprochement a sa raison d'être dans l'ellipse : hôtel-Dieu, timbre-poste, bateaumouche, chou-fleur, arrière-cour, porte-feuille, etc.« Cette manière de voir nous satisfait médiocrement, et voici pourquoi:
P Sans nier l'existence d'une composition elliptique, nous croyons que A. Darmesteter a exagéré l'importance de l'ellipse et qu'il en a abusé. Dans l'introduction au Dictionnaire Général nous lisons: »Dans les composés du type arrière-cour, l'ellipse est très apparente; le composé arrière-cour s^analyse en cour qui est arrière ou cour darrière« (§ 202). C'est la même théorie qu'il avait soutenue dans la Formation des mots. Mais dans le Cours de grammaire historique il dit: »Dans arrièrecour on n'est point parti de cour qui est en arrière, mais on a rapproché les deux images cour et arrière et on les a fondues aussitôt dans une expression unique : arrière-cour (III, 41 — 42). Cette manière de voir nous paraît bien plus juste ou, pour mieux dire, la seule juste. L'explication d'arrièrecour par cour (qui est en) arrière ne nous renseigne pas sur l'origine du composé; ce n'est qu'une explication grammatical après-coup. On pourrait aussi bien expliquer barque à Caron par barque (qui appartient) à Caron. Il n'y a naturellement aucune ellipse dans ce terme; il n'y en a pas non plus dans arrière-boutique^ c'est une composition directe, une combinaison qui présente le même caractère que surpoids, sous ferme, recoin, etc.
2^ Selon Darmesteter nous aurions dans vinaigre, bonhomme, petits- enfants une composition d'une nature très différente de celle que nous trouvons dans chou-fleur, bateau-mouche, caféconcert. C'est peu admissible. Nous avons dans les premiers exemples comme dans les derniers tout simplement une combinaison de deux mots coordonnés, un déterminé suivi d'un déterminant: vinaigre est à l'origine du vin qui est aigre, comme chou-fleur est un chou qui en même temps est fleur. Le déterminant peut indifféremment être un adjectif ou un substantif; cela ne change rien au caractère de la combinaison. Et d'ailleurs, où serait dans chou-fleur la violence faite à la syntaxe? Les substantifs s'emploient couramment comme déterminants d'un autre substantif: un ton canaille, une aven-
tare farce, une ville moyen âge, etc., etc. (comp. § 641). Ces expressions sont aussi claires que correctes ; elles ne contiennent pas d'ellipse et pas de faute contre la grammaire.
3° Quant au sens des mots composés Darmesteter remarque: »Dans la juxtaposition le nom composé n'offre pas plus d'idées à l'analyse que chacun des termes qui le composent, dans la composition elliptique il offre une idée nouvelle que l'on ne pourrait retrouver dans les éléments pris à part.« Comment concilier ces assertions avec les faits? Vinaigre n'est plus du vin aigre mais un produit de la fermentation acide du vin; bonhomme n'est plus un homme bon, mais un homme âgé ou simple d'esprit; donc, ces deux composés présentent bien une idée que n'indiquent pas les termes composants. Et comme bateau-mouche est tout simplement un bateau qualifié de mouche, où est donc l'idée nouvelle qui ne se retrouve pas dans les éléments pris à part?
556. Soudure. Quant à la forme extérieure sous laquelle se présentent les mots composés, ils se divisent en trois groupes :
1^ Dans quelques mots, ordinairement de date ancienne, les éléments composants se sont soudés complètement; le mot composé se présente ainsi sous l'aspect d'un mot simple. Exemples: aubépine, bonheur, bonhomme, bonjour, bonsoir, entresol, ferblanc, gentilhomme, hautbois, malheur, passeport, saindoux, vinaigre. Parfois la soudure a amené différents changements graphiques et phonétiques du premier élément. Exemples: Bavolet (pour basvolet; cf. I, § 463,3); béjaune (pour bec jaune); chaqueue (pour chat queue); chégros (pour chef gros); faufil (pour faux fil); gendarme (pour gens d'arme); licou (pour lie cou; I, § 271,2); maltôte (pour maie tôte; cf. I, § 342) ; morfd (pour mort fil) ; pivert (pour pic vert) ; verjus (pour vert jus).
Remarque. Il est parfois curieux d'observer comment un mot simple peut être remplacé par un mot composé dont les éléments se soudent de sorte que le mot composé devient simple à son tour. Le latin meridies qui se présente comme un mot simple, est en fait un mot composé, une combinaison d'un adiectif avec un substantif: meridies < medi die s. Le mot n'a été conservé qu'en italien: merigge, meriggio. Dans les autres langues romanes il a été remplacé par une nouvelle combinaison qui le décompose pour ainsi dire. Dans le glossaire de Reichenau meridiem est remplacé
par diem médium qui se retrouve en français avec un autre ordre des deux éléments: mi di, d'où midi, qui est maintenant regardé comme un mot simple.
2^ Ordinairement les éléments composants s'unissent à l'aide d'un tiret: arc-en-ciel, bas-relief, chauve-souris, chef-d'œuvre, lieutenant-colonel, prête-nom, tête-à-tête.
3^ Enfin on a aussi des mots composés dont les éléments ne sont pas graphiquement unis: aide de camp, bas bleu, bon mot, chemin de fer, hôtel de ville, moyen âge, petit pois, pomme de terre, etc. Sur l'emploi arbitraire du tiret dans les mots composés, Yoir I, § 108.