‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 81 sur 125 · COORDINATION · texte numérisé non relu

COORDINATION

557. Dans les composés par coordination entrent des substantifs, des adjectifs, des pronoms et des adverbes. Nous allons examiner les combinaisons suivantes: Substantif-)- substantif, substantif -f- adjectif, adjectif -f substantif, pronom -\~ substantif, adverbe 4- substantif, adjectif + adjectif.

558. Substantif -f substantif. Ces composés se divisent en deux groupes selon la place du déterminant; ordinairement il suit le déterminé; il ne le précède que dans quelques cas exceptionnels.

P Le déterminant suit: Bateau-mouche, café-concert, cartelettre, cerf-cochon, chou- fleur, commis-voyageur, fille-mère, laurierrose, papier-tenture, etc.

2^ Le déterminant précède: aide-bourreau, aide-chirurgien, chef-lieu, coq-héron, maître-autel (comp. II, § 425), mère branche, mère patrie, etc. Sur la formation du pluriel de ces mots, voir II, § 330.

3^ Dans quelques cas assez rares les deux substantifs ont absolument la même valeur et aucun d'eux ne peut être désigné comme le déterminant de l'autre. Les éléments de ces composés sont ordinairement abrégés. Le langage chimique en offre plusieurs exemples que nous avons étudiés dans la Phonétique (I, § 527, i). Ajoutons le mot maillechort, composé fait arbitrairement avec les premières syllabes de Maillot et Chorier, noms de deux ouvriers lyonnais qui imaginèrent cet alliage.

4^ Des composés tautologiques se présentent dans quelques cas où un substantif français se combine avec un substantif synonyme étranger. On peut entendre un valet-groom, une logebox. Cominge, sous Louis XIV, appelait une rue »rue Rose Street<.< (Jusserand, Shakespeare en France, p. 96).

559. Les composés par apposition sont extrêmement nombreux dans la langue moderne : article-réclame, bicyclette-tandem, canne-parapluie, couteau-revolver, guide-interprète, mot-idée, perruquier-coiffeur, sabre-baïonnette, voiture- annonce, voiture-lit, etc. Victor Hugo aimait à accoupler ainsi des noms dont le second sert d'épithète au premier. On trouve dans ses poésies un homme-chèvre, une maison-tanière, un temple-sépulcre, un pontifebourreau, un prêtre-monarque, un palais-prison, un astre-roi, un rocher-hydre, etc. Beaucoup d'auteurs ont suivi son exemple. On trouve dans Flaubert des âmes-cyprès, un homme-parole, un homme-plume. Bourget emploie un millionnaire manœuvre (Voyageuses, p. 68), un homme-dollar (ib., p. 299); A. France, un homme-bouc (Le puits de Sainie- Claire, p. 18).

560. Adjectif + substantif. Dans cette combinaison l'adjectif peut précéder le substantif ou le suivre.

P L'adjectif précède le déterminé: basse-cour, beaux-arts, belle-fille, bonhomme, bonheur, chauve-souris, demi-monde, fauxfuyant, franc-archer, gentilhomme, haute-cour, libre-penseur, malheur, milieu, minuit (autrefois mie nuit; voir I, § 271, 2), moyen âge, petit-maître, petits- fours, plafond, tiers état, vif-argent, etc. Ajoutons similor, où un adjectif latin (similis) est combiné avec un substantif français.

2^ L'adjectif suit le déterminé: amour-propre, chat-huant, coffre-fort, eau-bénite, eau-forte, état-civil, fait divers (comp. II, § 363), feu follet, huis clos, mainmorte, saindoux, sang froid, vinaigre. Ajoutons cfz/n a ne/? e (dies domenica), outarde (avis tarda), vimaire (vis major).

561. Pronom + substantif. L'adjectif possessif est le seul pronom qui puisse faire corps avec le substantif. Dans ces combinaisons, assez peu nombreuses, on perd vite la notion de l'existence propre des deux éléments; elles arrivent à former des entités et on peut les faire précéder par un article

ou un pronom, même un pronom possessif. Voici les mots qui présentent la combinaison d'un pronom possessif avec un substantif: Monsieur, madame, mademoiselle, monseigneur, messire, Notre-Dame, Notre-Seigneur. Nous avons déjà examiné le pluriel de ces mots (II, § 328); nous nous contenterons ici d'ajouter quelques remarques sur leur emploi au singulier:

Monsieur. Pour ce mot la soudure est complète: un monsieur, ce cher monsieur, mon bon monsieur, son monsieur Trissotin, etc.

Madame. — Pour ce mot et le suivant la soudure est moins complète. On dit bien chère madame, même ma chère madame, et Paul Hervieu écrit: Les hommes n'ont pas voulu nous dire comment s'appelait sa madame (Peints par euxmêmes, p. 86). Mais on hésite devant une belle madame qui appartient plutôt au parler badin.

Mademoiselle. — On dit chère mademoiselle, mais ma chère demoiselle.

Notre-Dame. — Il y a trois déesses de la tristesse; elles sont nos Notre-Dame des Tristesses (Ste-Beuve, Charles Baudelaire, p. 69). Voici ma Notre-Dame à moi (Hernani, III, se. 3).

Remarque 1. Il faut encore citer les mots curieux ma mie (pour m'amié) et m'amour, où se trouve l'ancien féminin du pronom possessif; nous les avons étudiés dans la Morphologie (II, § 547).

Remarque 2. Dans les parlers locaux on rencontre plusieurs autres cas de soudure. En patois lillois on dit notre monfré, pour notre frère, et une petite chanson belge commence ainsi: »I1 m'a emmenée chez sa matante^ (comp. E. Deschanel, Les déformations de la langue française, p. 51). Cette soudure du pronom possessif avec le substantif est assez répandu dans le belge actuel, où l'on entend dire une matante, ma matante, ta matante, mon mononcle et une masœur (dans le sens de religieuse).

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