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PRÉPOSITION ET COMPLÉMENT

50. Une préposition introduit toujours un régime. Ce régime peut être un nom (nom de nombre, pronom): travailler pour sa famille, ou un infinitif: travailler pour vivre, rarement un gérondif: dès en arrivant. Le régime peut aussi être plus compliqué; il peut être un groupe prépositionnel: pour dans quinze jours, et il peut être toute une phrase: pour quand vous serez grand. Dans les paragraphes suivants nous allons examiner les questions multiples et très variées qui se rattachent à l’étude des rapports entre la préposition et son complément.

Remarque. Dans le langage militaire actuel, la préposition se supprime parfois. Nous rappellerons des expressions telles que commandant au 9ém « Chasseurs, colonel du 1er Cuirassiers; comp. au point de vue enseignement.

51. Préposition -f- nom. Examinons d’abord la question du cas. En latin classique, le régime de la préposition se mettait soit à l’accusatif, soit à l’ablatif: post eum diem, ante oculos, sine metu, cum diis immortalibus, etc. En latin vulgaire, où la déclinaison avait subi de graves pertes, l’accusatif seul était employé: cum fdios suos (voir II2, § 230). Cet état de choses se retrouve en ancien français, où le cas régime est normalement employé après les prépositions: par commandement Deu, contre son seignour (voir V, § 96). A la fin du moyen âge, le cas sujet disparaît, et les noms ne présentent plus qu’une seule forme aux deux nombres, et cette forme sert indifféremment de sujet, de régime direct et de régime prépositionnel. Seuls quelques pronoms ont gardé une forme spéciale pour le régime.

52. Dans la vieille langue, quelques prépositions étaient parfois suivies du nominatif. Voici les cas principaux:

1° Dans le cas où entre (§ 105) et son régime fonctionnent comme sujet, le régime, surtout s’il est un nom, peut être mis au cas sujet; comp. V, § 95,2.

2° Le cas sujet pouvait également s’employer après fors, si son régime était le complément d’un sujet. Ex.: Ne nuis fors Dampnedeus ne m’en puel estre mire (Vie de saint Thomas, v. 1570). Nel set nus homs . . . Fors mes aieus ( Orenge , v. 1400).

3° Il faut aussi rappeler que estre tenuz por (à), soi tenir por (à) et quelques autres constructions analogues sont suivies du nominatif. Ex.: Vo doi frere, ki sont tenu A mescreant et a félon (Vrai Aniel, v. 147). Car il ne volent estre tenu pur desleal (Vie de saint Thomas, v. 2835).

4° Notons aussi le tour moderne être à ta et à toi. Des cas analogues s’observent en espagnol, où l’on trouve entre mi padre y yo, entre tu y yo, todos contra yo, yo contra todos.

53. Préposition -f- groupe prépositionnel. Le régime introduit par une préposition peut aussi être un nom régi luimême par une autre préposition, ce qui amène la juxtaposition de deux prépositions qui pourtant ne forment pas une préposition composée; tout comme on dit c'est pour demain, on dit aussi c’est pour dans vingt-huit jours ; comp. dès l’aube et dès avant l'aube. Il faut se rappeler que le groupe prépositionnel forme une unité phonétique (§ 56) et c’est pourquoi il peut être à son tour introduit par une préposition. Un tel usage existait déjà en latin vulgaire. Dans la »Peregrinatio Aetheriae ad loca sancta«, texte de la fin du IVe siècle, on lit: In eo ergo loco de inter montes exiuimus redeuntes (chap. VI, 3). Nous retrouvons le même usage dans la vieille langue, où l’on disait par ex. par devers un jardin (Aucassin et Nicolete, 4, 20); mais il était peu commun. Des exemples isolés s’observent chez les classiques: Ils ont vu tout cela de sur une éminence (Corneille, Suite du Menteur, III, sc. 4). Et les sergents et les procès Et les créanciers à la porte Dès devant la pointe du jour (La Fontaine, Fables, XII, n° 7). La locution rayez cela de vos papiers, dont se sert

Alceste (Le Misanthrope, v. 8) existait aussi sous la forme rayez cela de sur vos papiers ou rayez cela de dessus vos papiers.

54. La construction que nous venons de signaler est actuellement plus générale qu’autrefois et s’observe surtout après pour et devant chez; elle semble issue de la langue parlée. En voici quelques exemples:

A. Ex.: Je vous dis: à dans vingt-huit jours, puisque je pars ce soir pour Rouen (G. Feydeau, Occupe-toi d'Amélie, I, sc. 7).

De. Ex.: Il est venu dans la maison ici en quittant de chez un vieux maître (Tristan Bernard, On naît esclave, I, sc. 2). Sur quitter de, voir V, § 33,5. Joseph ne lève pas les yeux de sur les miens (O. Mirbeau, Journal d'une femme de chambre, p. 234). La combinaison de sur existait déjà au XVIIe siècle (voir § 53), et elle est restée dans la langue familière; on entend de nos jours tes maisons de sur la place. La guerre mondiale a fait naître les deux combinaisons d’avant-guerre et d’ après-guerre.

Remarque. Il faut bien distinguer les combinaisons citées des prépositions composées d'après, depuis, derrière, dessous, dessus, vfr. dessur, dans lesquelles de est à regarder comme une sorte d’intensif. Ainsi d’après s’analyse d’une tout autre manière dans peindre d’après nature que dans la France d’après-guerre.

Dès. Ex.: Le développement a commencé dès avant la période historique du latin (A. Meillet). Le vœu . . . formé dès avant le berceau (Sully Prudhomme, Le Signe).

Devant. Ex.: Or, comme un jour je remontais la rue des Martyrs, et passais devant chez le bottier (Xanrof, Juju, p. 129).

Par. Ex.: Si, en vous en allant, vous passiez par chez ma mère (P. Hervieu, La course du flambeau, III, sc. 7).

Pour. On rencontre souvent dans la langue écrite, aussi bien que dans la langue parlée, des constructions comme les suivantes: C’est pour dans quinze jours. On prépare pour après la guerre une manifestation éclatante. J’ai du dévouement pour jusqu’à la mort. Exemples littéraires: Un pécule . . . que Guilhem plaça . . . pour jusqu’à son retour (Villiers de lTsle-Adam, Contes cruels, p. 104). Si c’est ... la fortune qui vient à vous pour dans un laps de temps assez court (Hervieu, La course

du flambeau, IV, sc. 5). Nous étions en route pour chez nos cousins inconnus (P. Loti, Le roman d'un enfant, p. 175). Je leur avais remis, pour jusqu’à la fin de chaque bail, toutes leurs redevances en volaille (G. de Maupassant, Contes du jour et de la nuit, p. 303). C’est pour dans huit jours (P. Bourget, Nouveaux pastels, p. 150). C’est pour après mon mariage, ces petites fêtes («/., Cosmopolis, p. 186).

Remarque. Des constructions analogues se trouvent souvent chez les auteurs espagnols modernes: Se escurriô de entre los brazos de su amigo. Se escabullô por entre los dedos. Venta un hombre de hacia la ciudad. Su conducta para con sus hijos es muy paternal.

55. Préposition -f- proposition. Une préposition peut enfin introduire toute une proposition. Ce phénomène est pourtant peu général, et il faut ordinairement que les membres de phrase forment une entité bien déterminée, comme dans les passages suivants, où la proposition est devenue une locution figée. Ex.: Vêtu d’on ne sait quoi, mais propre sous ses hardes (J. Richepin, Le mot de Gilliourg). Il venait d’on ne savait où, il émergeait d’on ne savait quelles ténèbres (H. Bordeaux, dans Revue Bleue, 1902, I, 14). Écrivains d’il y a cinquante ans (P. Bourget, Mensonges, p. 137). En dehors de ce cas spécial, il faut noter ce qui suit:

1° Pour introduit parfois, dans la langue moderne, une proposition de temps, commençant souvent par quand. Ex.: Sœur Marie-Bernard, vous me garderez une petite place près de vous, pour quand je mourrai (Zola, Lourdes, p. 585). La Marmara paraissait aujourd’hui doucereusement tranquille et pensive, au soleil de ces derniers beaux jours d'été, comme si elle méditait déjà ses continuelles fureurs et son tapage de l’hiver, pour quand recommencerait à se lever le terrible vent de Russie (P. Loti, Les désenchantées, p. 259). Je réservais ça pour quand tu serais grand (H. Lavedan, Les beaux dimanches, p. 288). Il y en a Ides chansons] pour tout. Il y en a pour quand tu es triste, et pour quand tu es gai; pour quand tu es fatigué, et que tu penses à la maison qui est loin (R. Rolland, Jean-Christophe. L'aube, p. 176). Ce tour, très employé dans la langue parlée, se rencontre déjà au grand siècle. Ex.: Est-ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n’aurez plus de jambes (Molière, Le Bourgeois gentil-

homme, III, sc. 3)? Pour quand j’irai à la campagne (Mme de Sévigné). Dans la langue moderne pour peut aussi régir une proposition conditionnelle. Ex.: J’cwais écrit sur ma bible de poche l’adresse de mes parents pour si on trouvait mon corps. J'ai pris mon parapluie, pour s’il allait pleuvoir. En Suisse on dit couramment voilà pour s’il vient (= en cas qu’il vienne).

2° De. Ex.: Mon costume de quand j’étais en place (R. Martin du Gard, Les Thibault. La belle saison, p. 183).

3° Selon. On lit dans A. Dumas fils: Ils n’ont pu l’empêcher de se maintenir: c’est selon comment ils ont été élevés (Les Idées de Mme Aubray, I, sc. 5). Ce tour semble rare.

4° Une préposition peut introduire une proposition relative: Etre puni par où on a péché. Comp.: A qui venge son père il n’est rien impossible.

Remarque. Des constructions analogues s’emploient beaucoup en espagnol moderne, surtout dans la langue parlée: Tomo mis disposiciones para cuando llegiie la muerte. Pienso en si la vieja me habria visto. Una calderetilla con agua por si acostùmbraba afeitarse.

56. Soudure. La préposition et son régime forment ordinairement une unité phonétique et sémantique (comp. V, § 125). Nous citerons comme exemples les groupes suivants: à outrance, en prison, par hasard, au petit bonheur, à bras ouverts, dans une heure, sans appui, en été, chez eux, sous une lampe ; la liaison de la consonne finale qui a lieu dans les derniers exemples souligne fortement l’unité phonétique des groupes. Dans beaucoup de cas la préposition et son complément se sont soudés si étroitement qu’ils forment un tout absolument indivisible; ils fonctionnent comme exclamations et comme adverbes. Ex.: Au secours, au feu, pour cause, avec ça, par exemple, à d’autres , en effet, au fur et à mesure, en fin de compte. Comme on le voit, toutes ces locutions ont gardé, malgré leur unité indéniable, l’orthographe traditionnelle; il serait peut-être plus pratique d’écrire quelques-unes d’entre elles en un mot (comp. pourtant, debout, partout, surtout, dorénavant). Dans quelques cas spéciaux le groupe prépositionnel peut fonctionner comme sujet d’une phrase: Jusqu’au chien prenait part au bonheur de la famille (Bernardin de Saint- Pierre).

Remarque. Vu l’étroit lien qui unit la préposition à son complément, un vers ne peut pas finir avec une préposition; en tout cas, un tel enjambement ne se rencontre que dans quelques cas tout à fait isolés où le poète vise un but spécial de crânerie ou de sans gêne comme dans les vers suivants: On est puni par un regard très sec, Lequel contraste, au demeurant, avec La moue assez clémente de la bouche (P. Verlaine, Les fêles galantes). Puis cela devient de l’Amour: Finalement on en a pour Toute la vie (Xanrof, Éternelle bêtise).

57. Une fusion peut avoir lieu entre une préposition (de, à, en) et le mot suivant: ]>lus d'une heure, l'atelier d'Antoine , le repentir du criminel, etc. (voir II2, § 500 ss.). Cependant la fusion n’a pas lieu toutes les fois que l’on veut garder intact le complément de la préposition; dès les plus anciens textes, l’hiatus est toléré surtout devant un nom propre. Ex.: De Hostedun evesque en fist (St. Léger, v. 48). La langue moderne connaît aussi de tels hiatus d’ordre logique. Nous avons noté: Les ateliers de Edouard Guillaume. Prologue de i>Un Aventurier «. De une heure à deux. La messe de une heure. Les écoles primaires avaient plus de un million d’élèves. On a prescrit l'emploi de un à quatre milligrammes de chlore. Un nouvel emploi de vont. Exemples littéraires: Ce fut donc aux cris de: Vive la Commune! de: A bas Trochu! . . . que fut faite la journée du 31 octobre (D’Hérisson, Journal d'un officier d'ordonnance, p. 219). Les soldats se rangent; le caporal, de la main, fait signe de »en avant« (Porché, Les Butors et la Finette, p. 98). Cet usage est devenu assez général aujourd’hui; on l’observe dans les annonces, sur les affiches et les placards. Ex.: M. X, auteur de »Le Coupables Une adaptation cinématographique de »Le Ventre de Paris«. Le succès de »Les Corbeaux«. Beaucoup de grammairiens protestent énergiquement contre cet usage; ils demandent qu’on ne regarde pas un titre comme un corps étranger dans la syntaxe de la phrase où il se trouve, et ils veulent qu’on dise: Une adaptation théâtrale des «Dieux ont soif«, et: Je me suis délecté aux «Oiseaux s’envolent«. Il est peu utile, croyons-nous, de donner des règles absolues; c’est le tact linguistique qui doit, dans chaque cas, trancher la question. Il est indéniable que la fusion de la préposition avec le complément peut parfois offrir des inconvénients; c’est pourquoi il faut préférer adaptation cinégraphique de > Le Ventre de

Paris «, qui conserve le titre intégral, à adaptation du Ventre de Paris.

Remarque. Les pronoms personnels le et les ne se contractent jamais avec la préposition; on dit j’ai promis de le faire, il pense à les remplacer, etc. Cette particularité n’existait pas au moyen âge; voir plus loin § 61, Rem.

58. Tmèse. Nous avons dit que la préposition et son complément forment groupe; ajoutons ici que le complément, s’il est substantif, peut être précédé non seulement d’un ou de plusieurs adjectifs, mais aussi de tout groupe de mots fonctionnant comme adjectif; on dit ainsi: Il avait pu se permettre quelques semaines de villégiature, grâce à je ne sais plus quel prix en espèces obtenu dans je ne sais plus quel concours. Il est curieux d’observer que l’usage moderne admet aussi l’intercalation d’un adverbe ou d’un complément cir constanciel entre la préposition et le mot qu’elle régit; cet adverbe ou ce complément peuvent ou bien souligner le régime prépositionnel ( après surtout la manière dont il s’est conduit), ou bien lui apporter une détermination particulière (lieu, temps, etc.).

Remarque. En danois, le complément doit suivre immédiatement la préposition ( med to perlerader om halsen), et il est impossible de les séparer par un déterminatif adverbial (med om halsen to perlerader). Cependant la tmèse se trouve parfois dans le style poétique; l’effet produit peut être tout à fait comique, comme dans ce passage d’Oelilenschlager : Og som jeg gik og saa mig om Forbi jeg Apothekel kom ( Fiskeren ).

59- Nous examinerons d’abord la préposition avec, qui, dans la langue moderne, est souvent séparée de son régime, non seulerfient par un simple adverbe, mais aussi par toute une longue série de mots, et même une proposition. Voici des exemples de ce tour qui remonte au milieu du siècle passé: Avec, au préalable, excuse publique devant le portrait de Son Altesse (Stendhal, La Chartreuse de Parme, II, 16). Le château, tout blanc, Avec, à son liane, Le soleil couché (P. Verlaine, Œuvres complètes, I, 172; poème de 1872). Restant en somme dans une moyenne acceptable, avec toujours, à la fin de l’année, les prix de version (P. Loti, Le Roman d’un enfant, p. 216). Le pas [de danse] était compliqué singulièrement avec, de temps à autre, des bonds d’une vigueur prodi-

gieuse (id., Figures et choses, p. 145). Avec déjà tes yeux un peu étranges (H. Bataille, La Marche nuptiale, I, sc. 3). J’ai été heureuse de la retrouver avec un peu l’apparence de son rang et quelque égalité (ib., III, sc. 4). Les quatre grands murs sont restés debout, rouillés, avec, de place en place, des éboulements (Daudet, Robert Helmont, p. 28). Avec, de temps à autre, une exclamation de M. Joyeuse (id., Le Nabab, p. 102). Avec enfin ce charme inexplicable (P. Bourget, Voyageuses, p. 91). -Le fait est qu’elle avait une invraisemblable robe jaune, terriblement jaune, d’un jaune d’œuf lamé d’or, avec, en travers, coupant l’épaule nue et se perdant à la taille, une énorme guirlande de coquelicots (Gyp, La Fée surprise, p. 68). Il avait un costume trop jeune avec, à la boutonnière, un bouquet trop gros ( ecid ., Leurs âmes, p. 126). Avec, aux joues, un peu plus de rose que de coutume ( ead ., Tante Joujou, p. 60). Avec encore du lait au bout du nez (ib., p. 18). Je ne sortirais pas avec, par négligence, un affront pas très bien lavé (Rostand, Cyrano de Bergerac, I, sc. 4). Un cadet, entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets miteux (ib., II, sc. 7). Tout était ou même semblait prévu, avec même une case vide pour des phénomènes inobservés (Romania, XXXVII, 287). Hélène, avec, soudain, sur son visage en larmes, une sorte d’éclairement joyeux (Géraldy, Aimer, III, sc. 2). C. Mendès a écrit en exagérant cette particularité: Des ténèbres vaguement azurées avec, eût-on dit, aux quatre coins, à la même hauteur et également distantes, quatre étoiles d’azur presque éteintes. Ce phénomène s’observe parallèlement dans T italien moderne, où l’on peut dire: Un ritratto con sotto il suo nome, una colonna con sopra una croce, con in cuore guetta solda tristezza, con suite labbra un sorriso, i capi dei Malcontenti , con alla testa il Giafferi e gli altri tre , etc.

Remarque. Le nouvel usage représenté par avec, aux joues, un peu de rose ne manqua pas de choquer et d’irriter les puristes (comp. III, § 9). En 1896, un collaborateur de la »Revue Rleue« (I, p. 351) donna aux jeunes auteurs le conseil ironique suivant: «Quand vous employez le mot avec, n’oubliez jamais de le séparer, par une proposition incidente quelconque, du complément qui l’accompagne. Ainsi: avec, à leurs fronts bas, des lueurs de sang! Si vous disiez: avec des lueurs de sang, vous témoigneriez par là que vous n’avez aucun sentiment de l’harmonie et du pittoresque modernes. Mais avec à, avec sur, avec devant est la marque irrécusable de votre

originalité. Avec, dans votre phrase, cela, vous pouvez vous présenter partout; vous êtes sacré et consacré maîtres.

60. Le phénomène que nous venons d’étudier s’observe aussi avec les prépositions à, après, dans, depuis, en, malgré, parmi, pour, sans.

A. Ex.: Son appel à toujours plus de documents (BSL, XXI, 260). Dans cette tournure, qui appartient au langage parlé, toujours plus peut être considéré comme une sorte de superlatif indécomposable.

Après. Ex.: Après le silence outrageux où Pauline s’enfermait, après surtout la manière inexpiable dont il l’avait exécutée (Bourget, La terre promise, p. 107).

Dans. Ex.: Tantôt il consiste dans, chez un homme, le désir d’être agréable à une femme, tantôt dans, chez une femme, le désir de ne pas être indifférente à un gentleman; et cela fait deux flirts très différents (Faguet, dans la Revue Bleue, 1902, 4 oct., p. 417). La tournure citée est une pure cacographie.

Depuis. Ex.: Depuis à peine cinq années (P. Loti, Les désenchantées, p. 101). Depuis déjà une semaine, la fièvre ne l’a pas quitté (J. et J. Tharaud, L’ombre de la croix , p. 196). Depuis déjà quelque temps (Daudet, L’évangéliste, p. 194). Depuis surtout le commencement du siècle ( Journal des Débats). Surtout le tour depuis déjà est fréquent.

En. Ex. : En à peine un peu plus de deux ans (A. Gide, L’immoraliste, p. 243). Cette tournure très hardie est peu employée.

Malgré. Ex.: Malgré, ici et là, un peu trop d’insistance (A. François, dans les Annales J.-J. Rousseau, 1909, p. 236).

Parmi. Ex.: Tandis que, seul, parmi, à jamais, la nuit sombre, Je maudissais l’aurore et je pleurais vers l’ombre (Henri de Bégnier, Le vase). Cet emploi semble tout poétique.

Pour. Ex.: Je suis, pour sans doute quinze jours, trois semaines au plus, à l'Asile national de Vincennes (Lepellelier, Paul Verlaine, p. 506). Nul besoin d’une grande perspicacité pour, sur ce front durci, lire comme sur un large écriteau: Il n’y a personne (Duhamel, Deux hommes, p. 209).

Sans. Ex. : On ne peut vivre ensemble, du matin jusqu’au soir, sans, au bout de quelque temps, se montrer comme on

est (R. Rolland, Annette et Sylvie, p. 225). Lorsque je relis Flaubert aujourd’hui, sans plus autant de révérence (A. Gide, dans La Nouvelle Ilevne française, 1922, p. 319). Sans pour eux de danger (Paul Bonnetain, L’Impasse, p. 112). La présence de la préposition de semble s’expliquer ici par l’influence d’une idée négative comprise dans sans et de l’analogie avec des tours comme sans faire de fautes (cf. § 25).

Remarque. Une intercalation peut avoir lieu au milieu d’une locution prépositionnelle. Ex.: A cause, un jour, d’une continuité sonore (C. Mendès). Comp. : Afin, si je tombais dans mes accès habituels, de n’être pas enterré (id.). Une dame française nous a écrit récemment: Je vous enverrai le livre afin, si vous le voulez bien, de vous faire connaître cet effort français pour aider à la diffusion de notre bonne littérature.

61. Dans le cas où la préposition introduit un infinitif, celui-ci doit suivre immédiatement la préposition: Il est revenu pour défendre ses droits. Un pronom personnel atone peut, bien entendu, précéder l’infinitif: Je suis revenu pour le défendre; il en est de même de la négation: J’ai promis de ne pas le dire. Autrefois un nom pouvait précéder l’infinitif, s’il était le régime direct; on disait dans la vieille langue pour ses brebis garder, pour home guarder de damage, etc. Au temps de la Renaissance encore, on trouve pour son pays défendre, pour un vers allonger, etc. La langue moderne a gardé geler à pierre fendre, sans coup férir, sans mot dire , sans bourse délier, à vrai dire, une bonne (un bon ) à tout faire.

Remarque. Dans la vieille langue le régime préposé (nom et article) se contractait avec la préposition; on disait ainsi avons envie ciel bourc prendre, avons envie dou faire, si s'acorderent al faire, etc. Des restes de cet usage existent encore au temps de la Renaissance. Ex.: Bien sçavons que tel l’oyson plume Qu’au menger n’est pas invité (Fournier, TFAR, p. 69). Je m’esbahis, au vrai narrer, que . . . (ib., p. 391).

62. On constate parfois, dès le moyen âge et jusqu’à nos jours, l’intercalation d’un adverbe, d’une locution adverbiale ou d’une incidente entre la préposition et l’infinitif. Dans son » Traité de versification française «, L. Quicherat a recueilli un certain nombre d’exemples de notre phénomène qu’il regarde comme une licence poétique. Pour la vieille langue, il cite des phrases telles que pour à Saint-Jacque aller . L’intercalation se retrouve chez les poètes de la Renaissance».

qui risquent pour sur mon dos la prendre. Voici une série chronologique de passages, principalement en prose, qui montrent tous la même intercalation. Ex.: M. de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant en bonne compagnie à souper, avoir remis à lire un advertissement (Montaigne, II, chap. 4). Pour sous ton etendart rompre les Sarasins (Garnier, Brctdamante, v. 32). Nous voulions courir . . . pour au moins lui dire adieu (P. Loti, Aziyctdé, p. 37). Pour brusquement surgir en plein ciel (Lavedan, Sire, p. 178). Pour, de là, me rendre en Palestine (C. Mendès). I, 'ingrat vous reviendra. Il est vrai que ce sera pour, après quelque repos, repartir (F. de Miomandre, Écrit sur de l eau, p. 12). Désormais il suffira de demander pour, dans l’instant, obtenir (P. Chak, dans Revue des Deux-Mondes, 1er janvier 1926, p. 149). J’ajoute un exemple trouvé dans une chanson populaire, »Le soulier déchiré« Faut aller trouver le curé Pour dans un an nous marier (Ulrich, Franzôsische Volkslieder, n° 144). Dans le passage suivant, J. Richepin s’est évidemment amusé à exagérer ce phénomène: Simple avis pour, quoique écrit en manière de post-scriptum, servir d’ante-scriptum (La chanson des gueux).

68. Le tour étudié s’observe surtout, comme nous venons de le voir, avec pour; mais il se rencontre aussi avec d’autres prépositions :

A. Ex.: Elle a été un jour ... à presque me demander le nom de . . . (R. Boylesve, Analogie).

De. On dit couramment le désir de toujours réussir, la satisfaction de mieux comprendre, etc. Une telle intercalation n’a lieu que dans quelques cas isolés. F. Brunot observe que la joie de sans peine comprendre serait du petit nègre.

Sans. Ex.: Napoléon, qui, peut-être sans absolument le vouloir, a trop demandé à la France (É. Faguet, Le Culte de l Incompétence, p. 9). Mon père cherchait à interpréter mon silence sans naturellement pouvoir y parvenir (C. Santelli, L’adieu ci l'enfance, p. 22).

64. Dans la vieille langue, l’infinitif était parfois accompagné de la préposition à qui, dans ce cas, paraît avoir tout à fait perdu son sens étymologique; c’était une sorte d’élément neutre (comp. ail. zu gehen, angl. to wctlk). Un tel in-

finitif pouvait se trouver sous la dépendance d’une préposition dont il était séparé par un régime ou un adverbe. On trouve ainsi por la teste a trenchier (de même en provençal per nos

a salvar ). Voici quelques exemples de cet usage:

De ... a. Ex.: De son corps a ochirre fu chascuns desirans ( Bastart de Bouillon, v. 4263). Mais dess-us le bastart en i avoit tel cent, Qui de lui a destruire avoient. grant talent ( ib v. 4677). Tos sera recreans et las De jone dame a donoyer (Jean de Coudé, I, v. 241).

Por ... a. Ex. : Ne fust por vos a corocier (Béroul, Tristan, v. 789). Por li a honnerer son hiaume rosta ( Bastart de

Bouillon, v. 2061). Pour l’amour de Dieu a conquester ( En¬

fances Ogier, v. 9). Pour les membres a trencbier (Froissart). On trouve dans ce dernier auteur les deux prépositions réunies, sans mot intercalé: Pour a perdre grant partie de son royaulme.

Sans ... a. Ex.: Sans lui a detrier ( Bastart de Bouillon, x. 695). Sans moi a espargnier (ib., v. 3286).

Sur (sus). . . a. Ex.: Sus la teste a perdre (Froissart). On trouve aussi: Sus a perdre le royaulme. Sus a estre en le indignation du roy. ,

L’usage étudié ne se maintient pas après le moyen âge. Pour la langue moderne, on trouve dans le parler populaire et familier la combinaison pour de dans pour de rire. Ex.: Tu m’as tapé — C’est pour de rire (Brazier, Les bonnes d’enfant. Paris, 1820. P. 27). Ce tour semble analogique de son contraire, lui aussi très fréquent: pour de bon. On trouve aussi pour de vrai. Ex.: On fait semblant, avec les cahiers, les leçons; mais on ne fait rien pour de vrai (R. M. du Gard, Les Thibault, II, 87). Nous avons ici affaire à une préposition composée dont l’origine est probablement à chercher dans la locution tout de bon, où de bon a été regardé comme une unité, ce qui a amené les tours pour de bon, pour de vrai et enfin l’opposé pour de rire.

65. Répétition. Dans le cas où le régime de la préposition se compose de plusieurs membres, la préposition est tantôt répétée, tantôt non. Pour la langue moderne, on peut établir les règles suivantes:

1° Les prépositions à , de, en (au sens local) se répètent généralement devant chaque complément. Ex.: Il parle toujours de son frère et de sa sœur. Il doit ses succès à son intelligence, à sa persévérance et à sa prudence. Nous avons voyagé en Italie et en Grèce. De côté et d'autre. De part et d'autre. La répétition n’a pas lieu quand il s’agit de locutions toutes faites ou d’une énumération: Un certificat de bonne vie et mœurs. L’envoi se fait aux frais, risques et péril de l’acheteur. Pendant les mois d’avril, mai et juin. Il en est de même devant des noms de nombre unis à l’aide de ou: Son congé de cinq ou six jours est expiré depuis longtemps. A deux ou trois minutes près. Exemple littéraire: Les hommes, comme des animaux farouches et forts, ne songent guère qu’à boire, manger, se battre et remuer leurs membres (Taine, Philosophie de l'art en Italie, p. 30). On hésite entre l’histoire linguistique d’Alsace et de Lorraine et l'histoire linguistique d’Alsace- Lorraine.

2° Les autres prépositions ne se répètent pas généralement: Il vit avec ses chevaux et ses chiens. Il lutte contre ses adversaires et ses détracteurs. Nous nous sommes battus pour notre droit et notre liberté. Exemple littéraire: Entraîné par le punch aux œufs, les bravos, les lumières (Daudet, Tartarin de Tarascon , p. 59). Cependant on répète la préposition quand on veut mettre en relief ou quand les membres du régime présentent un sens opposé ou tout simplement différent: Ce peuple a brillé par les arts, par la science et par les lois. Sur terre et sur mer. Dans l’un et dans l'autre parti.

Remarque. Dans le langage familier, la préposition est souvent répétée fautivement, surtout après une comparaison; voir V. § 41, î.

66. La question de la répétition des prépositions fut très débattue au XVIIe siècle. L’usage que suivaient les auteurs classiques, moins flottant que celui des périodes précédentes, était pourtant loin d’être définitivement établi; c’est grâce à l’influence régulatrice des grammairiens que les règles modernes ont été fixées. Voici quelques détails:

1° A. Autrefois on n’avait pas besoin de répéter cette préposition comme on le fait maintenant. Ex.: Li cuens de Peitiers li vaillanz, Richarz, n’i volt estre faillanz Al besoing Deu et sa clamor (Ambroise, Guerre sainte, v. 61). Fort em-

Kr. Nyrop : Grammaire. VI. 6

peschez a scavoh' et consulter que c’est (Noël du Fail, Les femmes et le secret). Réduit à te déplaire ou souffrir un affront (Corneille, Le Cid, v. 883). On sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie (Molière, L'Étourdi, v. 1916). Du bon goût A juger sans étude et raisonner de tout («/., Le Misanthrope, v. 792). A Tisiphone et Mégère II préféra, ce dit-on, L’impitoyable Alecton (La Fontaine, Fables, VIII, n° 20).

2° De. Les auteurs du grand siècle négligeaient souvent la répétition de celte préposition comme celle de la précédente. Ex.: Les caprices des Perses et Allemands (Pascal, Pensées, I, 91). Léandre est au point De quitter la partie et ne nous troubler point (Molière, L'Etourdi, v. 1654). Gardez donc de donner, ainsi que dans Clëlie, L’air ni l’esprit français à l’antique Italie, Et, sous des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton galant et Brutus dameret (Boileau, Art poétique, III, v. 118). Dans ces cas la non-répétition de la préposition était regardée par Vaugelas comme une faute. Il blâmait Malherbe d’avoir écrit: »Une contention généreuse de n’égaler pas seulement, mais s’il est possible, vaincre en affection ceux qui nous obligent«. Le défenseur du bon usage demandait de vaincre-, mais Malherbe dans le passage cité suivait l’usage du XVIe siècle. Comp.: Le souverain reconfort en leurs adversitez de prier et invoquer les Dieux (Amyot, Coriolanus).

3° Pour les autres prépositions, l’usage était également hésitant. Vaugelas posait comme règle qu’il fallait dire par les ruses et artifices de mes ennemis-, mais, par tes ruses et par les armes de mes ennemis ( Remarques , I, 120; comp. ib., II, 378, 394). Cet exemple nous renseigne suffisamment sur les tendances des efforts des grammairiens: la répétition n’avait pas lieu quand il s’agissait de termes »synonimes ou équipollens«.

Remarque. Si deux prépositions de sens contraire ont le même complément, on ne le met, d’ordinaire, qu’une seule fois (V, § 21,2): voter pour ou contre ta loi, la philologie française avant et après Gaston Paris, envers et contre tous , etc. Exemples littéraires: Maurice Barrés qui fut bien, lui, avec, puis après Albert de Mun, au premier rang de ces grands généreux^ enthousiastes animateurs d’action, d’énergie et de patriotisme (Maréchal Lyautey dans RDDM., 1er janv. 1926). Des cryptogames qui poussent, fleurissent ou meurent sur, dans ou sous les murs plâtreux (trouvé dans un livre contemporain).

67. Le complément d’une préposition peut se composer de deux noms en apposition. Dans ce cas la préposition ne se mettait, naturellement, qu’une seule fois. Ex.: A Henri l’Allemant, un rei de grant puissance ( Roman de Rou, II, v. 1600). Elle estoit arrivée à Baphe, une citei de Cypre (Joinville, § 137). Il en est de même dans la langue moderne: Jacques II se réfugia auprès de son allié le roi Louis XIV. Il vaut mieux vous adresser directement à Me Durand, mon avocat. Cependant, dans la vieille langue, on répétait parfois la préposition devant l’apposition. Ex.: Li rois dit a son neveu. Au chevalier vaillant et preu ( Ivain , v. 6447). Venut sont a Paris, a la bone citet ( Pèlerinage de Charlemagne, v. 862). Ensi corurent par mer tant que il vindrent a Cademelée, a un trespas qui sor mer siet (Villehardouin, § 121). Il faut surtout remarquer le cas très intéressant où le déterminé est un complément sans préposition (V, § 96,3); dans ce cas on employait parfois la préposition devant le déterminant. Ex.: Mandez Charlon, al orguillus, al fier, Fedeilz servises e mult granz amistiez ( Roland , v. 28). Pourtant l’emploi de la préposition n’était pas de rigueur. Ex.: Si com deu plot, le roi de paradis ( Jourdain de Blaives, v. 2908).

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