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EMPLOI DES PRÉPOSITIONS

68. Dans ce chapitre nous allons passer en revue les prépositions les plus importantes. Pour des raisons pratiques nous les examinerons par ordre alphabétique; il aurait été plus rationnel de prendre comme point de départ les différents rapports qu’elles servent à exprimer, rapports de lieu, de temps, de cause, de manière, de moyen, etc.; mais une telle division, toute recommandable qu’elle est, ne manque pas d’avoir ses désavantages, et nous croyons que l’examen détaillé de chaque préposition donnera au lecteur un aperçu plus complet, plus entier, et lui permettra de suivre plus facilement le jeu continu des extensions analogiques. Il faut remarquer que la préposition peut se trouver sous la dépendance d’un mot précédent (nom, adjectif, verbe), et que dans ce cas elle est souvent à regarder comme un simple outil de ligature: un homme d’Etat, une robe à queue, un fer à repasser , riche d'idées, difficile à comprendre, servir d' interprète, passer pour honnête, etc. La préposition peut aussi être tout à fait indépendante comme dans: De le faire, cela serait peu prudent. A le voir, on le croit coupable. Pour dire la vérité.

69. Extension analogique. Le jeu analogique est extraordinairement multiple et varié dans l'histoire des prépositions. Pour les exemples, nous renvoyons aux paragraphes suivants, où nous examinerons l’emploi et le sens des différentes prépositions; cet examen montrera les grandes lignes du développement analogique, et nous nous contenterons ici de relever quelques cas spéciaux.

1 0 La préposition demandée par un adjectif, s’emploie aussi avec le substantif correspondant; tout comme on dit: il est faible pour elle, on est arrivé à dire: ses faiblesses pour elle.

2° La préposition demandée par un verbe s'emploie aussi avec le substantif correspondant: accueillir ci bras ouverts a amené un accueil à bras ouverts. Ce transfert ne choque guère, parce que le substantif a conservé une certaine valeur verbale. 11 en est autrement si le substantif désigne une personne; dans ce cas, la valeur verbale est moins apparente, et néanmoins la force de l’analogie est si grande qu’on peut conserver au substantif la construction du verbe. Les tours peindre sur porcelaine, mettre en scène, traduire en vers amènent un peintre sur porcelaine , un metteur en scène, un traducteur en vers. Quelques langues répugnent tout à fait à ces derniers tours; ainsi on dit en danois ban arbejder paa huset, hun mater paa porcelœn; mais il serait impossible de dire en arbejder paa huset, en malerinde paa porcelœn. Pour le latiu, rappelons que Plaute a dit orator iusta (celui qui demande des choses justes), et ce tour probablement populaire réapparaît dans la basse latinité, où l’on trouve peccatorum veniam promittor (celui qui promet la grâce des pécheurs).

3° La préposition, dont l’emploi est naturel et logique devant un régime, s’emploie aussi, par une simple analogie, devant un régime d’une tout autre nature. Soit le verbe jouer. On dit jouer aux dés, aux dames', aux cartes, à la poupée; dans ces cas on se sert du ci instrumental (§ 72,4). Par extension analogique, on en est venu à dire jouer au whist, jouer aux voleurs et aux soldats, jouer ci ta petite maman, jouer aux amoureux. Le tour jouer à a amené poser à. Ex. : En voilà une qui ne posait pas à la femme forte (G. Duhamel, Civilisation, p. 149).

70. A (sur le vieux doublet ad, voir I3, § 395, et III, § 616) continue non seulement le lat. ad, mais aussi le lat. a b, qui s’étaient confondus en gallo-roman au VIe ou au VIIe siècle. Il est très difficile de distinguer, dans les emplois si multiples de à, ceux qui remontent à ad, de ceux qui remontent à a b. Pourtant, on peut dire que toutes les fois qu’il s’agit d’indiquer un mouvement vers un lieu, une direction, une destination, un séjour, etc., c’est ad qui est le point de départ: aller ci Paris, arriver au bois, être ci table, une lampe ci huile; au contraire, c’est a b qui parait en jeu, quand il s'agit d’indiquer l’éloignement d’un lieu. On disait au moyen

âge: Berbiz qui fuient a lou (Ambroise, Guerre sainte , v. 731); dans ce à se cache, selon toute probabilité, le lat.ab. Comp. encore les expressions suivantes: Boire au fleuve (lat. bibere ab amne), manger les fruits à même l’arbre , (cf. V, § 414, i, Rem.), emprunter de l'argent à une banque, arracher qn. aux griffes d’un usurier, faire réciter des vers à ses élèves. Je me hâte pourtant d’ajouter qu’en fin de compte tout essai pour rapporter les différents sens de à soit à ad, soit à ab est à regarder comme extrêmement problématique, pour cette simple raison que les deux prépositions, comme nous l’avons dit, s’étaient confondues déjà en bas latin, et que le français n’a connu qu’un seul mot à, dont les emplois analogiques sont, dès le début, très nombreux. Quoi qu’il en soit, on peut dire, sans trop se risquer, que la plupart des sens si divers de à paraissent avoir leur source principale dans ad.

Remarque. Nous citerons à titre de curiosité un vers d’A. de Vigny où à présente en même temps deux sens différents à cause des deux verbes régissants: Ce qu’a mis le Seigneur au cœur de la Natur#, Ce qu’elle prend et donne à toute créature (Le mont des oliviers).

71. A fonctionne surtout comme préposition de lieu. Nous examinerons d’abord les noms communs, ensuite les noms propres :

1° Il indique un mouvement et la direction vers un endroit. Ex.: Tout chemin mène à Rome. Cet été nous irons à Grenoble. J’écrirai pour vous à Londres. Il est revenu à la maison. Mettre pied ci terre. Entrer ci l'école. Jeter à l’eau. S’adresser au concierge. Viser au but.

Remarque. Notons les exclamations: Au secours! Au voleur! Aux armes ! Au feu! et quelques autres de même nature. Elles sont elliptiques: il faut sous-entendre accourez. Par analogie, on a créé des locutions telles que crier au sacrilège, crier ci la barbarie, crier an dilettantisme, etc.

2° L’idée de mouvement amène celle d’arrivée et de séjour. Ex.: Arriver aux colonies, demeurer aux colonies, aller et table, être à labié ; coucher au pied de la tour ; être au jardin, à la maison, ci l'église, ci l'école, au Igcée, au théâtre, au salon, ci la cuisine, à la ville, à la campagne, au bois, etc.; avoir mal aux dents, à la tête, à l’estomac, au cœur ; avoir une cigarette ci la bouche, une canne à la main ; vivre au grand air, pour rien au monde,

■chaque chose à sa place, rester à la pluie; être tué à la guerre, à la bataille de Coutras, blessé glorieusement au champ d'honneur, etc., etc.

Remarque. A côté de à, on trouve aussi dans; mais il y a ordinairement une différence de sens entre les deux prépositions: être à la maison (être chez soi) et être dans la maison (à l’intérieur d’une maison quelconque par opposition à un jardin par ex.). Être à l'église signifie y assister aux offices; être dans l’église se dira au contraire d’un touriste. Être à l'école s’ap-' plique à un écolier; être dans l'école se dira d’une personne quelconque qui se trouve en ce lieu, etc.

3° Noms de villes. On dit non seulement arriver à Paris, mais aussi vivre à Paris, et de même à Londres, à Madrid, à Rome, à Chicago, au Caire, etc. Dans la vieille langue, on se servait surtout de en (§ 99,5); mais on trouve aussi à, surtout quand il s’agit d indiquer la direction. Ex.: Il les conduiroit a Salenique ou en Costantinoble ou en Hongrie (Villehardouin, § 393). Comp. § 83,3.

4° Noms de pays. A s’emploie devant presque tous les noms masculins. On dit au Monténégro, au Bengale, an Tonkin, au Japon, au Siam, au Népaul, au Tliibet, au Canada, au Mexique, au Venezuela, au Chili, au Pérou, au Brésil, au Sénégal, aux États-Unis, aux Pags-Bas. On dit de même au Portugal, au Danemark ; pour ce dernier pays, l’usage actuel semble préférer en.

Remarque. Autrefois, à s’employait aussi devant les noms féminins. La Fontaine a écrit à l’Amérique ( Fables , XI, n° 8); on a dit de même à la Chine, etc. L’usage moderne n’admet que en sans l’article (voir § 99, î): en Amérique, en Chine, en Grèce, etc.

5° Noms d ’ îles. A s’emploie surtout quand il s'agit a) d’îles d’une étendue médiocre et assimilées, pour ainsi dire, à des villes, b) d’îles situées loin de l’Europe et découvertes aux temps modernes. On dit à Jersey, à Terre-Neuve, à Bornholm, à Malte, à Chypre, à Madère, à Corfou, à Cuba, à Ceylan, à Tahiti, à Madagascar, à la Jamaïque, à la Martinique, à la Guadeloupe, aux Philippines. On ne dit plus guère à l’Elbe mais à l'ile d'Elbe, et de même être né à Vile Bourbon.

72. Par des développements analogiques multiples, à en est venu à exprimer un grand nombre de rapports très diffé-

rents. Nous en indiquerons les principaux. A exprime en français moderne la destination, la caractéristique, la manière, le moyen, le temps, etc.

1° Destination, but, tendance. Ex. Un verre à vin, une lampe ci huile , une brosse à dents, une brosse à habit (ou aux habits ; cf. V, § 135), un pot à beurre, une corbeille à ouvrage, un grenier à foin, etc. Dans la vieille langue, à s’employait devant un infinitif au sens de ‘pour’. Ex.: Par mer n’i pot veissel venir De vitaille a l’ost sustenir (Ambroise, Guerre sainte, v. 7910).

2° Caractéristique. Ex.: Une robe à queue , un lapis de velours à crépines cbor, un lit ci baldaquin, des bêtes ci cornes, une fenêtre ci petits carreaux, un verre ci pied ; du café au lait, une soupe aux choux, une tartine au beurre (à côté de une tartine de beurre ), la maison au toit rouge, découvrir le pot aux roses , un homme au cœur dur. Comme on le voit par ces exemples, le complément de caractéristique introduit par ci s’est souvent soudé au nom précédent pour foi mer un nom composé: bête ci cornes, pot aux roses. La préposition ci prend, dans ce cas, le sens de ‘avec’ et est à rapprocher de l’ancienne préposition od (§ 116). Ce sens se montre déjà en latin vulgaire; on trouve ad candetas dans la »Peregrinatio Aetheriae«, XV, 5.

3° Manière, mesure. Ex.: A son gré, ci sa guise, cc b improviste, ci la renverse, ci croupetons (cf. III, § 601), à la française, ci l'italienne, ci la garçonne, à la Malibran, ci Ici chien, ci la diable (cf. V, § 58,3), ci la longue, ci la légère, à mon insu. Vendre au kilo, au mètre, ci la douzaine, ci vil prix ; rouler ci cent vingt ci l'heure; placer son argent à six pour cent, ci usure. L’idée de manière se confond très facilement avec celle d’instrument dont nous parlerons plus loin. Ainsi, dans recevoir à bras ouverts, à contient primitivement un emploi instrumental, tandis qu'actuellement il indique plutôt la manière.

Remarque. A, combiné avec un adjectif masculin, forme une locution adverbiale: On disait autrefois à plein (cf. Molière, Le Misanthrope, v. 125) pour pleinement ; et on dit de nos jours tourner à vicie, redorer à neuf, nettoyer à sec, manger à froid, opérer à chaud. Comp. § 3. s.

4° Moyen, instrument. Ex.: Montrer au doigt, fouler aux

pieds, fait à la main, fait à la machine, jouer à quatre mains, prendre la lime aux dents, chasser à la glu et au lacet, fermer à (la) clef; jouer aux cartes, aux dés, à la poupée (et, par analogie, au whist, à la petite maman, aux voleurs et aux soldats). L’emploi instrumental était peut-être plus général dans la vieille langue; l'usage y admettait à dans beaucoup de cas, où l'on se servirait maintenant de avec. Ex.: Ad une spede li roveret tolir lo chief (Eulalie). A T une main si ad sun piz batud (Roland, v. 2368). E vent plus près a la candele (Thomas, Tristan, v. 1914). lloc la portoit nuit et jur, Fors quant culehat a sun seignur (ib., v. 2034). Si vint descendre en Normandie, à quelque JIIIXX chevaulx ( Jehan de Paris , p. 26). La royne blanche comme ung lys, qui chantoit à voix de sereine (Villon, Ballade des dames). C’est ce même sens qui se trouve dans le composé atout (voir § 77). Comp. encore dans Racine: Quand sous un joug honteux à peine je respire (Phèdre, v. 762). L’hésitation entre à et avec s'est conservée jusque dans le XIXe siècle; H. de Balzac écrit confronté aux témoins, concorder à quelque chose ; l’usage ordinaire demandait avec dans ces tours. Un dernier reste de

I ancien sens se trouve dans à grand peine, et dans tout à coup (autrefois aussi tout à un coup).

5° Temps. Ex.: Il partit à midi, à minuit, à deux heures; nous étions arrivés la veille au soir; au lendemain de mon départ; à quinze ans, il sortit du collège ; je m'en souviendrai tous les jours et à toutes les heures , à tout moment, à chaque instant; justement on était au samedi. Comp.: Maximiien, chi rex eret a cels dis soure pagiens (Ste Eulalie). L’emploi de à marque le temps avec plus de précision qu’une indication de temps sans préposition (cf. V, § 96, b).

6° A s’emploie après beaucoup d’adjectifs, surtout ceux qui indiquent une tendance: accessible, agréable, analogue, antérieur, âpre, apte, attentif, avantageux, bon, cher, commun, conforme, contraire, convenable, difficile , égal, enclin, étranger, facile, familier, favorable, fidèle, hostile, inconnu (cf. V, § 35), naturel, pareil, prêt, propre, sensible, sourd, utile, etc. Ex.:

II est enclin à la pitié. Elle est apte à ce poste. Ils sont âpres au gain. Il n'est bon à rien. Il est fidèle à ses amis. Autrefois on disait aussi voisin à. Ex.: Celui de qui la tête au ciel était voisine (La Fontaine, Tables, I, n° 22).

7° A s’emploie après certains substantifs tels que candidat, disposition, exception, obligation, préface; aussi dans ces cas, à sert à indiquer la tendance.

73. Possession. Dans le latin populaire, on se servait de ad pour marquer la possession. On disait ainsi Membra ad dans fratres (cf. I3, § 11), terra ad illo domine (Formulée Andecavenses). Sur le sort de ce tour en français, il faut remarquer ce qui suit:

1° L’ancien- français continue l’usage bas-latin. Ex.: Fut la pulcele de molt liait parentet, Filie ad un conte de Home la citet (St. Alexis, v. 42). Le tour fille à un comte s’emploie pendant tout le moyen âge; il se fait rare au temps de la Renaissance (pour les détails, voir V, § 103).

2° Pour la langue moderne, il faut noter des locutions figées telles que la bête à bon Dieu, le denier à Dieu, etc.; le parler vulgaire a conservé l’usage médiéval dans le fils à Jean, la femme au bedeau, la sœur au fermier et autres tours semblables. Comp.: C’est la faute au gouvernement, répond madame Amselme en vraie Française (M. Tinayre, La veillée des armes, p. 8).

3° La langue littéraire emploie à quand il s’agit de préciser par des noms compléments un possessif accompagnant le déterminé: Nos dix-huit ans, à Suson et à moi. Leur propriété, à mon frère et à ma belle-sœur, est située en Bretagne (mais la propriété de mon frère et de ma belle-sœur ); comp. V, § 248,2. Notons aussi les tours renforcés mon chapeau à moi, mon idée à moi.

74. Régime. Dans les langues romanes, à sert à marquer le régime indirect, rarement le régime direct.

1 0 Le datif des noms latins a disparu partout, excepté en roumain. Au lieu de dure alicui aliquid, on dit en latin populaire dure aliquid ad aliquem. Déjà Plaute a écrit: Hune .... ad carnificem dabo ( Captivi , v. 1019). On dit de même en français donner, envoyer, vendre, raconter, prêter qch. à qn. C’est l’emploi courant de à devant le complément d’attribution moderne.

2° En latin, le régime de certains verbes était mis au datif. Ex.: Nemo omnibus placere potest. Magnus animus victis

parcit. Le français présente la même construction pour l’objet des verbes tels que plaire, déplaire, nuire, pardonner, ressembler, céder, qu’on appelle verbes transitifs indirects (voir § 178). Pour la vieille langue, il faut encore ajouter aidier, entendre, prier, servir. Ex.: Ogrins prioit Au roi celestre (Béroul, Tristan, v. 2484). Oiez du nain com’au roi sert (ib., v. 1306). Amis, entent a ma parole (ib., v. 2806).

3° Au XVIe siècle, certains auteurs d’origine gasconne (surtout Monluc) font précéder le régime direct de la préposition à. Ex.: S’il entroict dens la rue, la eompaignie qu’estoict dens la ville les thueroict ou à leurs chevaulx (Monluc, Commentaires). Il m’aymoit autant qu’à cappitaine de France (ib.). M. d’Assier que j’aymois plus qu’à moy-mesmes (ib.) . . . vous suppléant très humblement le vouloir entendre comme à moy-mesmes (ib.). Il s’agit ici d’un pur gasconisme. On sait que le même usage est propre à l’espagnol: Qniero a mi hermano. A mi me llaman, no a ti. Los desdena a todos.

4° La vieille langue présente un certain nombre de tours dans lesquels à est employé devant un attribut de complément d’objet: avoir qn. a chier , savoir qn. a mesfait, etc. Ex.: La lui manda Salahadins . . . Quil saveit a meseurus (Ambroise, Guerre sainte, v. 2617). Eissi com il l’avait a chier (ib., v. 2471). Et cele tint le chief beissié. Qui a mesfeite se savoit De ce que leidie l’avoit (Ivain, v. 1789). Tant les conois je a mauvés (ib., v. 1859). Vous parlez cum desafaitee Quant si m’avez a desleee (Thomas, Tristan, v. 1576).

75. Ainz, écrit aussi ains, einz, eins, etc., remonte peutêtre à *anti-, doublet populaire de ante. Il s’employait comme préposition dans la première partie de la période médiévale. Ex.: Ne revinrent ariere ains ore de midi (Gui de Bourgogne, v. 3222). On disait de même: ains oure de complie, ains demain, ains le jor, etc.; ces tours sont rares après le XIIIe siècle. Clément Marot arehaïse en écrivant ains sa venue. Au XVIe siècle ains était, et depuis longtemps, remplacé dans la langue ordinaire par avant (§ 78).

76. Après continue le composé vulgaire ad pressura. Il fonctionnait dans la vieille langue comme adverbe et comme

préposition. Quant au sens, il a peu varié depuis le moyen âge; notez que après a remplacé ires (§ 134). Voici un relevé sommaire de ses principaux emplois:

1° Il indique la postériorité. Ex: Ne placet Deu ne ses seinz ne ses angles Après Bollant que jo vive remaigne ( Roland , v. 3719). Cet emploi, qui est le principal, s’est conservé jusqu’à nos jours: après la guerre, après Jésus-Christ , après Noël, après l’hiver, etc. Pour la vieille langue il faut noter un passage tel que: Veis Baligant ki apres tei chevalchet ( Roland , v. 2979); ici apres tei s’emploie avec une valeur toute spéciale: sur tes traces, à ta poursuite. Je rappellerai qu’en danois la phrase correspondante han red efter ham, se prononce de deux manières différentes selon le sens. Après s’emploie aussi dans un sens bienveillant; Bossuet a écrit: Le bon berger va après sa brebis perdue. On sent la différence entre chevaucher après un ennemi et aller après une brebis perdue.

2° Il marque la tendance, le but. On dit soupirer après, languir après, s'emporter après, s’ennuyer après. Ex.: Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire (Molière, Tartufe, III, sc. 3). Il faut encore ajouter les verbes suivants: Demander après se trouve déjà dans Froissart, et Littré défend ce tour contre les grammairiens. Envoyer après: De crainte qu’après moi vous n’eussiez envoyé (Corneille, Cinna, v. 1676). Espérer après se trouve dans A. Daudet. Moi, voilà plus d’un an que j’espère après ma médaille ( Numa Roumestan, p. 166). C’est un pilote provençal qui parle, et le tour est sans doute à regarder comme un provençalisme, mais il se trouve aussi en Bretagne et en Vendômois. Ces emplois semblent provenir de l’expression primitive courir après, qui nous offre le sens propre. Notons aussi la locution familière être après. Ex.: Amédée est en course. Et maman est après le gigot (G. Duhamel, L’œuvre des Athlètes, I, sc. 4). Quand ces dames sont après une question, ce n’est pas une mince affaire (Camille Marbo, Les cahiers de Francine, p. 96). Vous êtes après allumer les lampes (M. Donnay et L. Descaves, La clairière, IV, sc. 1). Littré a protesté contre il est après s’habiller et a qualifié le tour de vieilli; pourtant les passages cités montrent qu’il vit toujours dans le parler familier.

3° Aj>rès se combinait autrefois avec les prépositions ci et

de (cf. § 64). Ex.: Il possedoil loute l’Egypte et estoit aprez à conquérir Cypre (Montaigne).

4° Dans plusieurs patois on retrouve le sens local primitif de ad pressum. Dans les Ardennes on dit par ex. atteler le cheval après le chariot , avoir de la boue après les pieds, se cogner après la porte, grimper après les arbres, la clef est après la porte , être furieux après quelqu'un, il est toujours après moi (à me gronder), etc. Voici un exemple du provincialisme grimper après (pour grimper sur ) dans la littérature moderne: Toutefois, elle nous défendait sévèrement de la porter sur notre dos. Cela n’empêchait pas Ismérie de grimper après moi comme un singe. Je n’avais pas le courage de la repousser, et en me baissant un peu, je la laissais s’installer sur mon dos (M. Audoux, Marie-Claire, p. 19).

Composé. D’après s’emploie surtout au sens de ‘selon’ ou ‘à la manière de’: d’après ces auteurs, peindre d’après nature, d’après le testament.

77. Atout, composé de à (§ 72,2) et de tout, s’employait comme préposition encore au temps de la Renaissance; il désignait l’accompagnement ou le moyen. Ex.: Il partit d’Egypte à tout une grosse armee (Lemaire de Belges). Puis à tout son baston de croix guaingna la breche qu’avoient faict les ennemys (Rabelais). Les plus jeunes vont à la chasse des bestes, à tout des arcs (Montaigne, I, chap. 30). Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings (id., I, chap. 38). Primitivement, tout servait de renforcement et appartenait au substantif suivant; on disait ainsi a tote l'ost, a totes ses armes. Mais de très bonne heure l’adjectif a perdu sa valeur étymologique, comme il ressort du passage suivant: Lors prist li marchis congié, et s’en ala vers Salenique à totes ses genz et à tote sa famé (Villehardouin, § 300). L’adjectif, tout en se détachant du substantif, finit par former groupe avec à et devient peu à peu invariable. Notons qu’on rencontre encore chez Froissait a toute ; mais déjà Villehardouin avait écrit atot cinquante chevaliers (voir III, § 619 et V, § 78, i), et c’est la forme neutre à tout ou alout qui l’emporte; elle se maintient jusqu’à la fin du XVIe siècle, où elle est remplacée par avec (§ 79).

78. Avant continue le composé populaire a b ante. Dans .a plus ancienne période du français, il s’emploie surtout comme adverbe; ce n’est guère que vers 1300 qu’on peut constater son emploi comme préposition. Ex.: Avant son terme la couvint relever, pour la citei que il convenoit rendre ans Sarrazins (Joinville, § 400). Peu à peu avant remplace a ins (§ 75), qui finit par disparaître, on ne sait pas bien pourquoi ; ains le jour tombe en désuétude, et avant le jour prend sa place. Le domaine de avant s’est élargi dans la langue moderne; les exemples suivants montreront ses fonctions principales: avant la guerre, avant Jésus-Christ, partir avant ses camarades, avant moi, mettre la charrue avant les bœufs, mettre la vertu avant la richesse, avant tout, etc. Quand on dit: C'est la dernière maison avant /’ église, il faut comprendre avant d'arriver à l'église. Les exemples cités montrent le double succès de avant : il a été substitué non seulement, comme nous venons de le dire, à ains, mais aussi à devant (§ 93); actuellement la concurrence qui existait autrefois entre avant et devant a disparu, et l’emploi de ces deux prépositions est réglé d’une manière précise, l’une spécialisée pour le temps, l’autre pour le lieu.

Composés. Notons la locution en avant de; on dit marcher en avant de l’armée, être en avant des autres. Auparavant, ordinairement adverbe, s’employait aussi comme préposition au XVIe siècle. Ex.: Auparavent ceste sainete entreprise d’Union, je n’estoy pas grand mangeur de crucifix ( Satire Ménippée).

79. Avec est primitivement un adverbe (voir § 46); pourtant, dès les plus anciens textes, il fonctionne aussi comme préposition. Ex.: Avoec iço plus de cinquante care (Roland, v. 186). Avec ces deux contes se croisserent dui mult hait baron de France (Villehardouin, § 4). A côté de avec , on avait aussi avecque (III, § 586,2), dont se servent encore les auteurs classiques: Tous les jours je me couche avecque le soleil (Boileau, Sat., VI); de nos jours il ne se trouve guère que dans la poésie populaire. La forme avecques (III, § 587) est également obsolète. L emploi qu’on fait actuellement de avec ne diffère guère de celui d’autrefois. Ex.: Habiter avec ses parents, mêler de l'eau avec du vin, être seul avec sa douleur,

se battre avec quelqu’un, avec votre permission, couper avec un canif , écrire avec un stylo, combattre avec courage (comp. V, § 125,2); di/férer d’opinion avec qn.; cela jure avec le ton général du livre. Avec arrive parfois à avoir presque le sens de ‘malgré’: Avec toute sa science, il a échoué. Nous citerons ensuite deux exemples littéraires montrant quelques emplois curieux de avec: Mais en un mot je sais pour toute ma science Du faux avec le vrai faire la différence (Molière, Tartufe, I, sc. 5, v. 354). Si sérieusement vous voulez en finir avec Madeleine Ogé, vite, votre malle, et arrivez moi (A. Daudet, Le trésor d’Arlatan, p. 8). Avec a supplanté atout (§ 77), od (§ 116) et la locution composée quand et. Ex.: Aller pair à pair quand et eux (Montaigne). Sur l’origine de ce tour, voir V, § 23,4.

Composé. D'avec sert à indiquer un rapport de différence: séparer l’or d’avec l'argent, distinguer l'ami d’avec le flatteur. D’avec commence à vieillir; à la distinction du bien d'avec le mal on préfère maintenant la distinction du bien et du mal.

80. Chez, vfr. chies, représente un développement particulier de casa (voir I3, § 252). Ce mot a dans tout le domaine roman (excepté le sarde) remplacé domus, et on a voulu expliquer la chute de la voyelle finale par une influence de ce mot: le locatif domi aurait fait naître la forme correspondante casae. Quoi qu’il en soit, chies paraît avoir gardé dans la plus vieille langue sa valeur de substantif, comme semble le prouver la locution en chies son oste (Rustebuef); comp. anc. esp. en cas de. Un développement parallèle très curieux se rencontre dans les langues Scandinaves; en danois le mot hus (maison) a comme doublet la préposition hos (chez); il faut supposer qu’on a dit d’abord i hüsi einum, et qu’ensuite i est tombé. En français, la préposition chez a dû se dégager d’une manière pareille de de chez, en chez. L emploi de chez a peu varié depuis le moyen âge. O11 dit actuellement chez mon père, chez le voisin, chez un peuple voisin, chez les anciens, chez les ennemis, chez les Chinois, etc. On dit également chez Plutarque, chez Rabelais, chez Montaigne etc. (pour dans Plutarque etc.); cet usage fut condamné, à tort, par Vaugelas. L’étroite union de chez avec son régime a amené la formation du substantif un chez soi, avoir son chez soi. Nous signale-

rons à part la locution écrire chez quelqu'un, qui parfois remplace écrire à quelqu'un comme étant plus expressive. Ex.: J’écrivis à tout hasard chez Vanier (Lepelletier, Paul Verlaine, p. 504).

Composés. Un groupe tel que chez nous est à regarder comme un tout, et il peut se trouver sous la dépendance des prépositions de, devant, par et pour (cf. § 54); on dit ainsi il vient de chez nous, il demeure près de chez nous, il vit loin de chez nous, il passe par chez nous.

Remarque. Dans quelques parlers, chez se combine avec le nom de famille régime de manière à former un tout qui, grâce au sens collectif, est suivi du pluriel (cf. V, § 60); ainsi chez Durand se dit pour les Durand. En Charente on dit: Chez Monsieur Lavallée vendangeront la semaine prochaine. Le même usage se rencontre dans les provinces de l’Est et en Suisse. Un grammairien suisse met en garde contre: Chez les Dubois sont partis ce matin.

81. Contre continue le lat. contra. Il marque opposition, hostilité, rencontre, choc et proximité: contre les ennemis, contre l'empereur, contre tous, contre vent et marée, contre les règles ordinaires, contre sa conscience, contre toute espérance-, se heurter contre un arbre; sa maison est contre la mienne: parier mille contre un, etc. Notons ensuite les deux points suivants :

1 0 Le domaine de celte préposition était plus étendu autrefois que maintenant; elle indiquait par ex. la direction: L’espee cruist, ne fruisset ne ne briset, Cuntre le ciel amunt est resortie ( Roland , v. 2341). Peu à peu, contre a été remplacé dans ce sens par vers-, on lit encore dans Racine: S’il part contre Ilion, c’est pour moi qu’il y vole ( Iphigénie , v. 622). L’ancien usage français vit toujours en Suisse, où l’on dit aller contre Lausanne, pour du côté de.

2° Employé pour exprimer des rapports moraux, contre a maintenant une valeur exclusivement hostile; c’est là un développement spécial; au moyen âge contre exprimait aussi la bienveillance. Ex.: Quant el loi, mut en fu liee, Cuntre lui s’est apareilliee (Marie de France, Éliduc, v. 957). Il est ainsi primitivement à regarder comme une sorte de vox media; voir IV, § 54 et § 199 ss.

Composé. On avait dans la vieille langue encontre (contre,

envers): Incontra Deu bien si garda (St. Léger, v. 70). Cette préposition, dont se sert encore Ronsard, disparaît après la Renaissance.

82. Dans, primitivement dens, denz (pour d’enz < de in lus). Cette particule s’emploie très rarement au moyen âge comme préposition. Ex.: Eissi en cel tens que vos oez, Par tôt denz les affinitez De Normandie out pais entière (Benoit, Chronique des Ducs de Normandie, v. 34235). On se servait ordinairement du composé dedans (§ 90) qui s’abrège, au XVIe siècle, par une analogie proportionnelle (cf. I3, § 118,2): l’existence de sous, sus, hors à côté de dessous, dessus , dehors a amené dans à côté de dedans. A partir du milieu du XVIe siècle, dans commence à s’employer en concurrence avec dedans, et il arrive à le supplanter en moins d’un siècle; après 1650, dedans est plutôt adverbe, et dans le remplace dans ses fonctions prépositionnelles: on ne dit plus dedans la maison, mais dans la maison. Actuellement dans indique surtout le lieu: dans l'église (différent de à l'église ; § 71,2, Rem.), dans une armoire, dans la poche, se jeter dans l'eau , pénétrer dans une forêt, etc. Il faut encore noter ceci:

1 0 Dans sert à marquer l’état, la disposition physique et morale: vivre dans la misère; être dans la joie; dans le doute abstiens-toi.

2° Dans indique aussi des rapports de temps: dans dix jours, dans six mois, dans cent ans. Comp. Dans ma jeunesse, dans le cours de ma vie, dans le temps et l'éternité.

83. Il faut examiner à part l’emploi de dans avec les noms propres.

1° Noms de pays. Dans s’emploie devant un nom de pays, si celui-ci est accompagné d’un déterminatif. On dit en France (voir § 99), mais dans la belle France, dans le Midi de la France, dans tonte l'Espagne, dans la Russie soviétique, dans la Suède de Charles XII, dans la Hollande de jadis (cf. V, § 156,2).

2° Beaucoup de noms de départements demandent dans. On dit dans l’Ain, l'Aisne, l'Ailier, les Alpes-Maritimes, l’Aube, V Avegron, les Bouches-du-Rhône, le Calvados, le Canlal, la Cliarente, la Corrèze, la Côte-d'Or , l'Eure, l'Ille-et-Vilaine, les Landes,

Kr. Nyrop: Grammaire. VI. 7

la Lozère, la Meurthe-et-Moselle, le Pas-de-Calais, la Savoie, la Seine, le Var, la Vaucluse, la Vendée. Dans d’autres cas on se sert de en (§ 99,4): en Seine-et-Oise. Souvent les deux prépositions s’emploient concurremment; on hésite entre dans la Savoie et en Savoie, dans la Côte-d’Or et en Côte-d’Or, dans la Vendée et en Vendée, etc.

3° Elle s’employait généralement au XVIIe siècle devant le nom d’une ville. Ex.: Dans Rome (Corneille, Polyeucte, v. 513). Dans Pise (Boileau, Art poétique, II, v. 61). Dans Florence (ib. IV, v. 1). Dans Athènes (La Fontaine, Fables, VIII, n° 4). De nos jours on se sert dans ce cas de à; on dit ordinairement à Paris, à Florence, à Rome (§ 71,3). Les poètes donnent parfois à dans son ancienne valeur. Ex. : Alors dans Besançon, vieille ville espagnole . . . Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois Un enfant (V. Hugo, Les Feuilles d’automne, n° 1). Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville (Th. Gautier, En passant ci Ver gara). Dans Béthanie, alors, tous, petits, forts et vieux, Eurent peur de cet homme (L. Dierx, Lazare). Dans la langue ordinaire, on ne se sert plus de dans que si le nom de ville est accompagné d’un déterminatif: dans la poétique Venise, dans l’Avi¬

gnon médiéval. Dans les autres cas où la langue moderne admet dans à côté de à, il y a une différence marquée entre les deux prépositions. Comp. vivre à Paris et vivre dans Paris; la descente des ouvriers dans Paris. Exemple littéraire: Le fiacre qui portait madame Worms-Clavelin dans Paris franchit la porte Maillot (A. France, Le mannequin d’osier, p. 257). Dans signifie ici ‘à l’intérieur de’.

4° Noms d’îles. A côté de ci (§ 71,5) et de en (§ 99) on trouve parfois aussi dans. Ex.: Et mourant de l’exil, gêné

dans Sainte-Hélène (V. Hugo, Lui). Si le nom propre est

précédé du mot île, l’emploi de dans s’impose généralement: La découverte du radium dans l’île de Bornholm.

84. De continue le lat. de. Dans les langues romanes, le domaine de cette préposition a été très élargi; elle sert à des emplois si divers et si multiples qu’elle est devenue un outil grammatical de la plus haute importance. De indique primitivement le point de départ d’un mouvement: dejicere se de muro; ce sens se retrouve en français où de sert à

indiquer éloignement, départ, sortie, origine, etc.: partir de Londres, sortir de table, sortir de maladie , tirer les marrons du feu, tirer son épingle du jeu, se tirer d’ affaire, aller d'un bout de la ville à l'autre, regarder du haut en bas, être natif de Bordeaux, Anne d' Autriche, le comte de Chambord, issu de haut lieu, tenir de son père, chasser de race. Par analogie, plusieurs verbes qui, sans indiquer proprement un mouvement, renferment pourtant une idée d’éloignement, se construisent aussi avec de; on dit guérir d'une maladie, garder d’un danger, se garder du froid, déposséder d’un héritage; on disait autrefois cesser d’une labeur (Ph. de Thaun, Comput, v. 294). Notons aussi que de a subi un tel élargissement de son domaine primitif qu’il en est venu à désigner un point de repos. Nous citons à l’appui les expressions suivantes: tirer chacun de son côté, être d’aplomb, poser de travers, suivre de près. Un emploi analogue de la préposition de se trouve aussi dans les mots suivants: debout, dessous, dessus, derrière (§ 127), delez (§ 113); comp. aussi dans (§ 82) et jusque (§ 112).

Remarque. De indique, comme nous venons de le dire, éloignement; dans quelques cas, il indique aussi, au moins en apparence, rapprochement. On dit non seulement loin de, s’éloigner de, mais aussi près de, proche de, s’approcher de; ce dernier emploi est dû, selon M. J. Vising, »à une certaine manière de calculer la distance en partant du régime. « Au moyen âge, on employait dans ces cas facultativement à et de.

85. Génitif. La préposition de s’employait déJà en latin, surtout chez des auteurs peu soucieux de leur style, pour marquer des rapports exprimés ordinairement par le génitif; elle devient dans le latin postérieur la préposition favorite, et, après l’écroulement de la déclinaison, elle remplace presque partout le génitif. Pour le français, relevons les points suivants:

1° Possession (lat. »genitivus possessivus«). Ex.: Le livre de Pierre, le cheval de mon oncle, les griffes du lion, la crête du coq. Le toit du château, le lac de la forêt, les fenêtres du salon, les bienfaits de la civilisation, les fruits de la Révolution. Le génitif objectif s’exprime de la même manière: la peur de la mort. Parfois la même combinaison présente les deux sens: l’amour de Dieu, la terreur des ennemis (comp. V, § 242). La préposition doit suivre immédiatement le mot régissant.

Les infractions à cette règle sont très rares et modernes. Ex.: Il me semble que vous seriez assez près d’être à la veille, avec une espèce de désertion envers votre propre sexe, de commettre une légèreté de jeune homme (P. Hervieu, Peints par eux-mêmes, p. 232). Tes marques d’affection sonl ce que je puis désormais attendre de meilleur, avec le retour, en somme, d’André, qui me retrouvera à peu près pareille (ib., p. 224). Nous rappellerons aussi l’intercalation d’un adjectif entre le pronom démonstratif et le complément prépositionnel (voir V, § 265).

Remarque. La préposition de faisait défaut autrefois dans certains cas; on disait ainsi la maison Enfemiien (voir V, § 97 ss). L’ancienne construction a été imitée dans certaines créations nouvelles telles que Place Victor Hugo, Lycée Fénelon, librairie Picard, etc.

2° Espèce ou genre (lat. »genitivus generis«). Ex.: Une livre de cerises, un kilo de chocolat, un tonneau de bière, une carafe d’eau, un régiment de soldats, une douzaine d’œufs, line foule d’ hommes, beaucoup d'enfants, peu d'argent , etc. On disait en latin modius frumenti, magna vis argenti , magnus numerus militum.

Remarque. Dans la vieille langue, les mots de quantité s’employaient parfois comme une sorte d’adjectifs-adverbes sans l’adjonction d’une préposition. Ex.: Poi genz i retornerent (Ambroise, Guerre sainte, v. 6592). Cels qui orent poi despense [peu de provision] ( ib . v. 3412). Kar tant i ad maisons guastées (ib. v. 1291). Pour d’autres détails, voir V, § 101,2- L’ancien usage vit toujours dans force argent.

3° Partie (lat. »genitivus partitivus«). Ex.: Le plus heureux des hommes; elle était le modèle des femmes; la moitié, de nos convives sont arrivés (cf. V, § 65); beaucoup de nos amis sont morts, etc. L’origine du soi-disant article partitif est à chercher dans l’emploi elliptique du de partitif après un verbe. On disait en latin vulgaire de pane edere, d’où en vieux français mangier de pain, remplacé par manger du pain (V, § 141). Cet emploi vit toujours: Il a mangé d'un faisan qu'on lui a servi. Buvez de ce vin et mangez de ces fraises. Il m'a lu de ses vers (II2, § 511,5). Exemples littéraires: Paris semblait avoir perdu de sa dureté (C. Vautel, Mon curé chez les pauvres, p. 240) Il devrait y avoir boulanger, boucher, ou plutôt une boutique qui aurait de tout (.1. Romains, Mort de Quelqu'un, p. 160).

Remarque. Par une attraction curieuse (comp. V, § 41), le de partitif qui suit le pronom interrogatif ( qui de vous , laquelle de ses amies, quoi de plus surprenant) se répète devant l’apposition désignant les éléments de la totalité. Ex.: Laquelle des deux villes est la plus importante, d'Athènes ou de Rome ? Lequel de ces accusés est le plus coupable, du père ou du fils ? On constate la présence de ce de analogique dans les dilemmes, même dans le cas où un de partitif ne se trouve pas dans le membre de phrase précédent (ou suivant). Ex.: Or il est temps, ma sœur, de montrer qui nous sommes, Et qui peut plus sur nous, ou des dieux ou des hommes (Rotrou, Antigone, III, sc. 5). Quel ennemi choisir, d’un époux ou d’un frère (Corneille, Horace, III, sc. 1)? Qu’ils jugent en partant qui méritait le mieux, Des Français ou de moi, l’empire de ces lieux (Voltaire, Zaïre, I, sc. 4). Ce de pléonastique a été blâmé par quelques grammairiens; mais, ils n’ont pas réussi à le chasser, comme le montrent les exemples suivants: •Je ne sais lequel méritait le plus d éloges, ou du sentimental allemand ou de l’intelligente musicienne, ou de l’admirable instrument d’Érard (A. de Musset, Les deux maîtresses). De ton cœur ou de toi, lequel est le poète (id., Nuit d’août). Qui me dira, de l’olivier ou de l’amandier, lequel est le plus beau des arbres (Mérimée, La Perle de Tolède). On ne sait jamais ce qu’il faut le plus admirer, de leur corruption ou de leur »jobardise« (O. Mirbeau, Le jardin des supplices, p. 23). Ce de remonte très haut. Ex.: ... et ne sçavoit le quel faire du venir ou du laissier (Froissart, Extraits des Chroniqueurs, p. 310).

4° Qualité et manière d’être (lat. »genitivus qualitatis«). Ex.: Un poisson d'eau douce, un poisson de mer, un oiseau de mer, une pomme de terre, une dent de lait, de l'huile de baleine, un mur d'enceinte, des cris de joie, une pièce de résistance , un cœur de père, eau-de-vie, un plaisir de roi, la lune de miel, un succès d'estime, du bois de chêne, un homme d'esprit, garçon de ferme, la route de Rouen, vingt francs de profit. Dans ces exemples les compléments de manière dépendent d’un nom et ont en quelque sorte la valeur d’épithètes. De peut aussi servir à introduire des compléments de manière qui ont la valeur d’attributs: Sa sœur est d'une grande bonté. C'est de famille; c'est du dernier bourgeois; ce n'est pas de refus. Je suis d'âge à me marier. Nous sommes de bonne foi. Ce de s’est même parfois introduit par analogie, d’une manière abusive, devant un adjectif attribut. Ex.: Et c’est aussi pour te remercier bien tendrement, de ce que tu as été de si gentil, de si attentif envers moi (P. Hervieu, Peints par eux-mêmes, p. 192). Comp. aussi: J’étais seul de charbonnier dans le pays (Le Roy, Jacquou, p. 434).

Remarque. Nous avons déjà signalé l’emploi analogique du de qualitatif (V, § 36, 1): un franc de perte amène un franc de perdu pour un franc perdu. L’emploi de ce de explétif paraît se répandre de plus en plus dans la langue moderne. Ex.: Il y aurait eu d’autre sang de versé que celui-là (A. de Musset, André del Sarto, II, sc. 1). Voici douze jours d'accomplis (P. Hervieu, Peints par eux-mêmes , p. 103). C'est dix minutes d’occupées (H. Lavedan, Le nouveau jeu, p. 298). Les maris viennent passer leur temps de libre ( ib ., p. 77). Pas un jour de bon (A. Daudet, Lettres de mon moulin, p. 114). Sur quelqu'un de, voir V, § 403. Le de explétif joue un grand rôle dans la langue parlée, où il s’introduit même devant un substantif; on dit en voilà une d’idée, c’est le mien de mari. Exemples littéraires: D’ailleurs, somme toute, en est-ce une de bêtise (J. Richepin, La cavalière, V, sc. 9). On peut dire qu’il en a une, de brave femme ( id ., Cadet, p. 204). Enfin il faut suivre l’élan de ton cœur. — Et s’il n’en a pas, mon cœur, un très fort d’élan (H. Lavedan, Les beaux dimanches, p. 92).

5° Matière. Ex.: Une table d’acajou, un lit de fer, une montre d’or, la toison d’or, le veau d’or, un louis d’or, des bas de soie, chemin de fer, un chapeau de paille.

6° Apposition (lat. »genitivus definitivus«). On disait en latin nomen regis, vox voluptatis, arbor abietis, etc.; mais on se servait aussi de l’apposition: urbs Roma. C’est la première de ces constructions qui se continue en français: Un diable d’homme, un coquin de valet, le mot de liberté, le pays de France, Vile d’Elbe, la ville de Paris. Exemples littéraires: Son hypocondre de mari (La Fontaine, Fables, II, n° 18). Un saint homme de chat (id., VII, n° 16). Un avorton de mouche (id., II, n° 9). L’honnête homme de père (Molière, L'Etourdi, I, sc. 9). Pour l’accord, voir V, § 40, i.

86. Passif. Le sujet du verbe actif devient, au passif, un complément d’agent, et ce complément demande tantôt de, tantôt par. Ex : Ses paroles l’ont blessé; il a été blessé de ses paroles. Mon épée l’a blessé ; il a élé blessé par mon épée. Dans bien des cas, l’usage a été flottant. On peut dire qu’autrefois de était d’un emploi plus général que par. De nos jours l’usage n’est pas encore tout à fait fixé ; on peut pourtant établir les règles générales suivantes:

1° De s’emploie devant le complément d’agent après les verbes qui indiquent une émotion de l’âme, un sentiment, une affection, une perception, une volonté, etc. Ex.: Il est aimé de sa femme et adoré de ses enfants. Le roi était haï de son peuple et méprisé de sa famille. Il était redouté de ses ca-

marades. II était connu de tout le monde. Remarquez la différence entre être coiffé de qn. et être coiffé par qn. (§ 118,2).

2° De s’emploie avec les verbes accompagner, entourer , précéder, suivre et surmonter. Ex.: Le ministre est accompagné de son secrétaire. La représentation a été précédée d'une conférence. L’empereur a fait son entrée suivi de ses généraux. La pauvre mère étcdt entourée de ses enfants. Par s’emploie, au contraire, s’il s’agit d’une action précise subie par le sujet passif. Ex.: Le touriste est accompagné par un guide excellent. Dans ses expériences il a été précédé, à son insu, par un ingénieur suédois. Au moment décisif, le capitaine n’a pas été suivi par ses soldats.

3° De s’emploie quand il s'agit d’indiquer un état résultant, soit d’une action déjà faite, soit d’une action prolongée qui se poursuit. Ex : Cette armoire est piquée des vers. Notre tapis est mangé des mites. Ce garçon-là est dévoré d’ ambition. Dans ces exemples, le participe passé joue presque le rôle d’un adjectif, et l’idée d’état l’a emporté sur l’idée d’action. Si, au contraire, cette dernière idée prend le dessus, on recourt à la préposition par: Ces vêtements ont été mangés par les mites (comp. § 195).

4° Ajoutons comme une règle générale qu’on emploie de surtout quand le sens propre du verbe est affaibli, tandis que par s’emploie surtout quand le verbe a son sens plein et fortement accentué; c’est pourquoi un verbe employé au figuré demande ordinairement de. Remarquons aussi que, dans les cas où par est employé, le nom est le plus souvent accompagné. de l’article défini ou d’un autre déterminatif; il acquiert par ce fait une certaine précision qui le rend plus capable d’exprimer celui ou ce qui exécute l’action. Exemples:

Un visage éclairé d'un sou- Une pièce éclairée par une rire. lampe.

Elle étcdt pénétrée de bonheur.

Toutes les chambres étaient pénétrées par la fraîcheur de la mer.

Le bois était baigné d’une lueur pâle.

Le château est presque baigné par la mer.

La serrure était rongée de rouille.

Le sommet de l'arbre était rongé par le vent.

Il est suffoqué (rémotion.

Il fut suffoqué par rémo¬

tion.

Les soldats étaient transis de froid.

Ils étaient transis par le vif froid d’hiver.

Une forêt creusée de gorges sauvages.

Un chemin creusé par les charrois.

' Surpris de la promptitude de l’attaque.

Surpris par la promptitude de l’attaque.

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