‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 16 sur 97 · Emplois divers · texte numérisé non relu

Emplois divers

1° Cause, motif. Ex.: Crever de rage , mourir d'amour, crier de colère , tressaillir de joie, rougir de honte, agir de propos délibéré, souffrir d'une maladie.

2° Moyen, instrument (en latin »ablativus instrumenti«). Ex.: Faire signe de la tète, accueillir qn. d’un sourire, voir de ses yeux, entendre de ses oreilles, toucher de sa main, travailler de ses mains, montrer du doigt, borgne de l'œil gauche, claquer de la langue, boiter d'un pied, manger du bout des dents, être armé de toutes pièces, faire d’une pierre deux coups, prêcher d’exemple, faire flèche de tout bois, etc. . . . L’emploi instrumental était encore plus général dans la vieille langue qui disait donner de son glaive, férir de son espee, jouer des échecs, etc.

3° Manière, mode. En latin, on disait de integro, de piano, de improviso, etc.; cet usage s’est continué en roman, où il s’est beaucoup étendu. Rappelons pour le français: de près, de loin, de travers, de biais, tout de go, tout de bon, comme d’habitude, marcher d'accord, accepter de confiance, jouer de mémoire, faire un tableau de chic, acheter d'occasion, être de moitié, parler d’un ton bref, attendre de pied ferme, accepter de grand cœur, agir de bonne foi. Sur de trop pour trop, voir plus loin.

Remarque. Il faut citer aussi des tours tels que vivre d'une vie heureuse, mourir d’une mort lente, dormir d'un mauvais sommeil, dormir du sommeil du juste, rire d’un rire forcé, haïr d’une haine profonde, etc.

4" Mesure (dans l’espace et dans le temps). Ex.: Une maison haute de quatre étages , un mur épais d'un mètre, une perche longue de six pieds , reculer d'un pas, élever ta voix d’une tierce, âgé de deux ans, vieillir de dix ans, se connaître de vieille date, de mémoire d'homme, de longue main, de jour, de nuit, de bonne heure, du vivant de ma femme, du temps que ta reine Berthe filait. Mon frère est plus âgé que moi de trois ans. Elle est mon aînée de deux ans. C’est trop de ta moitié. Il s'en faut de beaucoup. Il m'a précédé de quelques pas. Ma montre avance de dix minutes. Le thermomètre a monté de cinq degrés. Les actions ont baissé de vingt pour cent. Exemples littéraires: Je ne l’ay point encore embrassé d’aujourd’huy (Racine, Andromaque, I, sc. 4). Le piano du salon, elle ne pouvait y songer de tout le jour (A. Daudet, Sapho, p. 157). On vous avait pas encore vus de la saison (M. Constantin-Weyer, Un homme se penche sur son passé, p. 16). Comp. : Il n’ot plëu de tôt esté ( Cligès , v. 1485). De tôt l’an ne porteroit haubert ( Meraugis , v. 1783). On disait déjà en latin de nocte , de die.

Remarque 1. Par une extension analogique intéressante on dit non seulement une muison haute de vingt mètres, mais aussi cette maison a vingt mètres de haut (ou hauteur). De même: La chambre a huit mètres de long sur six de large. Mon puits a cinquante mètres de profondeur (jamais de profond).

Remarque 2. De nos jours on entend souvent de trop au lieu de trop. On dit conformément aux règles de la grammaire: Vous m’avez rendu un franc de trop; l’analogie a créé une phrase telle que: Cet enfant a mangé de trop. On constate l’emploi toujours croissant du composé de trop dans les cas réservés autrefois au simple trop.

5° Après un grand nombre de verbes, de s’emploie au sens de ‘concernant’ ou quelque chose de pareil; la préposition indique, pour ainsi dire, la source. 11 faut distinguer deux cas principaux. Il s’agit tantôt d’un sujet de conversation: Parler de la pluie et du beau temps. Dire du mal de son prochain. Il ne faut jurer de rien. Dans d’autres cas il s’agit d’un objet indirect: protester de son zèle, témoigner de son innocence, médire de ses voisins, justifier de son alibi, etc. On constate, en examinant l’historique de ces verbes, que l’usage a souvent hésité. Nous citerons l’exemple suivant:

Jouir. On disait en latin classique gaudere sorte sua. Le français se sert régulièrement de la préposition de; dès les plus anciens textes on dit jouir de la vie. Cependant on trouve parfois au moyen âge jouir la vie. Ex.: Mais tos jors iert valors d’Amor joie (Thibaut de Champagne, Jeu parti). Ce même emploi s’observe encore chez Montaigne: La santé que j’ay jouie jusques a présent très vigoureuse ( Essais , I, 78). Mais Pasquier proteste contre cet usage qu’il regarde comme un gasconisme ( Lettres , II, 380). En italien godere se construit des deux manières. On dit presque indifféremment godere delta vita et godere la vita.

88. Emploi oblitéré. Pour finir, nous étudierons sommairement un emploi de de propre surtout à la vieille langue. Il s’agit du de qui servait à introduire le sujet logique et le prédicat; il s’employait devant un nom, un pronom ou un infinitif.

1° Nom. On disait autrefois: De sa mort est granz damages. Ce tour disparaît avec le moyen âge; il a été remplacé par: Sa mort est une grosse perte (ou: C’est une grosse perte que sa mort; cf. V, § 318,2). Voici quelques exemples de l’ancienne tournure: Poure cose est de mortel vie (Jean de Condé, Li dis de Je mortel vie, v. 1). Mult est male chose d’envie (. Dolopathos , v. 53). Ch’est grans chose d’amours, bien le poet on prouver, Quetives et quetis font souvent assambler (Li Bastars de Bouillon, v. 5860). Dure chose est de mariage (E. Deschamps, Œuvres complètes, IX, v. 4128). Hélas, il n’est si douce chose Que de ce doulx rossignolet (G. Paris, Chansons du XVe siècle, p. 30). C’est grand chose que de promesse (Amant Cordelier, v. 905). Ce n’est rien que d’une pauvre femme (Quinze joies de mariage, p. 83, 84). De ma chair eust esté fort maulvaise viande (Rabelais, II, ehap. 14). Ce n’est pas tout de l’espée et du pognard (A. d’Aubigné, Mémoires, p. 35). On trouve encore chez Molière: C’est un étrange fait du soin que vous prenez (École des maris, I, sc. 1, v. 57). Un autre reste de l’usage médiéval s’observe dans le passage suivant: Si j’étais de votre président, je ferais comme Bridoie (A. France, Les Dieux ont soif, p. 121) L’origine de ce de n’est pas claire. M. L. Clédat le regarde comme un de de spécification qui remplace le »genitivus definitivus« latin, et

pour lui de sa mort est granz damages s’expliquerait comme: le dommage de sa mort est un grand dommage. Cette explication est peut-être la meilleure de celles qu’on a proposées, mais elle ne convainc pas.

Remarque. Nous rappellerons ici l’emploi exclamatif qu’on faisait autrefois de de. Ex.: Filz Alexis! de ta dolente medre (SI. Alexis, v. 296)! Filz Alexis, de la toue charn tendre (ib„ v. 451)! O chiers amis, de ta jovente bele (ib., v. 476)!

2° Pronom. Ex.: Je ne sai que ce est de vous ( Guillaume de Paterne, v. 4379). Tes mesehies De quoi ce fust damages et pitiés ( Enfances Ogier, v. 1850). Au lieu de de quoi, on trouve aussi dont, et jusque dans le XVIe siècle: François les enchaueierent dont ce fu foleté ( Bueves de Commarchis, v. 3818). Désirent tant le salut de vos âmes qu’ils en perdent la leur par charité catholique, dont c’est grant pitié ( Satire Ménippée, p. 77). Ce de s’emploie encore dans certaines tournures devant un pronom personnel: Si j'étais que de vous! Ce que c’est que de nous, pourtant! Cette dernière phrase est un mélange de deux tournures: ce que c’est que nous -f- ce que c’est de nous. Le de s’omet parfois: Si j’étais que vous (E. et J. de Goncourt, Sœur Philomène , p. 224).

3° Infinitif. Le même de s’employait également devant un infinitif, sujet logique. Ex.: De rober ordené c’est grans pichiés (. Aiol , v. 963). D’ome ochire est pichiés grans et isdeus (ib., v. 3038). D’ume ocire n’est pas gas (Marie de France, Le Fraisne, v. 98). Ce est lur dreiz de mesparler ( ead ., Guigemar, v. 18). Bone chose est d’aprandre ( Dolopatlios , v. 308). E se ne fust de parjurer Trop leide chose ( Ivain , v. 6768). De trop parler est vilonie, Et de trop taisir est folie (Beauclous, 1). Pour ce me vient en volenté de dire . . . Des aventures de Bretaigne ( Claris , v. 87). Ce de se retrouve, en partie, dans la langue moderne (voir § 222, i). Bappelons surtout des cas tels que: C’est de payer qui les embête (O. Mirbeau, Journal, p. 312). Ce n’est pas de lui donner cet argent qui me contrarie (É. Zola, Ventre de Paris, p. 315).

89. I)e s’employait régulièrement dans la vieille langue après un comparatif. En latin classique 1 ablatil pouvait s’employer dans ce cas au lieu de quam; on disait ainsi

major Scipione (= major quam Scipio). En latin vulgaire, on a eu recours à un de qui s’observe dans le latin postclassique. Ex.: Senior aetate erat de Brunchilde ( Gesta Francorum, chap. 31). L’ancien français nous offre maints exemples de cette construction: Grifuns i ad plus de trente millers ( Roland , v. 2544). Il i maneit un tirant . . . Plus traïtor e plus félon De Judas ou de Ganelon (Ambroise, Guerre sainte, v. 1388). De tous les biens n’a plus nulz homs de moy (E. Deschamps, Œuvres complètes , I, 128, v. 9). Tu n’es pas plus fort de Sanson, Ne plus saiges de Salemon, De Theofastre plus expers, Du roy Philippe plus appers (ib., IX, v. 5530). Nul mieux de toy (J. du Bellay) Cet usage a disparu, ou presque, car la langue moderne n’emploie de que devant un nom de nombre: plus de trois ans, moins de dix lieues, plus de la moitié (il se peut du reste qu’il ne s’agisse pas ici d’un complément du comparatif, mais d’une indication de mesure; cf. § 87,4). Partout ailleurs on se sert de que; on dit il est plus fort que moi, il est moins sage que son frère , il est plus traître que Ganelon. Ce que se trouve déjà dans les plus vieux textes. Ex.: Plus est isnels qu’esperviers ne arunde ( Roland , v. 1492).

Remarque. Ce de s’est mieux conservé en italien moderne qu’en français: on dit non seulement più di cento lire, meno di qualtro giorni; mais aussi è più povero di me, il diamante è più duro del ferro, etc.

90. Dedans. Ce composé fonctionnait au moyen âge comme adverbe et comme préposition. Comme exemples types de ce dernier emploi, nous citerons: dedens le cors, dedens une chapelle, dedens dis j or z, etc.; on voit qu’il servait à indiquer non seulement des rapports de lieu, mais aussi des rapports de temps. Exemples littéraires: Et il demenerent toute le nuit dedens le castiel grant joie et grant déduit (Villehardouin, § 569). Dedenz cel sejor, issi une compagnie de mult bone gent por garder l’ost (id., § 138). Li chevaliers s’en vint au roy, et dist que il avoit estei dedans les maisons au soudanc (Joinville, § 163). Et vous commandons que vous en râlez vers vostre signour, et dedens quinzainne vous soiés ci-ariere (id., § 455): Dedans ce, avint une si grans inescheance a nostre gent (id., § 311). L’emploi de dedans comme préposition était général encore au temps de la Renaissance. Ronsard dit à son page de verser du vin dedans son verre, et

Montaigne parle de bouillir dedans une marmite; chez Malherbe, au contraire, cet usage est devenu rare. Au XVIIe siècle on le trouve chez Corneille: Dedans mon ennemi je trouve mon amant (Le Cid, v. 812), et dans les premières comédies de Molière. Ex.: 11 est vrai, c’est tomber d’un mal dedans un pire (L’ Étourdi, I, se. 2). Je tremble à présent dedans la canicule ( Sganarelle , sc. 2). La Fontaine s’en sert beaucoup; mais c’est probablement pour donner à son langage une teinte d’archaïsme et le rapprocher du parler populaire; on trouve dans ses Contes dedans la chambre noire, dedans ce paradis, dedans un galetas, dedans le bain , dedans le lit, dedans Paris, dedans l’âme, etc. Les grammairiens du grand siècle ne reconnaissent à dedans que les fonctions d’un adverbe: il a succombé devant la concurrence de dans (§82). Dans la langue actuelle, dedans n’a gardé son ancienne fonction prépositionnelle que dans le langage populaire. Ex.: J’aurais crevé dedans ma coquille (R. Benjamin, Gaspard, p. 216). Il faut aussi noter le cas où il est précédé de de. Ex.: Il [le père Rouault] ne retirait pas volontiers ses mains de dedans ses poches (Flaubert, Madame Bovary, p. 25). De dedans constitue une nouvelle préposition; comp. de dessous (§ 92), par dessous, etc. L’ancienne valeur prépositionnelle de dedans s’est maintenue en Suisse, où l’on dit dedans une caisse.

Depuis, voir § 126.

91. Dès continue le composé populaire de ex. Il marque surtout des rapports de temps (à partir d’un moment donné): dès l’aube, dès ce soir, dès mon enfance, dès longtemps, dès demain, dès lors, dès avant le berceau, etc.; parfois aussi, par extension, des rapports de lieu: dès Amboise, dès ici. Ces deux emplois existaient déjà dans la vieille langue. Ex.: Dès or cumencet li plaiz e les nuveles ( Roland , v. 3747). Dès les Apostles ne fut mais tels prophète (ib., v. 2255). Dès Cheriant entresqu’en Val-Marchis (ib., v. 3208). Car il paroit desur toute sa gent dès les espaules en amont (Joinville, § 228). Dès le flum qui vient de Babiloine jusques au Hum qui se partoit de nostre ost (id., § 264). Dans ce dernier passage on emploierait de nos jours depuis (§ 126). Rappelons encore que, dans certaines combinaisons, dès pouvait autrefois indiquer la raison, la conséquence: Les grands se font bon-

neur dès lors qu’ils nous font grâce (La Fontaine, Fables , I, n° 14). Notez que dès a, en partie, remplacé très (§ 134).

92. Dessous est un composé de de et de sous (comp. depuis, § 126; dessur, § 131). Il fonctionnait au moyen âge surtout comme préposition. Ex.: Desuz un pin, delez un eglentier ( Roland , v. 114). Cette fonction était générale encore au temps de la Renaissance, où l’on disait dessous un arbre, dessous une pierre, dessous une espérance, dessous moi, etc. On la trouve aussi couramment dans la première moitié du XVIIe siècle; mais, après cette époque, elle devient rare. Ex.: Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre (Corneille, Cinna, II, sc. 1). Le lièvre était gîté dessous un maître chou (La Fontaine, Fables, IV, n° 4). Peu à peu dessous, on ne sait pas bien pourquoi, a cédé la place au simple sous et ne s’emploie plus que comme adverbe: la note ci-dessous. Victor Hugo, peut-être pour des raisons métriques, a suivi l’ancien usage dans le vers que voici: Ils ... Poursuivent un œil noir, dessous la jalousie, A travers l’éventail ( Feuilles d’automne, n° 28). Abstraction faite de cet emploi archaïque, dessous ne fonctionne actuellement comme préposition que s’il est précédé de de. Tandis qu’on ne dit plus dessous la terre, dessous la table, on dit très bien sortir de dessous terre, sortir de dessous la table (comp. de dedans, § 90).

Composés. On trouve au moyen âge la locution adverbiale au dessous-, après la Renaissance, elle sert à former la locution prépositionnelle au-dessous de-, on dit au-dessous de dixans, deux- degrés au-dessous de zéro, au-dessous du genou, vendre au-dessous du cours, être au-dessous de sa place, etc. De dessous s’employait autrefois au sens de sous. Ex.: Lur chevals laissent dedesuz un olive ( Roland , v. 2705). Ce composé disparaît avec le moyen âge. Par-dessous s’employait avant la Renaissance comme une sorte de forme renforcée de dessous-, on disait par desoz un lorier, par desoz mon manteau gris, par desoz le bras, etc. On dit encore cacher une chose par-dessous ses vêtements, passer par-dessous la table, jouer qn. par-dessous jam be.

93. Devant. Cette préposition est une création française; elle a été tirée de avant, regardé fautivement comme corn-

posé avec a et vaut; sur le modèle des nombreuses particules où entrait la préposition de (III, § 617), on a créé devant à côté de avant. Devant se rencontre dès le XIe siècle, et l’usage médiéval s’est conservé jusqu’à nos jours, excepté sur un point: actuellement devant ne se rapporte pas au temps. On disait autrefois devant la miennit , devant la bataille, devant la feste, etc.; cet usage disparaît vers la fin du XVIIe siècle. Bossuet dit encore devant le déluge, un peu devant sa mort; Furetière donne devant hier-, Oudin, chanter devant la fête. Dans toutes ces combinaisons, devant a, de nos jours, été remplacé par avant. Voici, pour finir, quelques exemples montrant l’usage ordinaire de notre préposition: devant la maison, devant une ville assiégée, devant Verdun, devant le roi , aller devant soi, devant l’opinion publique, etc. Les limites de l’emploi de devant sont maintenant tracées d’une manière très précise; il n’y a plus de concurrence avec avant que dans quelques cas tout à fait isolés: mettre la charrue devant (ou avant ) les bœufs; ou hésite également entre avant le substantif et devant le substantif, bien qu’il puisse y avoir une légère nuance; nous avons rencontré mettre l’amitié devant ta parenté et mettre la vertu avant la richesse (§ 78). .

Composés. Au-devant de (à la rencontre de): cdler au-devant de l'ennemi, des invités. Comp. l’emploi qu’en fait Boileau (Art poétique, II, v. 203): . . . graver au-devant du recueil (c.-à-d. en tête du recueil). Par-devant (en présence de) est un terme de Palais: l’arrangement se fit par devant notaire. Dans la vieille langue, on avait encore de devant et en devant au sens exact de devant. Ex.: Dedevant sei fait porter sun dragun ( Roland , v. 3266). En devant ce temps, en l’an de grâce mil trois cent soixante quinze (Froissait). De devant a un tout autre sens dans la langue moderne: Enlevez cet objet de devant mes yeux.

94. Durant est primitivement un participe présent; c’est par l’oubli de la construction originaire qu’il est devenu préposition. On a dit d’abord par une sorte de construction absolue (§ 241) le mariage durant (pendant que dure le mariage, pendant la durée du mariage), ensuite durant le mariage; ici le même phénomène s’est produit qu’avec un participe passé tel que excepté, et la forme verbale a été regardée

comme une préposition. Dans la langue moderne durant suit, dans quelques cas, le substantif: sa vie durant, deux heures durant, un quart d’heure durant, quarante ans durant; ces tours sont à regarder comme des locutions toutes faites. Dans tous les autres cas, durant précède son complément: durant la guerre, durant l'hiver. Comp. en anglais: during the war.

95. En continue le lat. in. Il était d’un emploi très général au moyen âge, et on le renforçait à l’aide de l’adverbe enz (lat. in tus). Ex.: Enz enl fou la getterent com arde tost (S te Eulalie, v. 19). Ains ou moustier s’an fut, s’a sa teste anelinee ( Orson de Beauvais, v. 3571). On renforçait aussi en à l’aide de l’adjectif mi; voir § 121, Rem. Vers la fin du moyen âge, le domaine de en commence à se restreindre, et, dans un certain nombre de cas, il est remplacé par à ou par dans ; ainsi à ma place se substitue à en ma place , à Rome à en Rome, etc. La restriction va toujours en augmentant, de sorte que dans la langue moderne en figure surtout dans des locutions toutes faites, dans des membres de phrase figés et revêt presque un caractère archaïque à côté de dans. Remarquez, par exemple, la différence entre en prison et dans la prison. On lit dans la Bible: Jésus ayant appris que Jean avait été mis en prison ( Evangile selon saint Mathieu, IV, 12). Jean ayant ouï parler dans la prison de ce que Jésus faisait (il)., IX, 2). Ainsi en s’est surtout maintenu dans de vieilles locutions dépourvues d’article et qui ont souvent la valeur d’un adverbe.

Remarque. Il y a des cas où en et dans s’emploient indifféremment. A. de Musset a écrit: Le phalène doré, dans sa course légère. Cependant dans la petite et la grande édition de Musset (1876 et 1884) données chez Lemerre, on lit: La phalène dorée, en sa course légère. Phalène est du féminin (III, § 674); le changement de doré en dorée a exigé que le mot suivant commençât par une voyelle, et le sens du vers est resté le même.

96. En et l’article. Dans la langue moderne, on rencontre parfois en /' et en la, mais jamais ou presque jamais en le et en les. Cette particularité est due au fait que la vieille langue ne tolérait pas ces combinaisons, pas plus que à le, à les, de le, de les. Voici quelques détails:

1° En suivi de Y. Cette combinaison s’est maintenue jusqu’à nos jours: en Y honneur de, en Y air, en Y absence de, en Y espèce, en Y an, en Y état où je suis, en l'église Notre-Dame, etc.; plusieurs de ces tours présentent un caractère quelque peu archaïque ou littéraire.

2° En suivi de ta. Cette combinaison s’emploie encore de nos jours: il y a péril en la demeure (IV, § 111), en la compagnie de, en la présence de Dieu, en la personne de, en la circonstance, etc. En dehors de ces locutions toutes faites, en est, dans la langue actuelle, rarement suivi de la. Ex.: L’ Eglise catholique croit que le pain est réellement changé en la chair de Jésus-Christ.

3° En suivi de le. Dans la vieille langue, en le se contractait en el (II2, § 502, i), d’où eu et plus tard ou. On disait ainsi el paradis, eu paradis, ou paradis; ce ou se confondait avec au, d’où au paradis. De cette manière, à est entré en concurrence avec en et l’a remplacé dans beaucoup de cas. Nous citerons jeter au feu, mettre au monde, au temps de, au nom de, au moins, au ciel, au lit. Dans plusieurs cas, à alterne avec en, selon que le substantif est accompagné ou non de l’article: En mon nom et au vôtre. Croire en Dieu; mais croire au Christ. Voyager en France, en Italie , en Allemagne; mais voyager au Portugal, au Japon, au Brésil. En été, en automne, en hiver; mais au printemps (primitivement prin tens; cf. V, § 153). Pascal écrit dans »les Provinc,iales« : Vous avez mis vostxe espérance en la calomnie et au tumulte.

4° En suivi de les se contractait dans la vieille langue en es (comp. de -j- les > des). Cette forme n’existe plus que dans quelques expressions toutes faites: docteur ès-lettres; aujourd’hui on méconnaît tout à fait sa valeur primitive et on la regarde comme une sorte de préposition (voir II2, § 502,2). A partir du XVIe siècle, ès est remplacé par aux (ou dans les, entre les), remplacement parallèle à celui qui a eu lieu pour le singulier. On dit ainsi tomber aux (dans les, entre les) mains des ennemis, mais tomber en leurs mains.

5° L’article partitif ne s’emploie guère après en (cf. V, § 125). On dit: payer en or, en argent, en billets; écrire en grosses lettres ; une chaîne en or, un collier en perles ; une dalle en marbre; s'épuiser en efforts; s’exprimer en bon français; gronder en termes bien durs, être en bons termes avec quelqu un,

Kr. Nyrop: Grammaire. VI. 8

etc. Quand le substantif est accompagné d'un adjectif, on trouve quelquefois l’article partitif: s'épuiser en cl' inutiles efforts , en de nains efforts; s’expliquer en de nombreuses pages ; se trouver en des nécessités pressantes. Cette particularité se rencontre par exemple chez G. Flaubert et les frères de Goncourt. Ex.: La médiocrité la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des désirs adultères (. Mme Bovary, p. 151). [Léon] se maintenait en de bons termes avec ses professeurs (ib., p. 139). On dirait aujourd’hui en bons termes.

6° Ainsi, en s’emploie rarement avec l’article. Si l’article est demandé, en est remplacé par dans. On dit: Voyager en France, mais voyager dans la belle France. En Amérique, mais dans l’Amérique du Nord. Vivre en liberté, mais vivre dans une entière liberté. Il est mort en guerre, mais il est mort dans la guerre de trente ans. Dîner en ville, mais dîner dans une ville bombardée. Remarquez qu’on dit en Asie Mineure (comp. dans l’Amérique Centrale).

97. A partir du milieu du siècle passé, quelques auteurs se sont émancipés des règles officielles et ont risqué en devant le et les (comp. Il2, § 504). Cette innovation se rencontre surtout chez certains poètes; voici les exemples trouvés dans un seul petit poème de Stuart Merrill (»Voix«): en les soirs de désir, en le clair-obscur des allées, en les vallées, en le silence, en le jardin (voir Poèmes, 1887 — 97. Paris, 1897. P. 66 — 67). Quelques romanciers présentent le même tour. Ex.: Une plaine convertie en le misérable jardin d’un maraîcher (J. -K. Huysmans, Là-bas, p. 161). Le seigneur qui inspire une telle confiance en les prières de sa petite servante (id., Sainte Lydwine, p. 189). Dans l’un et l’autre cas, c’est un procédé, et qui ne va pas sans quelque affectation.

98. En s’emploie dans la langue moderne surtout pour indiquer le lieu. 11 exprime soit le séjour, soit le mouvement. Voici une série d’exemples de cës deux acceptions qui ne sont pas toujours bien distinctes l’une de l’autre; nous examinons d’abord les noms communs, ensuite les noms propres.

1° Séjour. Ex.: Etre en prison, en enfer. Vivre en province.

Se promener en voiture, en bateau, en auto. Un tigre en cage. Dix francs en caisse. Nul n'est prophète en son pays. Vivre comme un coq en pâte. Ne pas pouvoir tenir en place. En habit

noir, en robe de chambre, en pantoufles. Des paroles en l'air.

Naviguer en pleine mer. La cure par le voyage en mer. Ajoutons que en indique aussi le temps, le moment: en été , en hiver, en février, en l'an 1050; autrefois on disait aussi hui en cest jor, en lonc tens, etc.; voir plus loin, § 100,3.

2° Mouvement. Ex.: Courir de ville en ville. On a poursuivi les cambrioleurs d'étage en étage. Tirer de but en blanc. On dit couramment: J’ai envoyé ma petite fille en face chercher du pain (cf. le sens de séjour dans : Il demeure en face).

3" Au figuré. Ex.: Adorer en esprit et en vérité. Vivre en

Dieu, mourir en Dieu. Etre en progrès. En réponse à votre

lettre. Les choses sont en bon train. En cette circonstance.

4° Signalons aussi des verbes tels que croire, espérer, avoir confiance, qui demandent généralement la préposition en. On dit croire en Dieu, espérer en Jésus-Christ, avoir confiance en soi ; donc l’action de croire est regardée comme un mouvement vers un lieu. Pour la vieille langue, il faut ajouter quelques locutions exprimant l’amour. Ex.: Son cuer et s’antante Métré an pucele bele et jante ( Ivain , v. 5726). Ajoutons les tours penser en, songer en, qui s’emploient encore au XVIIe siècle.

Remarque. Dans plusieurs des locutions indiquées, il y a concurrence entre en et à. Le Père Bouhours fait une distinction entre penser en et penser à. Selon lui, penser en, signifiant >être l’objet des pensées et des rêveries du cœur«, est le terme le plus fort; tandis que penser à exprimant >un procédé purement intellectuel est beaucoup plus faible et plus superficiel«. C’est pourtant le premier tour qui a disparu. Croire admet encore les deux constructions; mais croire en est réservé à quelques termes consacrés, où le complément se présente sans article: croire en Dieu, croire en Jésus-Christ, croire en soi. Comp. : croire à un seul dieu, au Saint- Espi'it, au paradis, à l'enfer, au diable, aux miracles, aux revenants, aux sorciers, à ta vie éternelle, à la vertu. Dans les campagnes on dit penser dans, rêver dans qn.

99. Quand il s’agit de noms géographiques, l’usage a varié et varie encore. Nous allons examiner les principaux noms, et nous verrons qu’il y a concurrence entre en, à et dans.

1° Noms de pays. En s’emploie si le nom est du féminin; on dit ainsi en France, en Angleterre, en Norvège, en Serbie, en

Algérie , en Mongolie, en Sibérie, en Chine, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, en Australie. Si le nom est du masculin, l’usage hésite (cf. § 71,2). A côté de au Danemark, que demande la grammaire officielle, on trouve aussi en Danemark (comme en Norvège, en Suède). D’autre part en Mexique et en Canada ont disparu devant au Mexique et au Canada. Avec Afghanistan on se sert toujours de en ou dans, jamais de à. Les noms composés Terre-Sainte et Extrême-Orient sont devenus des noms propres et ne prennent pas l 'article ; on dit aller en Terre-Sainte, vivre en Extrême-Orient.

2° Noms de provinces. Devant les noms des anciennes provinces de France et d’autres pays, on emploie toujours en, sans égard au genre: en Bretagne, en Normandie, en Picardie, en Anjou, en Savoie, en Aragon, en Saxe, en Styrie, en Lombardie.

3° Noms d’îles. En s’emploie devant les noms des grandes îles, tout comme devant les noms de pays. On dit ainsi en Sardaigne, en Corse, en Sicile, en Crète, en Islande, en Fionie, en Nouvelle-Calédonie; comp. § 71,5 et § 83,4.

4° Noms de départements. En s’emploie dans quelques cas qu’il paraît impossible de classer sous des règles générales. On dit en Savoie, parce qu’il s’agit du nom d’une ancienne province; mais on dit également en Charente, en Vaucluse, en Eure-et-Loir, en Saône-et-Loire, en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne. Pourtant le plus souvent on se sert de dans; on dit dans l'Ain, l'Aisne, l'Ailier, les Alpes-Maritimes, l’Aube, la Haute-Savoie, etc. (voir § 83,2). Parfois les deux prépositions s’emploient concurremment: on hésite entre dans la Savoie et en Savoie, dans la Côte-d'Or et en Côte-d'Or, dans la Vendée et en Vendée, dans la Lozère et en Lozère, dans la Gironde et en Gironde, etc. Il semble que l’emploi de en se constate surtout chez les habitants du département et, d’une façon générale, chez les personnes qui font un usage fréquent de son nom; ainsi, en Gironde est une expression courante dans la bouche d’un Bordelais, mais un Parisien dira dans la Gironde.

5° Noms de villes. L’emploi de en devant un nom de ville est propre à la vieille langue. Ex.: Le cors en gist en Rome (St. Alexis, v. 543). Ensi s’en ala li cuens Loeys et li autre baron en Venise (Villehardouin, § 56). Il s’en ala en Anti-

oche (Joinville, § 524). Après le moyen âge, en perd du terrain; il est en partie remplacé par à (§ 71,3). Les grammairiens du grand siècle discutent d’une manière détaillée la question de la préposition à employer devant un nom de ville. Ménage proteste contre en Gerusalem, en Betléem, et il n accepte que la préposition à. Il observe que »pour éviter le baaillement des deux voyelles« on a dit longtemps en Anvers, en Arles , en Avignon, en Orléans, en Angers, en Alençon; mais il ajoute qu’à la fin »on a dit partout et, tant devant les noms de Villes qui commencent par une consone, que devant ceux qui commencent par une voyelle; à la reserve neanmoins d’Avignon et d’Arles: car on dit encore en Arles, en Avignon. Depuis quelques années on commance pourtant à dire à Arles , et Avignon: comme on dit à Angers, à Alençon, à Orléans « ( Observations , p. 212). Ainsi c’est à qui l’emporte après bien des hésitations. Voici quelques exemples de en, trouvés dans les auteurs classiques: Je serai marié, si l’on veut, en Alger (Corneille, Le Menteur, v. 1712). J’écrivis en Argos pour hâter ce voyage (Racine, Iphigénie, v. 94). Il va vous emmener votre fils en Alger (Molière, Fourberies de Scapin, II, sc. 7). A propos de ce dernier passage, il faut noter que l’édition de 1734 porte à Alger. L’ancien usage se retrouve encore dans plusieurs parlers provinciaux. Nous rappellerons celui d’Alençon où l’on dit par ex. en Damignié, et surtout le provençal. E. Lintilhac a écrit: Sa vie . . . . s’écoule en Avignon — comme on dit là-bas ( Les Félibres, p. 79). Cette particularité se retrouve parfois dans la langue d’Alphonse Daudet: Arrivé en Arles par le train de Paris (Le Trésor d'Arlatan, p. 11). Que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort ( Lettres de mon moulin, p. 74).

100. En dehors du sens local que nous venons d’étudier, en s’emploie de beaucoup de manières différentes qu’il est très difficile de classer, et dont nous indiquerons sommairement quelques-unes. En sert surtout à désigner l’état, la matière et le temps.

1 0 État. Ex. : Mourir en couches, être en larmes, une personne en deuil, un arbre en fleurs, être en bonne santé, être en vacances, des fusils mis en faisceaux, être en lambeaux, un ouvrage en prose, mettre en vers, mettre en morceaux. C’est

ici qu’il faut aussi rappeler l’emploi de en devant un gérondif (§ 242).

2° Matière. Ex.: Une construction en fer (bois, pierre), une table en bois de chêne, des semelles en cuir, un poêle en fonte, un petit soldat en plomb. Exemples littéraires: Ces Américaines! en quoi sont-elles (Sardou, L’Oncle Sam)? Vous ne comprenez pas ça, vous autres gens du Nord, vous êtes en bois (Pailleron, Cabotins )! Des carrosses tout en glaces (Daudet, Contes du Lundi, p. 260). Le point de départ de cet emploi de en est probablement à chercher dans un tour tel que payer en or, qui peut avoir amené une boîte en or; on peut aussi alléguer une phrase telle que: Bâtie en pierre de taille, la maison était solide.

3° Temps. Ex.: En hiver (été, automne), en l’an de grâce 1350, en moins d’un an, en peu de temps, en octobre, d'aujourd'hui en huit (— dans huit jours), en temps de pluie, en temps et lieu. Exemple littéraire: Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli (Boileau, Art poétique, III, v. 45 — 46).

101. Il est hors de doute que le domaine de notre préposition était plus étendu autrefois que dans la langue moderne. Nous avons déjà vu que, dans certains cas, en a été remplacé vers la fin du moyen âge par ci, et nous avons indiqué les causes qui ont amené ce remplacement. Mais en dehors de ces cas particuliers, la vieille langue fait un usage très étendu et très varié de en. Nous en examinerons comme preuve un seul emploi. On lit dans la Chanson de Roland: Lur esperuns unt en lur piez calciez, Vestent osbercs blancs e forz e legiers, Lur helmes clers unt fermez en lur chiefs (v. 3863 — 65). On dirait actuellement: Ils ont chaussé les éperons à leurs pieds, et: Ils ont assujetti leurs heaumes sur leur tète. Comp. : Quant l ot Marsilies, si l ad baisiet el col (ib., v. 601). Pois se baisièrent es vis e es mentuns (ib., v. 626). Cil qui Panel an son doi a (. Ivain , v. 1033). Ces passages nous montrent qu’on se servait régulièrement de en quand il s’agissait d’une partie du corps humain. Cet usage vit encore au XVIe siècle. Marguerite de Navarre écrit des souliers en ses pieds, un anneau d’or en son doigt, armes en dos. Ainsi la vieille langue attribuait parfois à en le sens de

'sur’, sens que possédait in en latin: sedere in equo. La langue moderne a conservé non seulement casque en tète , mais aussi mourir en croix, un portrait en pied. On ne dirait plus avec Régnier: Elle mit en mon cou ses bras.

Remarque. Ajoutons que, dans la vieille langue, en s’employait devant un infinitif. Ex.: Tôt son sens met en acuser (Béroul, Tristan, v. 3489). Comp. § 233.

102. Nous avons vu que le domaine de en s’est restreint de plus en plus. Il faut pourtant ajouter que l’analogie et certaines tendances esthétiques ont, dans l’époque toute moderne, étendu sur quelques points son emploi.

1° On dit aller en voiture , ce qui a amené le tour fautif, mais très fréquent aller en bicyclette au lieu de aller à bicyclette ; on dit également aller en vélo , en auto. Aller en guerre a amené ciller en chasse. Sur partir en Italie, voir V, § 33,3.

2° Quelques écrivains modernes se sont épris de en et ils s’en servent à toute occasion; c’est chez eux comme un parti pris de ne jamais employer dans. Je cite au hasard une étude de Maurice Spronck publiée dans le » Correspondant* le 12 oct. 1902. On y lit en cette recherche, son action politique en ces quatre dernières années, l’épisode dreyfusiste en sa carrière, en une manifestation, en une de ces descriptions poétiques, en cette triple formule, etc. Jean Jaurès, dans un article sur Étienne Dolet, écrit en de magnifiques volumes, en ce grand style, en de belles planches, en ces imprimeries (l’Humanité, 7 août 1904). La même prédilection pour en se rencontre chez certains poètes, par ex. Henri de Régnier, qui écrit en des bassins disjoints, en l’air léger, en tes pensées, etc. Ce sont là des fantaisies individuelles et artificielles qui n’influencent en rien l’usage ordinaire (cf. § 97).

103. Endroit. Ce substantif s’employait dans la vieille langue comme particule; il était tantôt adverbe, tantôt préposition; dans cette dernière fonction il signifiait: vers, vis-àvis de, auprès de, en ce qui regarde, quant à. Ex.: En une isle l’empereor En Sardoigne endroit Lombardie (voir Godefroy). Nous gisiens si a estroit que mi pié estoient endroit le bon conte Perron de Rretaingne, e li sien estoient endroit

le mien visaige (Joinville, § 356). On trouve, pour indiquer le temps, des tours comme endroit midi , endroit ore de mienuit, endroit prime , etc. La locution endroit soi est employée encore par La Boétie.

104. Entre (la l. inter) exprime des rapports de lieu et de temps, de même que des rapports moraux: Tours est entre Paris et Bordeaux. Il était assis entre son père et sa mère. Entre Scylla et Charybde. Entre deux feux. Entre midi et une heure. Entre le lever et le coucher du soleil. Entre ses deux conférences. Flotter entre /’ espérance et la crainte. Se tenir entre deux partis. Une alliance entre ces deux pays. Il se distingue entre tous les étudiants. Dans la vieille langue l’emploi de entre était plus étendu qu’actuellement; il avait souvent le sens de ‘au milieu de’, comme dans les deux passages suivants: Des expediens légitimés et honnestes pour s’asseurer entre tant de frayeur (La Noue, Plainte des Protestants). A Saint-Denis entre nos cris de joie Tu la fis couronner (Malherbe, I, 180, v. 47).

105. Nous examinerons à part un emploi particulier de entre dont la langue moderne ne garde que peu de traces.

1° Au moyen âge, on unissait souvent deux mots coordonnés à l’aide de entre . . . et, au sens de ‘tant l’un que l’autre’; on trouve ainsi entre Rollant et Olivier, entre mei et mon pere, etc. Cette combinaison fonctionnait très souvent comme sujet, et c’est pourquoi entre était parfois suivi du nominatif (§ 52, i). Ex.: Entre Rembalt e Hamon de Galice Les guierunt tut par chevalerie (Roland, v. 3073). Entre la vielle et la borgoise S’en sont issues de l’autel ( Auberée , v 446). Or sus, fet elle, bele fî lie ! Si en irons a saint Cornille Entre moi et toi au moustier (ib., v. 435). Tant avom dit entre moi et le roi (Narbonnais, v. 1303). Antre Esplendoine et Malprin et Borel Un tref tandirent moût bien fet et moût bel (ib., v. 3825). Entre Olivier et le conte Aymeri Si furent de II frerres (ib., v. 4879). Et me manda que se je vousisse que nous loïssiens une nef entre li et moy (Joinville, § 113). L’emploi de entre devant le sujet était tellement général qu’on le trouve parfois, même si le sujet n’était pas composé, comme dans les passages suivants: Einsi antre aus deus chevau-

chierent ( Ivain , v. 5107). Si faisomes marchié as nobilefs] vasalfs] Qu’entre nous lor donrons tout cargié un ceval Entre or fin et argent (. Aiol , v. 4758). Dans tous ces exemples le verbe est au pluriel, comme il est naturel; mais on trouve aussi parfois le singulier amené par l’ordre des mots (V, § 48 et § 79). Ex.: Aucassins fu descendus entre lui et s’amie (. Aucassin et Nicolete, 28, i). Sor sains vos jurerai entre moi et ma feme (Aiol, v. 9097). Un conseil en vait prendre entre lui et Propisse ( ib v. 10845). Et Pieres de Braiescuel faisoit auté de l’autre part, entre lui et Nicholon de Mail li (Villehardouin, § 525).

2° Voici quelques passages montrant que le tour étudié ne fonctionne pas toujours comme sujet: Asez lur at donet entre or fin e argent (Pèlerinage Charlemagne, v. 78). Veez cele pelote, une graignur ne vi mais, Entre or fin e argent guardez cumbien i at (ib., v. 508).

3° L’emploi médiéval de entre se retrouve encore au XVe et au XVIe siècle, mais le tour a quelque peu changé de forme: entre peut toujours introduire le sujet, mais celui-ci n’est plus composé et doit toujours être au pluriel. Mais vous ne prisez ung festu, entre vous riches, povres hommes (Patelin, v. 326). Allez devant entre vous hommes Et nous vous suyverons, moy et elle (Fournier, TFAR, p. 317). Parlons à luy entre nous hommes (ib., p. 320). Entre nous troys t’avons [connue] (ATF, II, 288).

4° Ce même usage vit encore au XVIIe siècle dans la langue populaire. Sbrigani, homme d’intrigue, s’en sert dans le passage suivant: Et entre nous autres fourbes de la première classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui-là (Molière, M. de Pourceaugnac, II, sc. 3). Il est vrai que Sbrigani est Napolitain et qu’il estropie le français, mais l’emploi signalé de entre ne peut certainement pas être regardé comme un italianisme.

5° Pour la langue moderne, rappelons la phrase que cite Littré: Entre pièces de 5 francs et pièces de 20 francs, il g avait dans celte bourse 200 francs. Il ajoute comme explication: tant de l’un que de l’autre. Ce tour, qui paraît aujourd’hui abandonné, rappelle tout à fait l’usage médiéval; il se retrouve dans le vers suivant: Entre vous tous, gens de

la ville, Ah, ne vous estimez pas tant (Rolland, Chansons populaires , V, 32). Comp. encore: On ne devrait jamais pêcher qu’entre hommes (G. de Maupassant, Pierre et Jean,

Remarque. L’usage explétif de entre que nous venons de signaler en vieux français existe aussi en vieil espagnol. Ex.: Entre Rachel y Vidas aparté yxieron amos ( Poema del Ciel, v. 191). Entre yo y ellas en vuestra merçed somos nos ( ib ., v. 2087). Entramos hermanos consseiaron traçion (ib., v. 2660). On dit encore actuellement: Entre tu y yo arreylaremos la casa. Entre Paula y tu disponciréis et convite. Entre s’employait de la même manière en vieux provençal et en vieil italien. Ex.: Nicodemus del laltra part Mult unguement hi aportet Enter mirra et aloen Quasi cent liuras adonad ( Passion , v. 847). Pour l’italien moderne, nous citons: Fra tre persone hanno un letto. Nella casa stanno noue persone fra adulti e bambini. Ventimila lire tra capitale e interessi. L’origine de cette construction n’est pas claire. Le latin classique ne la connaissait pas; on en trouve les premières traces dans des textes bas-latins probablement du VIIe siècle. Ex.: Inter aurum et argentum solidos mille. Dono vobis inter servos et ancillas omnes quatuor decim.

Envers, voir § 135.

106. Environ, composé de en et de viron (tour), tiré de virer. Ex.: Envirun lui ( Roland , v. 137). Environ le temps que tout aime (La Fontaine, Fables, IV, n° 22). L’emploi prépositionnel est maintenant qualifié de vieilli par les grammairiens; on l’observe pourtant chez quelques auteurs modernes. Ex.: Environ le milieu du repas (G. Duhamel, Deux hommes , p. 24).

107. Enz (lat. intus) est propre à la vieille langue; il s’employait non seulement comme adverbe, mais aussi comme préposition. On disait enz la chambre, enz ton logis, enz sa cervelle, enz sa liesse, etc. Comme adverbe il servait à renforcer la préposition en (voir § 95). Le mot disparaît au XVe siècle, fortement concurrencé par en et dans.

108. Estre (lat. extra) s’employait en ancien français jusqu’au commencement du XIVe siècle. Il signifiait ‘outre’, ‘excepté’, ‘sans’. Ex.: Bien quatre mile cevaliers Estre serjans et escuiers (Partonopeus, v. 9677). La signification de ‘sans’ amène facilement celle de ‘contre’, que nous trouvons dans les tours estre mon gré, estre nostre gré, estre son vuel, etc. Ex.: Estre son gret en fisdren rei (St. Léger, v. 62).

109. Fors continue le lal. foris (dehors); il est donc primitivement adverbe, mais il fonctionne aussi, et dès les plus vieux textes, comme préposition, souvent accompagné de de ou de que. Il ne survit guère au moyen âge; on attribue à François Ier le mot: Tout est perdu fors V honneur. Les quelques exemples qu’on trouve de fors au XVIIe siècle sont plutôt à regarder comme des archaïsmes: La dame étoit de gracieux maintien . . . Somme qu’enfin il ne lui manquoit rien, Fors que d’avoir un ami digne d’elle (La Fontaine, Cocu battu). Fors a été remplacé par hors (§ 110), hormis, sauf, excepté. Notons la combinaison tautologique (cf. V, § 4) fors excepté, dont s’est servi La Fontaine: Le mal d’autrui ne me tourmente en rien, Fors excepté ce qui touche au compère ( Faiseur d’oreilles).

Composé. A côté de fors on avait defors. Ex.: Defors sun cors veit gésir la buele ( Roland , v. 2247).

110. Hors est un doublet de fors (§ 109); il s’explique le plus naturellement comme une abréviation du composé dehors, remontant à deforis, dont la consonne labiale s’est amuïe à cause de la position intervocalique (I3, § 442). Hors est primitivement un adverbe; il est de bonne heure suivi de de, et cette combinaison fonctionne comme préposition; on disait ainsi hors del temple, hors de peine et de tourment, hors de la loi], etc. Ex.: Il vousist que je et ma gent alissiens jusques hors de l’ost (Joinville, § 172). Li rois de Sezile estoit si hors dou sens, que il se vouloit aler ferir (zY/., § 210). Après le moyen âge, le de s’omet parfois, et l’on dit hors la ville (Montaigne), hors légitimé mariage (Amyot), etc. La langue moderne a gardé demeurer hors barrière, mettre hors la loi, talent hors ligne, hors concours et quelques autres expressions figées. A l’exception de ces cas, l’absence de de se rencontre rarement. Ex.: Partout en moi, hors moi, joie, extase et mystère (V. Hugo, Rug Blas, III, sc. 4). Notre hôtel était hors la ville entouré de jardins (A. Gide, L’immoraliste, p. 101). Le plus souvent on se sert de hors de; on dit ainsi hors de la maison, hors de l'église, vivre hors de Paris, être hors de danger, être hors de soi, hors de prix, hors d’usage, etc.

Composés. Dehors est régulièrement adverbe. Il fonctionne rarement comme préposition: Commande doncq aux gentilles Naïades Sortir dehors leurs beaux palais humides (Du Bellay). On peut dire encore passer par dehors la ville. Notons aussi les locutions au dehors de, en dehors de. Sur hormis, voir V, § 77.

111. Jouste (lat. juxta) s’employait dans la vieille langue; il signifiait: le long de, auprès de, proche, sur, selon. Ex.: Suz Alixandre ad un port juste mer ( Roland , v. 2626). On disait de même jouste le rivage , jouste la maison, jouste les ar chier s, jouste moi, jouste sa nature, etc. Vers la fin du moyen âge, il s’emploie, sous une orthographe savante, surtout dans des formules juridiques: juxte nostre dicte ordonnance, jouxte les mandemens du siégé apostolique, jouxte et selon ce que dessus est dit; dans cet emploi il s’est maintenu jusqu’aux temps modernes: Littré cite les locutions figées et obsolètes jouxte le palais et jouxte la copie originale (conformément à la c. o.). Les grammairiens du XVIIe siècle sont unanimes à condamner jouxte. Oudin (1656) remarque qu’il »ne se doit plus escrire«, et Chifflet (1659) le qualifie de «préposition décriée«.

112. Jusque (en vfr. aussi jesque, josque ) s’explique peutêtre comme une abréviation de enjusque (lat. in de usque) dont la première syllabe a été comprise comme une préposition (cf. I3, § 521 et III, § 534). Usque fonctionnait surtout comme adverbe: Misit legatos usque in Pamphgliam. A mane usque ad vesperum. Parfois aussi comme préposition: Usque pedes. En français, jusque se comporte à peu près de la même manière: il est adverbe; mais il peut se combiner avec une préposition suivante, et les deux mots forment une unité: jusqu’en, jusqu'à (comp. hors de, § 110). Ex.: Jusque en Alsis en vindrent doi edrant (St. Alexis, v. 113). Jusqu’àl nasel li ad frai t e fendut ( Roland , v. 3927). Ilueques demorai de lors jusqu’au mardi ( Berte , v. 15). N’ot plus bele pucele de la dusques en Pise (ih., v. 173). Voici maintenant quelques exemples montrant l’usage actuel de notre particule; il correspond tout à fait à celui de la vieille langue: Jusqu'à la fin du mois. Jusqu'au fond du cœur. Il est monté jusque sur les toits. I)e Londres jusqu’à Tokio. J’ai de la besogne

jusque par-dessus la tête. Vous m’accompagnerez jusque chez moi. Exemples littéraires: Il vient jusque tout contre la duchesse (F. de Curel, Les Fossiles, I, sc. 3). Jusque très avant dans le moyen âge (A. Meillet dans RLR, 1,4). A un Robert d’Egmont il n’y avait jusqu’à des fillettes qui ne fissent la cour (Boylesve, Je vous ai désirée un soir . . . , p. 27). Devant les adverbes où, ici, là on emploie jusque sans préposition: jusqu’où, jusqu’ici, jusque-là , on dit de même jusqu’aujourd'hui, tandis qu’au XVIIe siècle on préférait jusqu’à aujourd’hui, qui s’entend encore. La préposition est exigée dans jusqu’à demain, jusqu’à hier, et jusqu’à quand-, pour ce dernier tour remarquons qu’on trouve aussi jusques à quand. L’s paragogique (III, § 586,2) se trouve aussi dans le passage suivant: Un recueil des plus anciennes poésies françaises: depuis Eulalie jusques et y compris les deux ouvrages de Philippe de Thaon ( Lettre de G. Paris à K. Bartscli ).

113. Lez, écrit aussi tes, leis, leiz dans la vieille langue, continue le substantif latin latus; comme préposition il avait le sens de: ‘à côté de’, ‘près de’. Ex.: Ço’st cil qui lez [var. très] Puis siet (St. Alexis, v. 178). On disait de même lez nous, lez le bois, lez la riviere, lez m’amie, lez un rochier, etc. Après le moyen âge, l’emploi de lez se restreint considérablement; on trouve encore chez Rabelais lez le rivaige (Pantagruel, chap. V); mais, d’ordinaire lez ne se met que devant un nom propre de lieu et c’est le seul emploi que lui reconnaît l’usage moderne: Le Plessis-lès-Tours, Passy-lès-Tours, Saint Pierre-lès-Calais, Saint Pierre-lès-Elheuf , Saint Pierre-lès- Nemours, Caudebec-lès-Elbeuf. Ces noms sont à regarder comme des groupes figés (cf. V, § 42), comme des touts dans lesquels le sens linguistique moderne reconnaît à peine la présence d’une préposition avec son régime. Les textes médiévaux ne nous permettent pas de constater comment latus a pu prendre la fonction d’une préposition. On peut supposer que le développement est parallèle à celui de chez (§ 80), et qu’avant de dire lez l’uis on a dit a lez l’uis-, comp. it allato et roum. alàturï.

Composés. Signalons dans la vieille langue delez, au sens de lez (comp. dessous, §92). Ex.: Delez un eglentier ( Roland , v. 114). Delez la reine s'assist ( Ivain , v. 656). On lit chez un auteur d’environ 1500 de les moy ; mais, selon Palsgrave

(1 3, § 49, Rem.), ce tour »is olde rommant«. A côté de delez, on avait aussi la forme dalez (qui est peut-être pour d’alez ; mais alez ne se trouve nulle part). Froissart se sert du tour dalles luy. Notons aussi par lez. Rappelons enfin les formes surcomposées de delez, de dalez, par delez , par dalez. Ex.: Qant le voient gésir dedelez. I. rochier ( Chanson des Saxons, II, 90).

114. Lonc (lat. longum) s’employait au moyen âge et était synonyme de jonste (§ 111). On disait: Lonc un alter, lonc sa face, lonc mon droit, lonc sa parole, etc.

Composé. Le long de a remplacé l’ancien lonc dans son sens local : au lieu de lonc le rivage on a dit le long clu rivage. On a dit également au long de, locution dont Albert Samain s’est beaucoup servi. Ex. : Caresse au long des nerfs .... Caresse au long des yeux {Luxure). Haleine ardente au long des cœurs charnels (/£>.). Pleurs d’extase au long du cœur tordu (ib.). Il est des heures d’agonie Où l’on rêve la mort bénie Au long d’une étreinte infinie (Silence).

115. Malgré, autrefois aussi maugré (I3, § 342, Rem.) est un composé de l’ancien adjectif mal et de gré. Il est primitivement à regarder comme une sorte d’ablatif absolu, et il était suivi d’un nom de personne; le sens étymologique de mal gré le rei est: avec le mauvais gré du roi (cf. V, § 97,3). C’est d’une telle construction que se développe l’emploi général de malgré comme préposition, et il admet bientôt toutes sortes de régimes; à côté de malgré le roi, on a malgré ma volonté, mcdgré la loi, malgré son insolence, malgré vents et marée, malgré lui et ses dents, etc.; remarquez que l’ancien tour mal gré mien a été remplacé par malgré moi. Le sens primitif de malgré se retrouve dans la locution malgré qu’il en ait.

Remarque. A côté de malgré, on s’est servi de bon gré comme préposition. Dans la farce de Patelin on trouve bon gré saint George (v. 587), bon gré s<iint Pierre (v. 671), et même bon gré m’ame (v. 510). Cette préposition a malheureusement disparu.

116. Od ou ot (oth, ou, o, etc.), du lat. apud, qui a remplacé cum en gallo-roman et en catalan. Ce remplacement

repose sur une évolution sémantique, «amenée par l’affinité de sens des deux particules dans certaines fonctions«; c’est vers la fin du VIIe siècle que habitare apud aliquem se substitue à habitare cum aliquo. On lit dans une charte de l’an 680, publiée par Pardessus: Ut aput sex hoc debirit coniurare. La disparition complète de cum est peut être due à un conflit homonymique avec quomo, de quomodo (§ 10). La préposition od est propre à la vieille langue; elle indiquait la participation, le moyen, l’instrument; elle s’employait avec des noms d’agents et des noms de choses, et se combinait souvent avec l’adverbe ensemble (comp enz en, § 95). Ex.: Li empereres est en un grant vergier, Ensembl’od lui Rollanz e Oliviers ( Roland , v. 103). LTncor cunquerrai jo citez od mon espiet ( Pèlerinage de Charlemagne, v. 11). Suvent veissiez fors paleter les serjanz Od fundes e od ars e od haches trenclianz (Wace, Roman de Rou, f, v. 3362). Notre préposition s’emploie encore au XVe siècle (Villon ; Quinze joies de mariage ); elle se trouve aussi chez Clément Marot: Portant o soy de papiers ung pacquet. Mais au XVIe siècle elle est en fait à regarder comme morte, et c’est avec (§ 79) qui la remplace. On renforçait od par l’addition de tout, qui restait invariable; on disait od tôt croiz. Comp. ce que nous avons dit sur atout au § 77.

117. Outre, vfr. oltre, continue le lat. ultra. Le sens de cette préposition a peu varié. On trouve dans la vieille langue oltre mer, oltre son gré, oltre raison, oltre ta saison, oltre mesure, boire outre ta soif (Montaigne), etc.; rappelons, pour la langue moderne, que outre a presque perdu le sens local qui ne se trouve plus que dans des tours figés ou archaïques: Louis d' Outre-mer, voyage d'outre-mer (IV, § 19), Mémoires d'outre-tombe. Comp.: Outre mesure, outre ces témoignages; outre te respect que je vous dois; outre ce château , il possède encore plusieurs fermes. Il faut noter qu’actuellement outre a un redoutable concurrent dans le composé en outre de. Chateaubriand a écrit en outre de mes vieilles dettes; Sully Prudhomme, en outre de l'expression; G. Clemenceau, en outre des prescriptions de la loi; E. Faguet, en outre des choses déjà vues, etc. Paul Stapfer a constaté que ce tour se rencontre partout, même chez les meilleurs auteurs; et

malgré cette constatation il n’a pas hésité à le qualifier d’abominable. Actuellement, en outre de est sorti de l’usage courant, où l’on dit en plus de.

118. Par reproduit le lat. per (sur le changement de la voyelle, voir I3, § 245). Cette préposition a de bonne heure, dans plusieurs des langues romanes, pris une partie des fonctions de pro et de trans. Elle présente partout un double sens de mouvement et de repos. En français, son domaine sémantique a été très élargi; nous indiquerons dans le paragraphe suivant la plupart de ses fonctions modernes, qui sont à peu près celles de l’ancien français. Rappelons que de par, regardé maintenant comme une préposition composée, s’écrivait primitivement de part (I3, § 99). Ex.: Sainz Gabriels qui de part Deu le guarde ( Roland , v. 2847). On dit actuellement de par le roi, de par la loi, de par la justice, croix de par Dieu.

Renforcement. Par, qui servait autrefois à renforcer les adjectifs (§ 7,6 et III, § 455), servait aussi à renforcer les prépositions. On trouve encore au XVIe siècle chez Agrippa d’Aubigné par avant, par entre, par devers, par sur. Ex.: Mais toi qui par sur eux triomphes, seigneuries, Use de ton pouvoir ( Misères , v. 946).

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