LIVRE TROISIÈME
CONJONCTIONS
139. Les conjonctions expriment des notions permanentes. C’est pourquoi ou les croirait peu exposées à être éliminées ou remplacées. Cependant l’étude historique des langues nous montre que les conjonctions se renouvellent constamment. Pour le français, ainsi que pour les autres langues romanes, nous constatons que la plupart des conjonctions latines, même les plus employées telles que sed, vel, atque, etiam, ut, dum, etc. ont disparu, et qu’à leur place on a créé, et on crée toujours, des expressions nouvelles (voir III, § 626). Ce fait, qui ne laisse pas d’étonner au premier abord, s’explique probablement par le besoin toujours actif qu’éprouve le sujet parlant de renforcer ses expressions. Dans le cas qui nous occupe, ce besoin parait se manifester d’une manière particulièrement énergique à cause de l’affaiblissement constant de la valeur expressive des conjonctions et à cause de la diminution toujours croissante de leur volume phonétique; elles deviennent facilement de purs outils grammaticaux, ce qui provoque inévitablement une réaction. Les conjonctions servent, soit à coordonner les différentes parties du discours, soit à les subordonner les unes aux autres. Sur leur emploi, on peut faire les remarques générales suivantes:
1° Dans les langues primitives, comme dans les parlers populaires, la coordination ou parataxe est bien plus employée que la subordination. On commence par juxtaposer les phrases avant de les subordonner les unes aux autres. Voici ce qu’en dit M. A. Meillet: »La langue parlée, qui dispose de toutes les variations de durée, de hauteur et d’intensité, de la suspension de la voix et, de plus, du geste, n’a pas besoin d’exprimer par des mots spéciaux les liens entre les idées autant que le fait la langue écrite«.
2° Les conjonctions sont surtout nécessaires dans le langage solennel ou rituel, où l’on dispose moins librement des inflexions de la voix; elles sont indispensables dans la langue écrite. C’est pourquoi le discours soutenu et la langue littéraire conservent toujours un grand nombre de conjonctions, remplacées ou délaissées par la langue parlée.