CONJONCTIONS DE COORDINATION
140. Et. Au moyen âge, cette graphie est relativement rare: on la rencontre par ex. une seule fois dans la Chanson de Roland (ms. d’Oxford). On écrit ordinairement e, si l’on ne se sert pas d’un signe abréviatif. Le t est une lettre savante qui n’a jamais pénétré dans la prononciation. L’emploi médiéval de la conjonction correspond en général à l’emploi moderne; il faut pourtant noter les points suivants:
1° On multipliait autrefois l’emploi de et; s’il y avait plusieurs termes parallèles, on le mettait devant chacun d’eux. Ex.: Li empereres se fait e balz e liez (Roland, v. 96). Il lor lancent e lances e espiez E wigres e darz e museras e agiez (ib., v. 2074 — 75). Il s’agit là peut-être d’un usage savant (lat. classique et . . . et . . .); il se retrouve dans la langue littéraire du XVIe et du XVIIe siècle.
2° Et servait à unir les nombres à additionner dans une expression numérique complexe. On disait dis e set, vint e treis, mil e cent e quatre vinz e dis nuef. Dans la langue moderne, on n’a conservé ce et que devant un et onze: vingt et un, soixante et onze (voir II3, § 487).
3° Et introduisait souvent une proposition principale placée après une subordonnée. Ex.: Entroeusque li asaus estoit grans et pleniers, et li quens Garins vint en la canbre (Aucassin et Nicolete, 8,9). Quar, quant li rois en vet el bois. Et Tristran dit: Sire g’en vois (Beroul, Tristan, V. 596). Quant vit abatu son escu, Et lors n’i a plus atendu ( Sone de Nansag, v. 1508). Il faut surtout noter les cas où le verbe de la proposition principale est à l’impératif. Ex.: S’en volt ostages, e vos l’en enveiez (Roland, v. 40).
4° Et pouvait introduire une réponse (avec le verbe au futur) ou une interrogation. Ex.: Et dist li rois: Et tu aras Tel don que dessiervi aras (Sorte de Nartsay , v. 15691). Hues de Tabarie, frans lions de bon linage, Et comment appell’on icheste chité large (Bastart de Bouillon, v. 85)? Sire, che dist li bers, et je le vous otrie (ib., v. 2834). E gentilz quens, vaillans hom, u ies tu (Roland, v. 2045)? Ces derniers exemples paraissent appuyer l’hypothèse de ceux qui regardent le eh exclamatif comme sorti du et conjonction.
5° Et servait parfois à marquer une opposition. Ex.: Son pere en a mis a reson, Se li a son afere dit; Et li peres li contredit ( Auberée , v. 34). C’est un emploi qu’il ne semble jamais avoir perdu.
6° Il faut enfin remarquer qu’on trouve dans la vieille langue beaucoup de constructions asyndétiques où la conjonction et est ellipsée. Ex.: Quant faim at, maltalent, Bestes meine ensement Cum il cest asne fait (Pli. de Thaun, Bestiaire, v. 41); il y a ellipse de et devant maltalent.
141. Nous examinerons ensuite l’emploi moderne de cette conjonction. Elle sert à lier deux membres de phrase: Le roi et la reine. Elle est belle et très intelligente. Elle chante et danse à la perfection. Elle lie également deux propositions: Il est très paresseux, et ses enfants lui ressemblent. Je sais qu’il a vendu sa maison et qu’il émigrera demain. Ordinairement et indique une addition, mais il peut en outre exprimer tantôt une succession, tantôt une conséquence, tantôt une restriction ou une opposition: Il a mangé vite , et il est sorti. Il fait mauvais, et nous ne sortirons pas. On lui a offert cette place, et il l’a refusée. Exemples littéraires: Ceci n’est point du tout un trait d’esprit, madame; Et c’est un pur aveu de ce que j’ai dans l’âme (Molière, Femmes savantes, I, sc. 4). C’est son maître d’hôtel et [= c’est pourquoi] il faut que ce soit un homme de qualité (id., Monsieur de Pourceaugnac, I, sc. 7). Je me lasse de vous avoir sur les bras, et [= parce que] la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge (id., Les Précieuses ridicules ).
Remarque. Le langage populaire fait un emploi plus étendu de et que la langue littéraire. Ex.: Il est venu et il m’a raconté ... et je lui ai dit ... et alors il a repris ... et il est parti. On renforce souvent et par l’addition d’un adverbe tel que puis, après, alors, de plus ; à Paris on dit même et puis alors. Un renforcement analogue se rencontre en provençal moderne femaij et en portugais ( èmais j.
Francis Jammes a fait parfois un emploi exagéré de et pour donner à son style un cachet bien populaire. Nous citerons le commencement de son beau conte »Le Roman du Lièvre*: » Parmi le thym et la rosée de Jean de la Fontaine, Lièvre écouta la chasse, et grimpa au sentier de molle argile, et il avait peur de son ombre, et les bruyères fuyaient derrière sa course, et des clochers bleus surgissaient de vallon en vallon, et il redescendait, et il remontait.